Essaie encore
« Déjà essayé. Déjà échoué. Peu importe. Essaie encore. Échoue encore. Échoue mieux. »
La phrase de Samuel Beckett n’est pas un slogan de motivation. Elle ne promet ni victoire, ni récompense, ni même que l’effort finira par être couronné de succès. Elle dit quelque chose de plus exigeant : continuer malgré l’échec, apprendre de lui, recommencer autrement.
C’est peut-être l’une des meilleures manières de penser la lutte contre l’extrême droite. Car nous avons déjà essayé. Nous avons manifesté. Nous avons voté. Nous avons alerté. Nous avons expliqué. Nous avons dénoncé les mensonges, les simplifications, les désignations de boucs émissaires. Nous avons parfois gagné. Souvent perdu. Et parfois, pire encore, nous avons gagné une élection sans gagner la bataille des idées. Alors certains finissent par dire : à quoi bon ? Pourquoi aller voter ?
À quoi bon lutter lorsque l’extrême droite progresse ? À quoi bon argumenter lorsque les faits semblent peser moins lourd que les peurs ? À quoi bon construire du commun lorsque la colère est devenue une matière première électorale ?
Beckett répondrait presque avec insolence : peu importe. Essaie encore.
Non pas parce que la victoire serait garantie. Mais parce que renoncer ferait de la défaite une fatalité.
L’extrême droite prospère précisément sur cette fatigue. Elle sait que les démocraties peuvent s’épuiser avant de mourir. Elle sait que le découragement est une arme silencieuse. Il suffit parfois que les citoyens finissent par considérer la résignation comme une forme de réalisme. Alors il faut recommencer.
Recommencer à parler à ceux qui ne votent plus. À ceux qui ont le sentiment que personne ne les écoute. À ceux qui se réfugient dans le vote de colère parce qu’ils ne voient plus d’autre moyen de faire entendre leur existence. Recommencer à défendre les services publics, la solidarité, l’égalité, la liberté, mais aussi à comprendre pourquoi ces mots ne suffisent plus toujours à convaincre.
Échouer mieux, ce n’est pas répéter obstinément la même stratégie en espérant un résultat différent. C’est regarder lucidement ce qui n’a pas fonctionné. C’est accepter la critique. C’est corriger ses erreurs. C’est changer de méthode sans changer de principes.
La lutte contre l’extrême droite n’est donc pas une bataille que l’on gagne une fois pour toutes. Elle ressemble davantage à une veille permanente. Une génération transmet à la suivante la mémoire de ce qu’elle a compris, mais aussi celle de ses erreurs. Nous avons déjà essayé. Nous avons déjà échoué. Peu importe, Il faudra encore essayer.
Parce qu’en démocratie, l’échec n’est jamais une raison suffisante pour abandonner. Et parce que le jour où ceux qui défendent la liberté cessent d’essayer, ceux qui rêvent de la restreindre, eux, n’auront aucune raison de s’arrêter.