Daniel Adam sur le film : Ukraine–Russie : derrière l’écran de fumée

Film présenté au festival des films engagés le 17/09 à La Roque en Provence

https://lesgiletsjaunesdeforcalquier.fr/2026/09/festival-du-film-engage-a-la-roque-en-provence/

Ukraine–Russie : derrière l’écran de fumée

Regarder la guerre en face, sans filtre ni naïveté. Le documentaire d’Alexandre Penasse, Ukraine–Russie : derrière l’écran de fumée, se présente comme une enquête à contre-courant. Sa promesse est séduisante : lever le voile sur ce que les grands médias occidentaux passeraient sous silence et donner la parole à ceux qu’on n’entend
jamais.
Cette démarche mérite toutefois d’être examinée avec nuance. Personne ne peut sérieusement soutenir que l’information occidentale serait parfaitement neutre, exhaustive ou infaillible. Toute guerre est aussi une bataille d’images, de mots et de récits. Mais critiquer les médias traditionnels ne dispense jamais d’exercer la même exigence critique envers les récits alternatifs.

1. Écouter le Donbass, oui — mais sans tout confondre
Depuis 2022, le conflit est souvent résumé selon un schéma moral très simple : les gentils d’un côté, les méchants de l’autre. Il est incontestable que la Russie a mené contre l’Ukraine une
agression inacceptable. Mais cette vérité fondamentale ne doit pas empêcher d’examiner l’histoire longue du Donbass, les fractures linguistiques, les rivalités politiques, les souffrances sociales et les traumatismes accumulés depuis 2014.
Entendre des habitants du Donbass raconter leur quotidien, leur hostilité envers Kiev, leur sentiment d’abandon ou leur déception à l’égard de l’Occident peut avoir une réelle utilité. Cela rappelle une évidence trop souvent oubliée : les populations ne se réduisent jamais à la ligne officielle d’un État, pas plus qu’elles ne se laissent enfermer dans les catégories géopolitiques fabriquées par les puissances.
Mais il faut rester prudent. Une émotion, même sincère, et un témoignage, même bouleversant, ne suffisent pas à produire une analyse géopolitique globale. Ils ne permettent pas, à eux seuls,
d’établir les causes d’une guerre ni d’en attribuer les responsabilités. Un témoignage dit une expérience ; il ne constitue pas automatiquement une explication générale.

2. Le piège de la « vérité cachée »
Le titre du film porte déjà une idée forte : ailleurs, on nous mentirait ; ici, enfin, nous accéderions à la réalité. C’est un ressort classique des productions militantes. Le documentaire se présente alors
non comme une contribution parmi d’autres au débat, mais comme la révélation de ce qui aurait été volontairement dissimulé.
Le danger est de créer une bulle hermétique où toute contestation devient impossible :
· Toute critique du film devient la preuve qu’il dérange.
· Toute annulation de projection est interprétée comme une censure confirmant sa justesse.
· Toute objection journalistique est balayée comme de la propagande adverse.
· Toute source institutionnelle est déclarée suspecte par principe, tandis que le récit dissident bénéficierait d’un crédit automatique.

La véritable pensée critique ne consiste pas à croire systématiquement l’inverse de ce que racontent les journaux télévisés. Elle suppose de vérifier les sources, de distinguer les faits des interprétations, d’analyser les intérêts en jeu et d’accepter que la réalité demeure complexe, contradictoire et souvent inconfortable.
Le doute est nécessaire. Mais le doute ne devient pas une méthode lorsqu’il ne s’applique qu’à un seul camp.

3. Les questions de méthode
Un documentaire politique se juge moins à sa capacité de provoquer qu’à la rigueur de sa méthode. À propos de ce film, plusieurs questions concrètes doivent donc être posées.

Qui a permis de tourner dans les zones sous contrôle militaire ? Dans quelles conditions les images ont-elles été réalisées ?

Les personnes interrogées pouvaient-elles parler librement, sans pression d’autorités locales, de militaires ou d’intermédiaires politiques ?

Quels témoignages ont été retenus, et lesquels ont été écartés ?

Il faut aussi se demander où se trouvent les voix des Ukrainiens déplacés, des habitants du
Donbass attachés à l’Ukraine , des opposants russes à la guerre, des victimes de l’occupation ou des personnes qui refusent de se reconnaître dans les récits officiels, qu’ils viennent de Moscou ou
de Kiev.
Réduire une région entière aux quelques personnes qu’un cinéaste a pu rencontrer revient nécessairement à produire une image partielle. Le Donbass n’est pas un bloc homogène. Il a été
traversé par des positions multiples : attachement à l’Ukraine, proximité culturelle avec la Russie, nostalgie soviétique, rejet de Kiev, peur de Moscou, fatigue de la guerre, volonté de paix immédiate, stratégies de survie et refus de choisir entre deux pouvoirs.
Cette pluralité ne doit pas être effacée au profit d’un récit unique, même lorsque ce récit se présente comme marginal ou persécuté.

4. Le contexte explique, mais n’excuse pas
Le piège principal consiste à confondre expliquer et justifier. Oui, la guerre a une histoire. Oui, il faut parler de l’échec des accords de Minsk, de l’élargissement de l’OTAN, des tensions linguistiques, des rivalités oligarchiques et des erreurs commises par les gouvernements occidentaux comme ukrainiens.
Mais rien de cela ne donne à Moscou le droit d’envahir, de détruire, d’occuper ou d’annexer. Le contexte peut éclairer les causes, les intérêts et les mécanismes d’escalade ; il ne transforme jamais une agression en acte légitime.
Un anti-impérialisme conséquent ne peut pas choisir ses indignations selon l’identité de la puissance en cause. On ne peut pas dénoncer Washington tout en fermant les yeux sur les ambitions territoriales du Kremlin. On ne peut pas condamner les guerres occidentales tout en relativisant une guerre menée par la Russie parce qu’elle s’oppose à l’OTAN.
Le peuple ukrainien n’est pas un pion sur l’échiquier géopolitique. C’est un sujet politique et collectif, doté du droit de vivre sans invasion, sans occupation et sans tutelle étrangère. Son droit à la liberté ne dépend ni de la perfection de ses institutions ni de l’hypocrisie, réelle ou supposée, de ses alliés occidentaux.

Ni censure ni complaisance : place au débat

Faut-il interdire ce film ? Non. Empêcher sa diffusion, surtout par des procédés opaques ou sans base juridique claire, ne ferait que nourrir une posture victimaire et renforcer l’idée selon laquelle
le documentaire détiendrait une vérité interdite. Une société libre ne se protège pas durablement par le silence imposé ; elle se défend par la discussion, la contradiction et l’intelligence collective.
Mais la liberté d’expression n’interdit pas l’esprit critique. Elle n’interdit pas de qualifier un film de biaisé, de sélectif ou de propagandiste lorsque l’analyse de ses sources, de son montage et de son dispositif le justifie. La liberté de projeter une œuvre ne crée pas une obligation de l’accepter sans examen.
La réponse la plus féconde n’est donc ni la censure ni l’adhésion aveugle. C’est la confrontation des sources. Que le film soit projeté, si tel est le choix des organisateurs, mais qu’il le soit avec la
possibilité d’un débat ouvert : historiens, réfugiés, habitants du Donbass déplacés, journalistes de terrain, chercheurs, juristes et opposants aux différentes formes d’impérialisme doivent pouvoir
faire entendre leurs voix.
En définitive, ce documentaire nous en apprend peut-être moins sur la réalité complète de la
guerre en Ukraine qu’il ne révèle notre crise profonde de confiance envers l’information. La tâche intellectuelle n’est pas de choisir mécaniquement un camp dans une guerre de propagande. Elle
est de refuser toutes les manipulations, d’établir les faits avec patience et de défendre les peuples contre toutes les puissances qui prétendent parler en leur nom.

Le 15 septembre 2026
Daniel Adam-Salamon