Au commencement, il y avait le gardien de la paix. Rien que le nom avait quelque chose de rassurant. Le policier était théoriquement celui qui protégeait la population, faisait respecter la loi et empêchait les plus forts de manger les plus faibles au petit déjeuner.
Puis l’Histoire est passée par là, l’histoire et ses gouvernements.
Sous l’Ancien Régime, la police est d’abord un instrument de contrôle de l’ordre établi. Après la Révolution, l’État moderne construit progressivement ses forces de sécurité. Napoléon perfectionne le système : une police centralisée, efficace, renseignée et très peu passionnée par l’idée de laisser les citoyens décider tranquillement de leur destin.
Au XIXᵉ siècle, le concept se précise : la police protège l’ordre public. Très bien. Reste simplement une question : qu’est-ce que l’on appelle « ordre public » ?
Parce que lorsque les ouvriers réclament des salaires, que les canuts lyonnais se révoltent ou que les mouvements sociaux descendent dans la rue, l’ordre public semble soudain avoir une définition étonnamment précise : tout ce qui risque de déranger ceux qui sont déjà installés au sommet.
La police devient alors régulièrement le bras armé de la tranquillité bourgeoise. Le bourgeois demande la tranquillité ; l’ouvrier demande du pain ; l’État répond avec des uniformes. Chacun son langage.
Puis arrive le XXᵉ siècle, avec ses guerres terrifiantes, ses crises et ses heures particulièrement sombres. Sous Vichy, une partie de l’appareil policier participe activement à la répression, aux arrestations et aux persécutions. Comme quoi, un uniforme ne garantit malheureusement ni la vertu ni la clairvoyance.
Après la Libération, la République reconstruit son appareil policier autour de l’État de droit. Mais la vieille question demeure : la police protège-t-elle les citoyens ou protège-t-elle d’abord l’ordre établi ?
Mai 68, les grandes mobilisations sociales, les quartiers populaires, les mouvements écologistes, les Gilets jaunes, les manifestations contre les réformes : à chaque crise, la même équation revient.
Quand la politique ne règle pas un problème social, on finit souvent par demander à la police d’en gérer les conséquences.
La police pourrait être gérée différemment. L’idée n’est pas de supprimer la police, mais de changer sa conception et ses missions : rétablir une véritable police de proximité, renforcer la prévention, améliorer la formation et la relation avec la population. Porter la formation des gardiens de la paix à deux ans et de mettre fin à la « politique du chiffre ».
Instaurer un récépissé lors des contrôles d’identité pour lutter contre les contrôles au faciès et lutter contre le racisme systémique, ainsi qu’une réforme du contrôle de la police avec une autorité réellement indépendante.
Sur le maintien de l’ordre, la philosophie à adopter pourrait être celle de la désescalade : limiter les armes et techniques les plus dangereuses et privilégier la protection des personnes.
Mais il y a un principe qui devrait être tellement évident qu’il ne devrait même pas avoir besoin d’être rappelé : la police doit respecter les citoyens pour être respectée par eux. Bref revenir à son rôle de gardien de la paix, de protectrice des citoyens. Et tous les citoyens.
Le riche comme le pauvre. Le cadre comme l’ouvrier. Le manifestant comme celui qui ne manifeste pas. Le jeune de banlieue comme le retraité du centre-ville. Le Français depuis trois générations comme celui qui vient d’obtenir sa carte de séjour. Tous. Sans exception.
Parce qu’une police républicaine ne choisit pas les citoyens qu’elle protège. Elle protège la République dans son ensemble, c’est-à-dire précisément l’égalité de chacun devant la loi. Le respect ne peut donc pas être à sens unique : le citoyen doit respecter le policier, mais le policier doit également respecter le citoyen. L’autorité républicaine ne se mesure pas à la peur qu’elle inspire, mais à la confiance qu’elle construit.
Le paradoxe est que plus une société devient inégalitaire, plus on demande parfois aux policiers de contenir les conséquences de cette inégalité. Problème de logement ? Police. Colère sociale ? Police. Manifestation ? Police. Quartier abandonné par les services publics ? Police.
Et bientôt, si ça continue, pourquoi pas un contrôle d’identité à la caisse du supermarché pour vérifier si votre pouvoir d’achat est bien conforme aux normes républicaines ? Le problème n’est pas de savoir si la police doit exister mais de savoir quelle police nous voulons.
Une police conçue d’abord comme une force chargée de maintenir l’ordre ? Ou une police conçue comme un service public chargé de garantir la tranquillité, la sécurité et les droits de tous ?
C’est précisément derrière la formule de LFI que se trouve le débat : « Nous voulons des gardiens de la paix, pas des forces de l’ordre. »
Et peut-être qu’au fond, la question est moins de savoir qui porte le casque que de savoir quel ordre nous lui demandons de garder.
Parce qu’une police véritablement républicaine ne devrait pas avoir pour mission de protéger les puissants contre le peuple.
Elle devrait avoir pour mission de protéger chacun contre la violence, l’arbitraire et l’injustice — quels que soient son nom, son quartier, son compte en banque ou sa couleur de peau.