On savait et on a rien fait…

Cette photographie, prise le 8 mai 2011 à Paris par le photographe Thomas Samson (AFP), montre Serge Ayoub (au centre) accompagné de membres des Jeunesses nationalistes révolutionnaires (JNR). [

 

On savait et on a rien fait…
Il y a des phrases qui traversent les siècles avec la ponctualité d’un train de banlieue. « On ne savait pas » en fait partie : vieille classique des lendemains de catastrophe, ressortie dans tous les manuels d’histoire avec la mention « Ne plus recommencer ». Eh bien, bonne nouvelle : cette fois, on ne pourra pas l’utiliser. Tout le monde est prévenu, et en direct.
Samedi, Nice, avenue Jean-Médecin
Dans la capitale azuréenne, des militants d’ultradroite se sont avancés en cortège « de soutien aux policiers ». La préfecture elle-même les décrit comme ayant violemment pris à partie des manifestants. Bilan : trois blessés, soixante et une interpellations, et des témoignages qui expliquent que la soirée n’était pas franchement familiale.
Rouen, d’après nos recherches, a surtout connu des interpellations, ce qui signifie qu’on attend la suite avec un certain suspense. On sent que la tendance est à la décentralisation : l’extrême droite défile désormais en région, avec un esprit de service public.
La police, ce spectateur lent
Dans ce théâtre, la police a joué son rôle avec le naturel du figurant qui n’a pas eu le script. Elle est intervenue, nous dit-on dans l’oreillette, à son rythme, ce qui est un joli euphémisme. Le ministre de l’Intérieur a expliqué, avec la gravité d’un homme qui commente la météo, que des militants d’ultradroite cherchaient « à s’affronter avec l’ultragauche ». Voilà : un affrontement, deux camps, un match nul. Quand des cagoulés attaquent des manifestants pacifiques, on ne parle pas d’agression, on parle de « rixe ». C’est plus convivial, ça rappelle les bagarres de cour de récré.
Et pour qu’aucun doute ne subsiste, on a entendu un maire expliquer que les manifestants qui contestaient le congrès du RN sont « complices des violences » en bloquant les forces de l’ordre. La victime coupable, la logique est limpide : si les gens n’avaient pas manifesté, on ne les aurait pas frappés.
Les petits mots qui rassurent
Les mots, d’ailleurs, sont adorables. Ces groupes ne sont pas des « milices », ce sont des « groupes à risques » ou des « militants ». Ils ne sont pas d’extrême droite, ils sont « nationalistes ». Ils ne frappent pas, ils « se sont mêlés ». On ne tape pas, on « profite ». Un jour, sans doute, on dira d’un défilé de bottes qu’il s’agit d’un groupe de randonneurs enthousiastes. La langue française, quelle ressource.
1933, ou le rappel que personne n’a demandé
Les historiens sont prudents, et ils ont raison : l’Histoire ne se répète pas, elle bégaie. On ne fait pas de 2026 un copier-coller de 1933, et l’on peut contester la comparaison. Mais les mécanismes, eux, ont un air de famille : des groupes organisés qui intimident leurs adversaires faute d’arguments, des autorités qui minimisent, des élites qui se disent que « ça passera », et des plateaux télé qui discutent de la température du café.
Le propre de ces périodes, c’est que tout le monde les trouve ridicules, jusqu’à ce qu’elles ne le soient plus. Et c’est à ce moment-là, précisément, que l’on entend la fameuse phrase, murmurée par ceux qui avaient pourtant lu les journaux.
Cette fois, il y aura des preuves
Ce qui change aujourd’hui, c’est que tout est filmé. Les vidéos tournent, les caméras des téléphones rendent la sieste impossible, et les revendications circulent en ligne avec un souci de communication presque touchant. On a des images, des noms, des dates, des communiqués. Impossible de plaider le brouillard.
Alors, quand on nous demandera dans trente ans ce que nous avons fait, la réponse ne pourra pas être « on ne savait pas ». Elle sera « on savait, on a vu, on a regardé, on a changé de chaîne ». Ou, pour les plus audacieux : « on a manifesté ». Il y a déjà des gens qui choisissent la seconde option, et qui se font gazer pour ça.
Reste une question autrement sérieuse : comment empêcher que des groupes violents ne s’arrogent le droit de décider qui peut manifester dans l’espace public ? La sécurité des citoyens n’est pas une prestation facultative, offerte selon leurs opinions politiques. Elle constitue précisément l’une des raisons d’être de la puissance publique. Une démocratie ne peut accepter que la violence serve de droit de veto contre une manifestation pacifique. Et nous autres, citoyens, ne pourrons pas éternellement invoquer la surprise. Les images existent. Les témoignages existent. Les alertes existent. Cette fois, si l’histoire nous demande ce que nous savions, il faudra trouver autre chose que : « On ne savait pas. » À moins, naturellement, d’avoir confondu fermer les yeux avec regarder ailleurs. Et ce n’est pas tout à fait la même excuse.
Aristote avait la logique, Montesquieu la séparation des pouvoirs ; l’extrême droite, faute d’idées, aime les poings. Rien de neuf sous le soleil, c’est même sa vieille méthode, éprouvée depuis des générations. Le seul progrès, c’est que cette fois, le public a les sous-titres.
Alors, ouvrons les yeux, et que personne, jamais, ne vienne nous dire : « On ne savait pas. »
Texte satirique : il exprime l’opinion de son auteur. Les affrontements de Nice sont rapportés d’après la préfecture et la presse ; la comparaison avec 1933 est une opinion et non une équivalence historique ; les événements de Rouen n’ont pas pu être vérifiés.