Un gangster franco-israélien a fait fortune sur le dos de milliers de boursicoteurs

Finance — Enquête Mediapart

© Illustration Simon Toupet / Mediapart

Aéroport de Casablanca, 6 juillet 2025. Rony Hadjedj, un multimillionnaire franco-israélien aujourd’hui âgé de 36 ans, débarque d’un avion en provenance de Dubaï. Il est arrêté par la police, en application d’un mandat d’arrêt international émis par les procureurs anticybercriminalité du parquet de Bamberg, en Bavière.

Cette arrestation marque la fin d’une cavale qui avait démarré treize ans plus tôt à Marseille. Et une étape clé dans l’un des plus gros dossiers d’arnaque aux investissements de la dernière décennie : l’affaire Airsoft. Cette entreprise, fondée et dirigée par Rony Hadjedj en Israël, fournissait un logiciel qui a permis à plus de 400 sites de trading boursier d’escroquer des milliers de victimes en France, en Europe, en Asie et en Amérique du Nord, pour un montant total gigantesque, estimé à plusieurs centaines de millions d’euros.

Airsoft a été démantelé en 2023 après une longue enquête menée par les procureurs allemands, avec l’aide de la police israélienne, qui faisait suite à un formidable travail d’investigation réalisé par un modeste employé de bureau canadien, lui-même victime de l’escroquerie.

En juin 2026, l’ancien directeur général du groupe, Shay Benhamou, a été jugé à Bamberg et condamné à quatre ans de prison, après avoir plaidé coupable de complicité de fraude. Les autres acteurs de l’affaire, qui n’ont pas répondu à nos questions, bénéficient de la présomption d’innocence.

Dans ses derniers appels à la vigilance, l’Autorité des marchés financiers (AMF) rappelle que les arnaques financières en ligne sont un « phénomène massif » en progression constante, que la justice peine à réprimer. Plus de 1,5 million de Français·es en ont déjà été victimes, un chiffre qui a triplé en trois ans, pour un préjudice moyen de 29 000 euros.

Comme l’a résumé un policier israélien, avec Airsoft, c’est la première fois qu’une autorité judiciaire frappe la « tête du serpent », c’est-à-dire l’une des principales plateformes techniques utilisées par les escrocs.

« En livrant clé en main l’infrastructure de la fraude, Airsoft et les plateformes du même type ont industrialisé l’escroquerie et ont fait exploser le nombre de victimes. Pire, elles fragmentent la chaîne de responsabilité entre le fournisseur de l’outil et les sites de trading qui l’utilisent, les réseaux qui démarchent et les circuits de blanchiment. Cette dilution complique les enquêtes, ralentit les procédures et laisse trop souvent les gens sans recours », analyse Marc Bouzy, directeur de Broker Defense, un cabinet spécialisé dans l’assistance aux victimes.

L’enquête « Fake Trade », menée par Mediapart et neuf médias internationaux coordonnés par le réseau European Investigative Collaborations (EIC), révèle aujourd’hui les coulisses de cette affaire hors norme, qui mêle arnaques à grande échelle, crime organisé et tentative d’assassinat, grâce à de nombreux documents obtenus par Der Spiegel et Shomrim.

Les home-jackings de Marseille

L’histoire commence à Marseille le 12 mai 2010. Deux individus cagoulés s’introduisent dans un appartement. Le premier menace les membres de la famille D. avec un pistolet et frappe violemment le père à la tête, tandis que le second s’empare d’œuvres d’art, parmi lesquelles une lithographie de Picasso. Au pied de l’immeuble, Rony Hadjedj patiente au volant de la BMW de sa mère. Il récupère ses complices et démarre.

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Rony Hadjedj, fondateur et patron d’Airsoft. © Instagram de Rony Hadjedj

Dans les semaines qui suivent, le même scénario se reproduit au domicile de deux autres familles marseillaises aisées : menaces de mort avec arme, coups, « Où est le coffre ? ». Selon l’enquête judiciaire, l’organisateur de ces cambriolages violents était Rony Hadjedj. C’est lui qui a fait les repérages et désigné les cibles. Il savait précisément ce qu’il y avait à voler : il avait été le petit ami des filles de deux des victimes.

À l’époque, Rony Hadjedj n’avait que 20 ans. Ses parents, issus de familles rapatriées d’Algérie après l’indépendance, possédaient un magasin de vêtements rue de Rome, un quartier populaire du centre-ville. Selon l’un de ses complices, Rony Hadjedj était « un commerçant aux méthodes peu scrupuleuses ». Les magistrats chargés de l’affaire le décrivent comme un « individu violent », qui menaçait de mettre le feu à des boutiques lors de conversations téléphoniques.

Le 20 septembre 2012, Rony Hadjedj est condamné à six ans de prison par le tribunal de Marseille. Il n’a pas assisté à son procès, préférant s’enfuir en Israël, où il est bientôt rejoint par ses parents et ses deux sœurs. Sans doute pour tenter d’échapper à une extradition vers la France, il change d’identité et adopte le patronyme de Jeremy Atlan.

Les « loups de Tel-Aviv »

Selon un policier allemand, avant le lancement d’Airsoft, Rony Hadjedj a d’abord « gagné beaucoup d’argent » en opérant des sites d’arnaque aux investissements. Ce business, alors en plein boom, était à l’époque dominé au niveau mondial par les Israéliens, dont de nombreux Franco-Israéliens, surnommés par la presse « les loups de Tel-Aviv ».

Ils ont créé des centres d’appels en Israël, en Serbie ou en Bulgarie. Les téléopérateurs, recrutés pour leur maîtrise des langues étrangères, sont chargés de convaincre des particuliers d’investir leurs économies dans des produits financiers (options binaires, « contracts for difference ») aussi risqués qu’un pari au casino.

Le principe consiste à miser sur la hausse ou la baisse d’actions, de devises (le Forex, marché des changes) ou de cryptomonnaies. Si le pari est gagné, les gains sont démultipliés. Dans le cas contraire, l’investisseur peut tout perdre. Mais chez les courtiers frauduleux, les dés sont truqués : une majorité de l’argent n’est jamais investi et disparaît sur des comptes à l’étranger.

Selon notre enquête, Rony Hadjedj semble avoir lancé fin 2013 au moins cinq sites de ce type visant exclusivement la clientèle française, nommés CEA Finance, Finanperf ou Golden Bank, et contrôlés par une société-écran nommée CO&H, immatriculée sur l’île d’Anguilla, un paradis fiscal des Antilles. Grâce aux données des Panama Papers publiées par le consortium de médias ICIJ (Consortium international des journalistes d’investigation), l’EIC a découvert que CO&H appartenait à Patricia Hadjedj, la mère de Rony.

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Captures d’écran de courtiers en ligne contrôlés par la société offshore CO&H, détenue par Patricia Hadjedj, mère de Rony Hadjedj. © Illustration Simon Toupet / Mediapart avec Internet Archive et ICIJ Offshore Leaks

En janvier 2015, l’AMF a placé les courtiers contrôlés par CO&H sur sa liste noire et publié un avertissement. Des dizaines de Français·es se disant escroqué·es par ce réseau ont constitué des dossiers auprès de deux avocates spécialisées, Hélène Feron-Poloni et Anne Bernard-Dussaulx. Celles-ci ont déposé des plaintes, mais la justice s’est montrée impuissante ou a refusé de les instruire.

Une affaire de famille

Fort de ce succès, Rony Hadjedj décide de passer à l’échelon supérieur, en développant une plateforme logicielle destinée à faire fonctionner les courtiers en ligne (ou brokers), lancée fin 2014 sous la marque Airsoft.

Airsoft est une affaire de famille. Sa sœur Amandine est chargée des ressources humaines. Le mari d’Amandine codirige le groupe avec Rony, tandis que son autre beau-frère, époux de sa seconde sœur, détient et gère les sociétés basées en Pologne et en Hongrie.

Tout a été fait pour cacher que le condamné Rony Hadjedj et son clan contrôlent Airsoft. Le groupe est composé de multiples entreprises sans liens entre elles. La principale, qui est propriétaire du logiciel et semble encaisser la majorité des revenus, est une société boîte aux lettres nommée Technology Airsoft, immatriculée aux îles Vierges britanniques, l’un des paradis fiscaux les plus opaques de la planète.

Un document obtenu par l’EIC montre qu’elle est détenue par Amandine Hadjedj. Rony contrôle deux sociétés israéliennes du groupe Airsoft, tandis que leur père Charles, aujourd’hui décédé, en possédait deux autres, en Israël et dans le paradis fiscal de Chypre.

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Certificat du cabinet de domiciliation OMC attestant qu’Amandine Hadjedj est l’unique actionnaire de la société Technology Airsoft Ltd, immatriculée aux îles Vierges britanniques. © Illustration Simon Toupet / Mediapart avec Document EIC

Alors que la vingtaine de salariés travaille dans une tour de bureaux de Ramat Gan, dans la banlieue de Tel-Aviv, Airsoft prétend sur son site être basé à Chypre et à Hong Kong. Pour incarner le groupe à l’extérieur, Rony Hadjedj a recruté un directeur général au-dessus de tout soupçon : Shay Benhamou, un Canado-Israélien originaire de Montréal, doté d’une solide expérience dans la finance.

En plus de fournir la plateforme technique (gestion des transactions, interface utilisateur, relation client…), Airsoft propose aux courtiers de créer leurs sites internet pour seulement 10 000 euros. L’entreprise a ainsi permis aux escrocs de se lancer avec une très faible mise de départ.

Un logiciel « conçu pour tricher »

Le succès est immédiat. Le logiciel d’Airsoft séduit de nombreux courtiers frauduleux, notamment les sites contrôlés par le célèbre Gal Barak, un Israélien basé en Bulgarie surnommé « le loup de Sofia », condamné en 2020 à quatre ans de prison après avoir fait perdre 200 millions d’euros à ses victimes.

Ces dernières années, l’avocat israélien Sagiv Rotenberg a défendu une quinzaine de ses compatriotes poursuivis dans plusieurs pays européens pour avoir travaillé pour des sites qui utilisaient Airsoft. Selon lui, ce logiciel a été « dominant et presque exclusif » sur le marché de l’escroquerie au trading.

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Pour promouvoir son logiciel, Airsoft participait régulièrement à des salons professionnels, dont l’entreprise était parfois l’un des sponsors, comme ici lors des salons IFX à Chypre et à Dubaï en 2021. © Photomontage Mediapart avec captures d’écran Instagram d’Airsoft

Alexander Ignjatovic a travaillé dans plusieurs centres d’appels de courtiers frauduleux à Belgrade et à Sofia, parmi lesquels ceux de Gal Barak. Il a expliqué à la police allemande que le logiciel d’Airsoft était meilleur que ses concurrents, car il permettait aux téléopérateurs de « manipuler librement le marché ». « Il n’y avait pas de trading au sens normal du terme, c’était du trading virtuel », a-t-il précisé.

Le logiciel d’Airsoft « a été spécifiquement conçu pour tricher […] et réaliser des fraudes », indique un policier israélien. Les investisseurs pouvaient par exemple être assignés à des « groupes », dont les pertes ou les gains étaient déterminés à l’avance. En 2018, le courtier Trade Capital écrit à Airsoft : « Tous les prospects qui déposent [de l’argent] doivent être automatiquement assignés au groupe K.Los, ce qui signifie que tout le monde va tout perdre immédiatement. Pouvez-vous vérifier ? » Le service client d’Airsoft répond que c’est bien le réglage « par défaut ».

Le logiciel intègre aussi des fonctions qui affichent de fausses informations sur l’interface utilisateur. L’une d’entre elles permet de créditer les comptes avec de faux bonus, pour pousser les clients à investir toujours plus. Lorsque les investisseurs veulent récupérer leurs gains, une fonction baptisée « faux retrait » permet d’afficher que le transfert des fonds a été réalisé, alors que ce n’est pas le cas.

Le business model d’Airsoft était particulièrement cynique : selon un contrat obtenu par l’EIC, les courtiers devaient lui verser, chaque mois, entre 5 et 8 % des dépôts nets, c’est-à-dire les sommes collectées auxquelles étaient soustraits les montants restitués aux clients. En clair, Airsoft touchait un pourcentage des pertes réalisées par les investisseurs.

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Extraits d’un contrat du 26 juillet 2016 entre Airsoft et un site de trading boursier, décrivant qu’Airsoft touche une commission chaque mois sur les pertes des investisseurs. © Illustration Simon Toupet / Mediapart avec documents EIC

Avec, en définitive, des dégâts considérables. Selon des documents comptables du groupe Airsoft, le logiciel a été utilisé par plus de 440 sites de trading, qui ont collecté plus de 950 millions d’euros rien que sur la période 2018-2023. Or, l’ancien directeur général, Shay Benhamou, a déclaré que les courtiers utilisant Airsoft ne reversaient en moyenne que 10 à 15 % de l’argent collecté. Pendant la même période, Airsoft a touché 53 millions d’euros de commissions.

« Je te piétinerai la gueule »

Selon un ancien employé d’Airsoft interrogé par l’EIC, « il était impossible de ne pas réaliser immédiatement que l’entreprise utilisait le logiciel pour faciliter la fraude ». Lors de son procès en Allemagne, l’ancien directeur général, Shay Benhamou, a assuré au contraire que le logiciel pouvait être utilisé à des fins légitimes, et qu’il a mis plusieurs années à comprendre que nombre de clients du groupe étaient des escrocs.

En janvier 2020, l’hébergeur de sites web AWS, filiale du géant états-unien Amazon, a envoyé à Airsoft des rapports alarmants au sujet de plusieurs courtiers. Au lieu de les bannir, Airsoft les a aidés à poursuivre leurs activités, en relançant leurs sites sous un nouveau nom presque identique au premier – une pratique baptisée « changement de marque » en interne.

En juin 2021, à la suite de nouvelles alertes, Amazon fait savoir à Airsoft qu’il en « a assez ». L’entreprise réagit en effectuant de nouveaux « changements de marque », alors même qu’un des courtiers mis en cause avait indiqué à Airsoft que son objectif assumé était de « détruire » ses clients.

Shay Benhamou en discute au téléphone avec son directeur des opérations, le Franco-Israélien Cédric Halfon. Lors de la conversation, enregistrée par les policiers israéliens, Cédric Halfon lui indique avoir la preuve que c’est bien grâce aux fonctions spéciales du logiciel d’Airsoft que le courtier mis en cause par Amazon a plumé ses plus gros clients. Shay Benhamou affirme avoir quitté l’entreprise peu après – il a été remplacé comme directeur général par Cédric Halfon.

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Shay Benhamou, directeur général d’Airsoft de 2014 à juin 2021 (à gauche), et son successeur Cédric Halfon. © Illustration Simon Toupet / Mediapart avec Airsoft

Quelques mois plus tard, Shay Benhamou reçoit sur son téléphone un message menaçant de Rony Hadjedj, qui semble le soupçonner d’avoir parlé à la police : « Espèce de petit fils de pute. […] On a travaillé ensemble et on a gagné beaucoup d’argent. […] Je te laisse un message vocal, tu peux le donner à la police aussi. […] Si je ne te trouve pas, mes gars te trouveront. Je te piétinerai la gueule. Tant que je ne vois pas le sang, je ne m’appelle plus Rony. Je vais te baiser, salope ! Tu es ma salope ! »

Le tueur à gages a tiré trois fois

Shay Benhamou a décrit Rony Hadjedj comme un « archétype du gangster ». Selon plusieurs médias israéliens, il a rapidement attiré l’attention en raison de ses signes extérieurs de richesse : voitures de luxe, fêtes « extravagantes », villa à 5 millions d’euros proche du front de mer à Herzliya, au nord de Tel-Aviv.

Rony Hadjedj est soupçonné d’avoir noué des relations avec des groupes criminels organisés. L’EIC a pu vérifier que le patron d’Airsoft est proche de membres de la famille Jarushi, considérée comme l’un des clans mafieux les plus puissants et les plus violents du pays, actif dans le trafic de drogue, les prêts usuraires, l’extorsion de fonds et « les services de tueurs à gages », selon une enquête du Times of Israël.

En 2016, la police israélienne arrête une trentaine de suspects dans le cadre d’une vaste enquête sur des sites d’escroquerie à l’investissement boursier, dont Rony Hadjedj, sa sœur Amandine et deux membres présumés du clan Jarushi. Rony Hadjedj est soupçonné d’avoir contribué à « organiser » les arnaques de ce « réseau sophistiqué », notamment en lui fournissant le logiciel d’Airsoft. Il a été rapidement relâché et n’a finalement pas été poursuivi.

À cette époque, Rony Hadjedj devient le principal financier et le patron d’un club de foot de deuxième division, l’Hapoel Adumim Ashdod. En janvier 2022, à la fin d’un match, il est filmé en train d’agresser physiquement l’entraîneur de l’équipe adverse, en compagnie d’un des deux membres présumés du clan Jarushi avec lequel le patron d’Airsoft avait été arrêté six ans plus tôt. Dans la procédure disciplinaire de la Fédération israélienne de football, cet homme est décrit comme un « ami » de Rony Hadjedj. La procédure s’est conclue par une simple amende et le patron d’Airsoft a quitté le club.

Les sulfureuses amitiés de Rony Hadjedj finissent par lui causer du souci. Il ne se déplace plus sans gardes du corps, à raison. En août 2022, un tueur à gages tire trois coups de feu sur son Audi, blessant grièvement les deux occupants. Rony Hadjedj n’était pas à bord mais, selon l’enquête judiciaire, c’est bien lui qui était visé.

Malgré ces nombreux signaux d’alarme, Airsoft et son patron ont pu opérer pendant des années en toute impunité en Israël. Manque de moyens ou complaisance ? La lutte contre le business des arnaques à l’investissement, qui créait des richesses et des emplois dans le pays, n’était en tout cas pas une priorité de la justice, d’autant plus que les escrocs semblaient s’abstenir de viser les citoyen·nes israélien·nes.

Le lanceur d’alerte et le procureur

Pour faire tomber Airsoft, il a fallu la détermination de deux hommes. Le premier est un Canadien nommé Travis P., modeste employé de bureau dans un établissement universitaire. En 2017, il décide de mieux faire fructifier ses économies, 24 250 dollars, et se laisse séduire par le site de trading Suisse Option. L’argent disparaît, c’est une arnaque.

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Le lanceur d’alerte Travis P., dans l’établissement universitaire du Canada où il travaille, le 26 avil 2026. Il ne souhaite pas dévoiler son nom et son visage pour des raisons de sécurité. © Sara Wess / Der Spiegel

Travis P. fait de premières recherches sur Internet et découvre que Suisse Option utilise le logiciel d’Airsoft. Il tombe sur d’autres sites véreux, d’autres victimes. Quelques semaines plus tard, il apprend que l’une d’entre elles s’est suicidée après avoir perdu ses économies. « C’est ce qui m’a déterminé à continuer », confie-t-il.

Depuis neuf ans, Travis P. enquête sans relâche. Avec son ordinateur, il traque les dirigeants d’Airsoft, ses employés, ses clients. Il veut que tous soient soit punis, sans exception. Il a accumulé des centaines de documents, qu’il a transmis à notre partenaire Der Spiegel.

Travis P. a notamment recensé une impressionnante liste de plus de 500 sites de trading qui ont utilisé le logiciel d’Airsoft. Selon ses recherches, 60 % d’entre eux ont été inscrits sur liste noire par au moins une autorité de régulation financière, dont plus de cinquante l’ont été par l’Autorité des marchés financiers (AMF) française.

Le Canadien a eu des centaines d’entretiens avec des victimes, leurs avocats, des fonctionnaires et des policiers, dont ceux du FBI aux États-Unis. Dès 2017, il envoie des alertes sur Airsoft aux autorités de régulation financière d’une vingtaine de pays, dont l’AMF. Sans succès. Il a dû attendre 2023 pour trouver une oreille attentive : celle d’un procureur en chef allemand, à qui Travis P. a transmis l’ensemble des documents qu’il a rassemblés.

Il s’appelle Nino Goldbeck. Lorsqu’il est nommé en 2019 dans la ville de Bamberg, à 230 kilomètres au nord de Munich, ce magistrat a obtenu de gérer l’ensemble des affaires de fraude à l’investissement en ligne instruites dans le land allemand de Bavière. Il commence par s’attaquer à quatre groupes criminels qui opèrent des courtiers véreux. Au fil de ses enquêtes, il apprend que ces brokers ont un point commun : ils utilisent tous le logiciel d’Airsoft.

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L’immeuble où était basé le siège d’Airsoft à Ramat Gan (Israël), et la perquisition menée dans les bureaux de l’entreprise le 4 septembre 2023. © Photomontage Mediapart avec Daniel Dolev / Shomrim et capture d’écran Ynet.com

En 2021, le procureur Goldbeck parvient à convaincre la justice israélienne de l’aider. L’affaire est confiée au Lahav 433, une unité d’élite de la police. Le 4 septembre 2023, les enquêteurs perquisitionnent le siège d’Airsoft à Ramat Gan.

L’entreprise est fermée par la justice, les biens des Hadjedj sont saisis. Plusieurs suspects sont arrêtés, parmi lesquels le directeur général Cédric Halfon, son prédécesseur Shay Benhamou, ainsi qu’Amandine Hadjdedj et sa mère. Rony Hadjedj et le mari d’Amandine, les patrons présumés d’Airsoft, échappent au coup de filet : ils n’étaient pas en Israël.

Le procès et la « honte »

Un partage des tâches est acté : les procureurs allemands gardent les poursuites pour escroquerie, tandis que la justice israélienne ouvre une seconde procédure pour fraude fiscale et blanchiment d’argent. Mais les suspects sont rapidement relâchés et peuvent quitter le pays.

À Bamberg, le procureur Goldbeck ne désarme pas et émet plusieurs mandats d’arrêt internationaux. En septembre 2024, l’ancien directeur général Shay Benhamou est arrêté par la police française à l’aéroport de Paris-Charles-de-Gaulle, puis extradé en Allemagne, où il a été jugé en juin. Initialement poursuivi pour fraude, il a finalement obtenu, en échange de son plaider-coupable, une condamnation pour simple « complicité », assortie d’une peine de quatre ans de prison.

« J’ai honte […]. Les gens ont été appâtés par l’illusion des profits et ont tout perdu », a-t-il dit à l’audience. Le tribunal a pris en compte son repentir, mais aussi le fait qu’il a aidé les enquêteurs et qu’il va contribuer à indemniser, à hauteur de 1,1 million d’euros, les victimes allemandes qui se sont portées parties civiles – seulement 28 victimes sur les 399 identifiées ont fait cette démarche et recevront des indemnités. Plusieurs victimes, notamment le lanceur d’alerte canadien Travis P. jugent la peine trop légère, « vu les sommes d’argent qui ont disparu ».

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Shay Benhamou, ancien directeur général d’Airsoft, lors de son procès à Bamberg (Allemagne) le 30 juin 2026. © Photo Marian Lenhard / Der Spiegel

En juillet 2025, c’était au tour du patron d’Airsoft, Rony Hadjedj, d’être arrêté à Casablanca à la demande du procureur Goldbeck. Un an plus tard, il est toujours en prison, en attendant que la justice marocaine statue sur les recours qu’il a déposés pour contester son extradition vers l’Allemagne. Le clan Hadjedj est toujours aussi soudé : sa mère et sa sœur Amandine se sont installées au Maroc pour le soutenir.

L’ancien Marseillais semble estimer qu’il sera jugé de façon plus clémente dans son pays d’adoption qu’en Allemagne. En décembre 2025, lors d’une audience en Israël au sujet de la saisie de ses biens, son avocate a expliqué que Rony Hadjedj a suggéré aux autorités israéliennes de demander son extradition, en précisant qu’il ne s’y opposerait pas.

Pour l’instant, la justice israélienne n’a pas donné suite à cette proposition. L’enquête ouverte sur place à l’égard d’anciens dirigeants d’Airsoft et de membres de la famille Hadjedj, pour fraude fiscale et blanchiment, a été finalisée par la police et transmise en février au parquet en vue d’éventuelles inculpations – le dossier est toujours en cours d’examen. L’arrestation de Rony Hadjedj pourrait également intéresser la justice française, puisque sa condamnation à six ans de prison pour les cambriolages commis il y a seize ans à Marseille n’a toujours pas été exécutée.

Aucun·e des mise·s en cause dans cette affaire n’a souhaité s’expliquer auprès de Mediapart et de ses partenaires de l’EIC. L’ancien directeur général d’Airsoft, Shay Benhamou, a refusé de répondre à nos questions. Contacté·es par le biais de leur avocate israélienne, son successeur et les membres de la famille Hadjedj n’ont pas répondu.

Yann Philippin