Petit manuel pour arrêter de nourrir la bête (quand on n’a rien demandé)
Par Séverine, qui a mis 10 ans à comprendre pourquoi Facebook la rendait folle.
Vous savez, vous et moi, on a appris Facebook entre une photo de petits-enfants, une recette de gratin dauphinois et une pub pour des semelles orthopédiques.
On ne nous a jamais expliqué qu’on était devenus, sans le vouloir, des petites mains de l’algorithme.
Je vous explique. Avec des mots simples. Et un peu de mauvaise foi.
L’algorithme, c’est quoi ? C’est le chef de la place du village.
Imaginez : vous êtes sur la place du marché à La Roquebrussanne. Il y a un monsieur qui crie très fort des bêtises. Il y a deux options :
1. Tout le monde s’arrête, le regarde et lui répond « Mais enfin monsieur, taisez-vous ! » 2. Tout le monde l’ignore et va acheter ses tomates ailleurs.
Devinez qui le chef de la place va mettre en avant ? Celui autour duquel il y a 50 personnes qui hurlent. Même si les 50 hurlent contre lui.
Facebook, c’est pareil. Sauf que le chef de la place, c’est un robot de 15 ans qui ne comprend pas le français. Il compte juste : « combien de personnes sont restées longtemps à écrire ici ? »
Vous mettez un petit pouce bleu : 0,5 point pour lui.
Vous tapez un commentaire énervé de 8 lignes avec 3 fautes à cause de la colère : 13,5 points pour lui.
Vous partagez en disant « regardez-moi cette honte » : jackpot, 20 points pour lui.
Vous ne l’insultez pas. Vous êtes son attaché de presse bénévole.
Les 3 règles brésiliennes qui tournent partout depuis lundi
Vous les avez vues passer, les fameuses règles de l’Exército do Lula, les 10,9 millions de Brésiliens qui ont fait gagner Lula dimanche à 51,8% :
1. Vous ne commentez plus. Même pour clasher.
2. Vous ne partagez plus. Pour montrer : une capture, pas un lien.
3. Vous bloquez. Le compte, le média, l’influenceur.
On va les décortiquer pour les nuls, dont je fais partie.
Règle 1 : Vous ne commentez plus. Même pour bien faire.
C’est la plus dure. Parce qu’on a envie. On a envie d’écrire « Mais enfin, c’est faux ! » sous Bardella.
Sauf que quand vous commentez chez Bardella, Facebook se dit : « Oh ! Séverine, qui n’aime pas Bardella, est restée 4 minutes chez Bardella ! Ça doit être intéressant ! Je vais montrer Bardella à toutes les copines de Séverine ! »
Et voilà. Vous venez d’offrir Bardella à Janine, à Andrée et à Dame Véro. Qui vont s’énerver à leur tour. Et ainsi de suite. C’est une pyramide de Ponzi de la colère.
Le geste qui sauve : Vous voyez un truc qui vous énerve chez l’adversaire ? Vous fermez. Vous respirez. Vous allez boire un verre d’eau. Vous ne touchez à rien. C’est le plus grand acte de résistance. Et le plus dur.
Règle 2 : Vous ne partagez plus avec le lien bleu.
Vous connaissez ce réflexe : « Regardez ce que CNews a osé dire » + le lien bien bleu bien cliquable.
Pour Facebook, un lien bleu cliqué = de l’or. Il se dit « génial, Séverine envoie du monde chez CNews, je vais pousser le post de Séverine pour qu’encore plus de monde clique chez CNews ».
La capture d’écran, c’est déjà mieux. Ça coupe le lien direct. Mais ça reste une belle affiche publicitaire gratuite avec leur logo bien gros.
La version vraiment efficace, pour les pros : vous racontez avec vos mots. « J’ai vu passer l’idée que machin… En fait les chiffres disent… » Sans nom, sans image, sans lien. Vous coupez le cordon. Vous ne leur donnez rien. Pas un clic.
Règle 3 : Vous bloquez. Et là, on touche à la fausse bonne idée.
Bloquer, sur Facebook, c’est très simple. Vous allez sur la page qui vous gonfle, vous cliquez sur les trois petits points en haut à droite, « Bloquer ». Et pouf, vous ne la voyez plus. C’est magique pour votre tension.
Mais — et c’est là que c’est vicieux — bloquer ne fait pas disparaître la page. Ça vous fait disparaître VOUS de sa vue.
Si 2 millions de gens comme nous bloquent tous la même chaîne, la chaîne ne s’effondre pas. Elle a juste une audience plus pure, plus à droite, plus sans contradiction. On a créé deux Facebook qui ne se parlent plus. Nous dans notre coin avec nos chats, eux dans leur coin avec leurs trucs. Personne ne convainc personne.
Bloquer, ça protège votre santé mentale. Et c’est déjà énorme. Mais ça ne gagne pas une élection.
Et Andrée qui pose la question qui fâche
« Est-ce qu’il faut aussi éviter de répondre aux gens lambda qui disent des horreurs racistes sur des pages humanistes ? »
Oh oui, Andrée. Surtout là.
Quand vous répondez à un commentaire raciste sous une page de gauche que vous aimez, vous savez ce que fait Facebook ? Il le met EN PREMIER. Tout en haut. En « commentaire le plus pertinent ». Parce qu’il a eu une réponse.
Vous vouliez le cacher. Vous venez de l’accrocher en tête de gondole.
Sur une page amie, vous offrez à un troll toute l’audience de la page amie. C’est un cadeau royal.
On fait quoi alors, pour les nuls comme nous :
• Chez vous, sur votre mur : Vous êtes chez vous. Vous supprimez. On ne laisse pas quelqu’un s’essuyer les pieds sur le canapé. Clic droit, masquer ou supprimer. Sans expliquer. • Sur une page amie / humaniste : Vous ne répondez PAS dans le fil. Vous signalez le commentaire (petite croix à droite) et vous passez. • Si c’est quelqu’un que vous connaissez un peu et qui dérape : Pas en public. En message privé. En public, il va se défendre et s’enfoncer. En privé, il peut encore entendre.
Alors, on fait quoi de vraiment efficace ?
Au Brésil, ils n’ont pas gagné avec #OnBloqueLExtremeDroite. Ils ont gagné avec #OnIgnore + #OnFaitVoter.
Traduction pour nous :
1. Silence radio total chez l’adversaire. On ne commente pas, on ne partage pas. On les laisse parler tout seuls sur leur place. 2. Et on met toute cette énergie chez nous. Vous voyez un post d’une asso, d’un média que vous aimez, d’une copine qui dit un truc bien ? Vous likez vite, vous commentez dans les 30 premières minutes, vous partagez. C’est là que Facebook décide si le post va être vu par 10 ou 1000 personnes. 3. Et on sort de Facebook. La vraie armée de Lula, elle allait toquer aux portes. Pas juste bloquer sur le téléphone.
Voilà. On arrête de nourrir la bête qui nous mord.