Reporterr: 18 septembre 2026
« une fraude géante se retourne contre des éleveurs Tout est délirant, du début à la fin » :
Des milliers de LED non conformes ont été installées, dans le cadre d’une fraude à grande échelle aux crédits de la transition énergétique. Dans les élevages, ce matériel provoque souffrance animale et baisse de production.
Comment un programme aussi simple a-t-il pu dégénérer à ce point ? Au départ, en 2022, tout avait pourtant bien commencé. Les entreprises du secteur de l’énergie, sous le contrôle des services du gouvernement, décidaient d’offrir quelques euros aux entrepreneurs qui souhaitaient remplacer leurs vieux éclairages halogènes par des LED, moins gourmandes en électricité. Un geste simple, à même de dégager des économies d’énergie rapides et massives.
Mais le plan a tourné au fiasco, fin 2025, à cause du manque de contrôle entourant le circuit financier de l’opération — les Certificats d’économies d’énergie (CEE) — et de l’action rapide, alerte et sans scrupule d’une nuée de fraudeurs aguerris. « Tout est délirant, du début à la fin », soupire Christophe Cormerois, patron de Prodeal, une entreprise d’éclairage.
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L’histoire débute comme toutes les fraudes de grande envergure entachant le système des Certificats d’économies d’énergie, apparues ces derniers mois : le programme des certificats dédiés aux « luminaires extérieurs » (nom de code BAT–EQ-127) est repéré par des fraudeurs parce qu’il offre des bénéfices alléchants et qu’il comporte de nombreuses failles.
Le système des certificats, qui oblige les vendeurs de fioul, d’essence ou de gaz à financer des actions d’économies d’énergie, offre autour de 30 euros pour le remplacement d’un luminaire de 100 watts (W), dans un hangar agricole.
« Une véritable campagne de harcèlement téléphonique »
En rognant sur la qualité du matériel, importé de Chine par conteneurs entiers, les acteurs les moins scrupuleux réussissent à négocier leurs luminaires à environ 10 euros l’unité, selon plusieurs professionnels interrogés par Reporterre. Ce qui offre 20 euros de marge par luminaire, estimation globale à laquelle il faut retrancher les frais nécessaires au démarchage et à l’organisation de ce commerce, particulièrement opaque.
Des dizaines d’entreprises, souvent éphémères, spécialistes de la captation des subventions publiques, ont alors inondé le marché de matériel de basse qualité, au prix imbattable de 0 euro. « On les a vus débarquer pleine balle, avec une véritable campagne de harcèlement téléphonique », raconte à Reporterre Olivier [*], éclairagiste.
Les raisons de ce soudain emballement restent encore en partie mystérieuses. Peut-être est-il dû à une clarification de la jurisprudence, apparue sur le site du ministère de la Transition écologique début 2025 [1] ouvrant explicitement l’opération au secteur agricole (ce qui n’était jusqu’alors pas évident) ? Ou bien est-ce uniquement le résultat d’une stratégie offensive d’une poignée de pionniers qui se sont consacrés à cette arnaque, à un moment, notamment, où le programme MaPrimeRenov’ venait d’être stoppé ?
L’évolution du matériel a sûrement joué un rôle déterminant, analyse de son côté Christophe Cormerois : « Les prix ont chuté récemment. Pour moins de 20 dollars, il devient possible d’acquérir du matériel 200 W avec un bon rendement, qui offre la meilleure prime aux CEE. Cela permet une marge que vous ne faites pas dans les circuits professionnels. »
Des installations surdimensionnées
Comme la prime dépend de la puissance lumineuse installée, les opportunistes placent des lumières beaucoup trop puissantes, en trop grande quantité, pour maximiser leurs profits.
« Des agriculteurs ont reçu jusqu’à 50 luminaires alors que leur hangar en nécessitait 10 ou 20, maximum. J’ai connu une autre entreprise, dans le domaine des transports, qui avait reçu 2 palettes de 250 LED alors qu’elle n’en voulait que 40, témoigne Olivier. Ce sont des centaines de milliers de pièces. Vous ne pouvez pas visiter une entreprise ou un agriculteur de Bretagne, de Normandie ou des Pays de la Loire sans tomber sur ces éclairages. »
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Avec une telle démesure, c’est l’objectif d’économies d’énergie qui s’évapore. Y compris sur la facture des « bénéficiaires » de ces opérations, les éleveurs ou chefs d’entreprise de tous les secteurs. « Quand on vous remplace deux tubes halogènes de 36 ou 58 W par une LED de 250 W, cela multiplie par plus de deux la consommation. L’augmentation suit sur la facture… C’est inqualifiable », souffle Dominique Ouvrard, directeur général du Syndicat de l’éclairage, qui a été parmi les premiers à alerter sur les dérives et a reçu des appels quotidiens de personnes qui regrettaient d’avoir souscrit à ces offres à 0 euro.
Les animaux en souffrance
Ce n’est pas tout. Après quelques mois, nombre d’éleveurs se sont aperçus que leurs animaux montraient des signes de stress : des comportements inhabituels et, de plus en plus clairement, une production en chute libre. Certains ont mis du temps avant de soupçonner leur nouvel éclairage. Avant de réaliser qu’ils étaient les victimes indirectes de la fraude.
Le matériel installé n’était pas aux normes, ce qui peut poser plusieurs soucis. Rémi Tertrais, expert en mesure de champ électromagnétique, a ainsi été appelé par des éleveurs qui ne comprennent pas le comportement de leurs animaux. Comme ces vaches qui refusent d’aller sur les robots de traite. « Les installations électriques non conformes ou mal dimensionnées ont tendance à chauffer et à envoyer du courant dans la terre. Ce courant circule ensuite dans les installations, dans les abreuvoirs ou les robots de traite, qui sont en acier ou en inox. Les vaches le sentent et refusent de venir dans le robot. »
« Ça fait un brouillard d’ondes électromagnétiques »
Les ennuis peuvent aussi venir des éclairages connectés au Bluetooth ou au Wi-Fi, explique l’expert qui débarque avec ses capteurs dans les entrepôts d’élevage. « Ça fait un brouillard d’ondes électromagnétiques, qui peut agir sur le taux de fécondité des animaux », dit Rémi Tertrais.
Il l’affirme : « Des centaines d’élevages sont concernés par ces problèmes. Bien souvent, l’éclairage n’est pas la seule cause, mais c’est un cumul, avec les ventilateurs, les panneaux solaires, etc. Il va falloir des années pour les corriger. »
« Les animaux perçoivent le scintillement des LED comme s’ils étaient en boîte de nuit »
Troisième difficulté, beaucoup de LED installées par les fraudeurs émettent une lumière extrêmement blanche, de 6 500 kelvins, inadaptée aux animaux d’élevage. « Il est plutôt recommandé d’installer du 2 700 kelvins pour les volailles et du 4 000 kelvins pour les bovins », indique un professionnel du secteur.
L’autre problème, c’est le scintillement produit par ces LED, ou « flickering » en anglais, souvent invisible à l’œil nu. Pour les animaux, les conséquences d’un matériel mal réglé ou inadéquat peuvent être importantes. « Ils ont une rétine 10 000 fois plus sensible que celle des humains. Ils perçoivent le scintillement, comme s’ils étaient en boîte de nuit. Ils maigrissent et, pour les éleveurs, c’est catastrophique », dit Christophe Cormerois.
Un nid à tricheries
De tels abus ont été rendus possibles par la quasi-absence de contrôles. Les maigres garde-fous que prévoyait le décret entourant l’opération ont ainsi été largement ignorés par les artisans de cette fraude, à chaque étape du processus, dans un climat d’impunité générale, comme Reporterre le raconte dans une enquête sur le fiasco des fraudes aux Certificats d’économies d’énergie.
Dès l’étape du démarchage, tout projet de changement de luminaire nécessite, légalement, une étude préalable, conduite par un éclairagiste habilité « RGE », c’est-à-dire « reconnu garant de l’environnement ». Cette première étape a été largement grugée, à l’aide d’études « fantaisistes », pondues à la va-vite et à distance, selon de nombreux témoignages recueillis par Reporterre.
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Étape 2, bien connue elle aussi : surdimensionner les besoins, pour maximiser les gains. Le nombre de mètres carrés à équiper est exagéré, ou les locaux sont suréquipés.
Les escrocs économisent enfin sur l’installation, en se passant des compétences d’un électricien professionnel, pourtant obligatoire selon les règles du programme. D’autres se contentent de déposer le matériel sans le raccorder à l’installation électrique du bénéficiaire. Sur les exploitations, les installations électriques mal dimensionnées présentent un risque accru d’incendies.
Toute une filière perturbée
L’opération a été stoppée le 25 février 2026, le gouvernement reconnaissant « un certain nombre de pratiques frauduleuses préoccupantes ».
« Mon activité s’est totalement effondrée sous l’effet de cette concurrence déloyale »
Outre un gigantesque gâchis, ce fiasco a fait des dégâts dans la filière. Pour Christophe Cormerois, qui dirige l’entreprise Prodeal, spécialisée notamment dans le « relamping » (le remplacement de luminaire ancien), le programme des certificats aurait dû être une formidable aubaine. C’est tout l’inverse qui s’est produit :
« Mon activité de relamping s’est totalement effondrée sous l’effet de cette concurrence déloyale. En respectant les règles, je ne pouvais pas du tout m’aligner sur les offres à 0 euro proposées. J’ai dû licencier trois personnes, qui avaient une expertise et parfois plus de dix ans d’expérience. Ce sont des compétences qui sont perdues. Et de nombreux concurrents ont dû mettre la clé sous la porte. »
La fin de l’opération n’a permis qu’une maigre éclaircie, pour le moment, car le marché a été inondé de matériel d’occasion, revendu par les personnes qui ont été livrées en trop grande quantité. « C’est une gabegie infernale », dénonce Christophe Cormerois.
Aux agriculteurs de devoir rembourser ?
Le risque est réel, également, que les agriculteurs soient sommés de rembourser les aides, si le pôle national des Certificats d’économies d’énergie, rattaché au ministère de l’Énergie, venait dans les prochaines années à annuler les opérations frauduleuses. Certains contrats spécifient en effet noir sur blanc que les aides sont accordées « sous réserve de la validation par l’autorité compétente », et comprennent une attestation sur l’honneur que le bénéficiaire a reçu « des conseils adaptés », comme a pu le constater Reporterre.
La plupart des officines ayant orchestré ces fraudes, contre qui des bénéficiaires inquiétés pourraient alors se retourner en justice, auront tôt fait de se dissoudre et de disparaître dans la nature.
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