LA VIEILLE A SORTI LE BALAI

J’avais le nez sur mon portable ce matin à me marrer tout seul.
Tu penses : ce petit con de François Durvye, conseiller économique de Bardella, viré par Marine !
Encore un génie renvoyé avant la fin de sa période d’essai.
Marcel regardait par-dessus mon épaule. Il se méfie toujours quand je me fends la gueule. Il croit que c’est pour lui. C’est son côté parano : toujours peur qu’on le prenne pour un con.
— Qui c’est, ce grand échalas ?
— François Durvye. Polytechnicien, financier, ancien bras droit du milliardaire Pierre-Édouard Stérin, conseiller spécial de Jordan Bardella, ministre de l’Économie dans sa propre tête et désormais chômeur politique dans la vraie vie. Faut suivre, Marcel !
Il y a cinq mois, le RN l’avait embauché pour construire des ponts avec le patronat. Des ponts privés, bien entendu, avec péage à l’entrée, défiscalisation à la sortie et voie réservée aux milliardaires patriotes.
Durvye devait apprendre au petit Jordan à tenir sa fourchette devant le Medef, à prononcer « compétitivité » sans avaler sa cravate et à rassurer les patrons qui trouvent Marine beaucoup trop sociale dès qu’elle promet aux ouvriers de ne pas mourir directement sur leur poste de travail.
Le garçon n’avait pas chômé : économies massives, choc fiscal, retraite à la sauce libérale et guerre à cette épouvantable réglementation qui empêche encore certains entrepreneurs de jeter leurs salariés dans la chaudière.
Mais Durvye avait un défaut : il croyait qu’un conseiller donnait des conseils.
Au RN, un conseiller doit surtout hocher la tête et expliquer que Marine avait déjà eu toute seule l’idée qu’on vient de lui souffler.
Le pépin est arrivé quand Marine a confirmé qu’elle comptait bien être candidate à la présidentielle. Durvye, lui, misait sur Bardella. Il se voyait déjà à Bercy : Tintin président, Rastapopoulos ministre de l’Économie.
En apprenant que Marine restait dans la course, il aurait parlé de « connerie » et raconté ses états d’âme à la moitié de Paris.
— Même moi, je suis pas assez con pour faire ça, m’a dit Marcel.
— Ne te dévalorise pas. Avec du travail, tu peux encore progresser.
Marine apprend donc que le conseiller de Jordan fait campagne pour Jordan contre elle. Et hop : interdit de séminaire programmatique.
Durvye explique ensuite qu’il a « choisi de reprendre sa liberté ».
Autrement dit, il n’a pas été viré : il a décidé de partir juste après qu’on lui eut interdit d’entrer.
Marine résume :
— Je l’ai souhaité, donc je ne le déplore pas.
Traduction :
— Il prétend s’en aller ? C’est moi qui l’ai foutu dehors.
— Et Bardella ?
J’ai éclaté de rire.
— En vacances ! Premier débat présidentiel au Medef et le futur chef de l’État n’avait même pas réussi à organiser son retour. Il veut gouverner la France, mais le calendrier des congés reste un obstacle administratif majeur.
Marine venait donc de balayer les deux petits cons du même revers de pantoufle : Durvye dehors, Bardella renvoyé à son transat et les clefs du parti bien serrées dans la poche de la vieille.
Durvye avait d’ailleurs déjà perdu sa bataille économique. Lui voulait un RN franchement libéral. Marine garde son petit vernis social, histoire de faire croire aux ouvriers qu’elle les aime encore jusqu’au dépouillement.
— Pourtant, il était proche de la famille, me dit Marcel.
— Très proche. Il avait même racheté la maison de Jean-Marie Le Pen. Chez ces gens-là, on achète la baraque du grand-père avant d’essayer de pousser la fille dans l’escalier.
Marcel a fait la gueule.
— C’est con pour la jeunesse du parti.
— Je te le fais pas dire. Surtout quand elle court si vite qu’elle se prend les pieds dans le déambulateur de la vieille.
Au RN, les jeunes loups pensaient déjà dévorer la louve. Ils viennent seulement de découvrir qu’elle a encore des dents.
La relève attendra.
Mémé n’a pas fini de régner, ni de s’accrocher à l’héritage fasciste de feu papi Jean-Marie, finalement pas si désuet que ça.
Guy Masavi
Illustration issue d’une IA sur un prompt personnel