Carcassonne, procès Loïk Le Priol, Némésis… Un avant-goût amer de l’extrême droite au pouvoir

La violence et la haine de l’extrême droite ont été visibilisées cette semaine à un niveau d’intensité qui donne le vertige. Confronté à ses proximités coupables, le Rassemblement national tente de prendre ses distances, aidé en cela par la grand lessiveuse politico-médiatique. Et par certains ministres, qui légitiment ses idées les plus funestes.

10 septembre 2026 à 18h53

Un policier municipal qui appelle à « prendre les armes » entre deux saillies racistes filmées ; des néonazis qui se vantent d’aller casser du « pédé », « migrant » de préférence ; des gudards qui doivent expliquer pourquoi ils ont « vidé leur chargeur » sur un innocent… Une fois encore, la journée du 9 septembre a jeté une lumière crue sur la violence exprimée et exercée par l’extrême droite. Comme un avant-goût amer de ce qui attend la population française, en premier lieu ses minorités, en cas d’arrivée au pouvoir des propagateurs de haine.

Cet éloquent carambolage d’actualités a débuté à Carcassonne (Aude), où le journal Midi libre a révélé la vidéo d’un policier municipal en roue libre au cours d’une patrouille de routine. Sur les images, on entend cet ancien parachutiste de 50 ans, encarté au Rassemblement national (RN), utiliser sur un ton ordinaire des termes racistes tels que « bougnoules », « bicots », « nègre » ou « singe » pour parler des habitant·es de sa ville. « J’en peux plus, en centre-ville, du bicot, du nègre, du nègre, du bicot, de l’Afghan… », résume-t-il au cours de l’échange enregistré.

Cesar R. n’est pas n’importe qui : il est un membre de la garde rapprochée du nouveau maire RN de Carcassonne, Christophe Barthès, ancien député connu pour multiplier les provocations, les mesures discriminatoires et les intimidations. Ces dernières années, le policier municipal a aussi été intégré à l’équipe de protection de Jordan Bardella et Marine Le Pen, dont il couvre les arrières lors de déplacements ou de dédicaces. Ce qui laisse imaginer le niveau de confiance dont il bénéficiait jusqu’ici dans un parti aussi centralisé qu’endogamique.

Illustration 1
De gauche à droite : Alice Cordier, directrice de Némésis, Marine Le Pen et Julien Odoul. Au fond : Loïk Le Priol et le brigadier-chef principal César R. © Photo illustration Armel Baudet / Mediapart avec AFP

Captés par erreur par sa propre caméra-piéton en 2025, les propos de Cesar R. circulaient à l’hôtel de ville depuis novembre dernier et avaient fini par atterrir entre les mains de la justice. Sitôt révélés dans la presse, ils ont immédiatement fait réagir le maire et les cadres du RN, tous craignant une propagation rapide de l’affaire. Dans des termes inhabituellement tempérés, si bien qu’il est permis de douter qu’il les a choisis lui-même, Christophe Barthès a condamné « sans aucune réserve » les « propos à caractère raciste » tenus dans la vidéo.

Dans la foulée, le RN a sorti à son tour l’extincteur en annonçant « la radiation des effectifs du service d’ordre » du militant, ainsi que « son exclusion » du parti. Les prochains épisodes permettront de déterminer à quel moment précis les un·es et les autres ont été informé·es des agissements de l’intéressé.

L’escroquerie de la « dédiabolisation »

Tant que César R., en digne héritier du service d’ordre du parti d’extrême droite (dont les agissements violents faisaient déjà l’objet d’un rapport parlementaire en 1999), appelait publiquement sur son compte LinkedIn à « prendre les armes !!! », avec trois points d’exclamation, cela n’inquiétait personne. Comme toujours, il aura fallu que ses propos soient médiatisés pour que les hiérarques du parti s’en offusquent. Et comme toujours aussi, nombre de médias tombés dans l’escroquerie de la « dédiabolisation » leur ont offert une tribune pour le faire.

Ainsi a-t-on pu entendre les cadres frontistes dérouler tranquillement leurs éléments de langage sur les plateaux télé, en parlant de « cas isolé » et en s’enorgueillissant d’avoir rapidement pris leurs responsabilités. « Vous avez des individus racistes dans tous les partis politiques en France », a même osé le député RN Julien Odoul sur BFMTV, alors que la liste des « brebis galeuses » qui tiennent des propos racistes, antisémites, homophobes ou sexistes n’en finit plus de venir grossir le troupeau du parti d’extrême droite.

À sept mois de l’élection présidentielle, l’affaire du policier militant pose aussi des questions vertigineuses. Qu’adviendrait-il d’un tel scandale une fois le RN aux manettes, contrôlant les nominations des procureurs de la République au ministère de la justice, scrutant depuis la place Beauvau les remontées d’informations de la police et de la gendarmerie sur d’éventuelles alertes internes, et intimidant les médias ? Quid de la possibilité pour le parquet de Carcassonne de sortir un tel dossier ? Et de la liberté pour les journalistes d’enquêter ?

Malgré la volonté d’apparaître « responsable » dans la gestion de cette affaire, Christophe Barthès n’a d’ailleurs pas pu s’empêcher d’interdire l’entrée de sa conférence de presse convoquée en urgence aux journalistes de La Dépêche du Midi et de L’Indépendant, en raison de leur appartenance au même groupe que Midi libre. « La presse d’extrême gauche de M. Baylet », a même sérieusement commenté l’édile, en référence à l’ancien président du Parti radical de gauche (PRG) Jean-Michel Baylet, propriétaire du groupe La Dépêche du Midi.

« Prendre les armes !!! » : l’appel à la violence du policier municipal de Carcassonne a rencontré un écho aussi éloquent qu’inquiétant devant la cour d’assises de Paris. Mercredi, au troisième jour du procès du meurtre de Federico Martín Aramburú, les deux principaux prévenus, Loïk Le Priol et Romain Bouvier, 32 et 36 ans, ont dû expliquer pourquoi ils avaient « vidé leur chargeur », selon le récit d’un enquêteur, sur l’ancien rugbyman à la suite d’une rixe banale de fin de soirée, le 19 mars 2022, en plein cœur des beaux quartiers parisiens.

Le début du procès avait déjà permis de revenir sur le parcours de ces deux militants, qui sont tout sauf des inconnus pour les dirigeant·es du RN. Biberonnés aux discours de haine et à la passion des armes, les deux anciens membres du Groupe union défense (GUD), où ils ont côtoyé plusieurs des principaux prestataires actuels du parti de Jordan Bardella et Marine Le Pen, baignaient depuis fort longtemps dans l’« idéal du fascisme », a rappelé le président de la cour d’assises, en revenant sur les antécédents des trentenaires.

Le même jour, la lumière a également été portée sur d’autres néonazis, apparus dans le sillage d’une enquête de Marianne sur le collectif fémonationaliste Némésis. L’article rend notamment compte du témoignage d’une ancienne membre de ce collectif sur la violence qui s’y exprime en interne. L’intéressée rapporte par exemple avoir été au contact de « mecs » qui graviteraient autour de l’organisation et « sortent le week-end pour casser du pédé dans les travées du Louvre [dans le jardin des Tuileries – ndlr] », où ils seraient ravis de croiser « de plus en plus de migrants ».

« C’est [d’]une pierre deux coups », ajoute-t-elle, affirmant avoir vu des vidéos de ces passages à tabac. « Ils déshabillaient des gays pour frapper leurs parties intimes. Ils fracassent les crânes de mecs sur le trottoir. Ils poursuivaient des homos dans les allées du Louvre. » Interrogée par Marianne, la responsable de Némésis, Alice Cordier, parle de « fausse rumeur colportée par une ancienne militante problématique ». Mais d’autres éléments révélés par l’hebdomadaire viennent compléter ce témoignage, parmi lesquels des messages postés par d’autres membres du mouvement.

« Sarah Knafo, désolée mais je peux pas la blairer ! On va encore dire qu’on travaille pour les juifs » ; « J’ai l’intelligence de pas sucer les juifs et les flics » ; une militante prise en photo en train de faire un cœur avec ses doigts devant un drapeau du IIIReich… Ce n’est pas la première fois que le véritable visage de Némésis est exposé au grand jour et, pourtant, le collectif continue d’entretenir des liens avec le RN. Fin 2024, Le Monde avait même révélé que le manoir de Montretout, propriété historique des Le Pen, avait servi de base arrière aux militantes pour préparer une action.

Aurore Bergé et le « grand remplacement »

La violence et la haine de l’extrême droite ont aussi prospéré ces dernières années avec la complicité d’un pouvoir qui a choisi de transformer les barrages en passerelles. Non content de graviter dans l’écosystème du RN, le collectif Némésis a ainsi pu bénéficier du soutien, en janvier 2025, de Bruno Retailleau, alors ministre de l’intérieur, qui avait salué « le combat » de ces militantes et s’était dit « très proche » de leurs idées. Le même Bruno Retailleau qui avait pris soin, tout au long de son passage place Beauvau, de consolider ses liens avec l’extrême droite.

Les propos racistes du policier militant de Carcassonne s’inscrivent quant à eux dans un phénomène systémique que le pouvoir macroniste s’est employé à nier avec une constance coupable, malgré de nombreuses affaires, de nombreuses institutions et de nombreux rapports. « Il n’y a pas de racisme dans la police », affirmait encore en 2023 le préfet de police de Paris, Laurent Nuñez, aujourd’hui devenu ministre de l’intérieur. Le même Laurent Nuñez qui a ordonné un « contrôle de la police municipale de Carcassonne » après les révélations du Midi libre.

La porosité entre l’extrême droite et le gouvernement s’est de nouveau illustrée mercredi soir sur CNews, par la voix d’Aurore Bergé. La ministre en charge de l’égalité entre les femmes et les hommes et de la lutte contre les discriminations a profité de son passage sur le média de Vincent Bolloré (auquel elle rend d’ailleurs régulièrement visite dans sa propriété de la Villa Montmorency) pour légitimer le « grand remplacement », concept funeste qui ne relève pas d’une opinion dont il faudrait débattre mais bien d’une idéologie meurtrière.

« Je pense que c’est un débat politique », a jugé bon d’affirmer Aurore Bergé face à Christine Kelly et Mathieu Bock-Côté. Avant d’ajouter : « Non je ne pense pas que ce soit une théorie raciste. C’est une théorie que je combats car elle décrit une réalité qui n’est pas la nôtre dans notre pays. » « Est-ce que quelqu’un a le droit de défendre cette idée-là ? Ça fait partie du combat politique et de la liberté d’expression », a complété la ministre le lendemain, suscitant l’indignation jusque dans son propre camp, à l’instar de la députée Prisca Thevenot, qui a rappelé à la ministre que le racisme est un délit.