L’État a-t-il perdu sa police ? Ce samedi, le patron de l’une des plus grandes administrations de l’État constatait, sous couvert d’anonymat, avoir assisté à « une défaite de la République » le weekend dernier. Mais si le consensus général s’accorde sur le sous-dimensionnement du dispositif policier, les raisons avancées par les uns et les autres révèlent un schisme croissant entre les services de police, les préfectures et le gouvernement.
D’après la préfecture de police de Paris, la faute incomberait aux renseignements territoriaux – émanation de la police nationale – qui auraient « perdu les antennes et les réflexes pour comprendre les mouvements de gauche et les banlieues » à force de « travailler quasi exclusivement sur les “barbus” et l’islamisme ».
Ces derniers avaient pourtant émis plusieurs notes d’alerte avant le 17 octobre et un conseiller gouvernemental, cité par Médiapart, affirme lui aussi avoir « vu monter le truc », par les capteurs de son ministère, « comme tous ceux qui ont un pied sur le terrain ».
Dans une interview pour France Info, Laurent Nuñez disait lui-même s’attendre la veille à une « mobilisation assez importante » ainsi qu’à des débordements. Il y justifiait la réautorisation des grenades assourdissantes par un « contexte d’extrême difficulté, et notamment quand la situation bascule en violence urbaine ou en émeute ».
Et pourtant. Il aurait refusé la demande de la préfecture de police de Paris d’augmenter les effectifs de maintien de l’ordre afin de « ménager » des unités « épuisées par plusieurs semaines de mobilisation lycéenne » mais également pour ne pas ternir davantage des relations déjà « contrastées, pour ne pas dire médiocres » avec les syndicats de police.
Et en effet, la veille de la manifestation, le syndicat de police Alliance annonçait déposer plainte contre l’État pour « mise en danger de la vie d’autrui ». Fustigeant dans un communiqué une « chienlit d’État », il dénonçait une « dissonance insupportable » entre les « déclarations publiques du ministre de l’Intérieur » et les « consignes verbales » d’une « hiérarchie frileuse » n’hésitant pas « à mettre les effectifs en insécurité pour éviter d’avoir des enquêtes IGPN ».
Le syndicat affirmait que les instructions du ministre de l’Intérieur n’étaient pas suivies par les préfectures et entendait « mettre à plat la chaîne de commandement, identifier les auteurs des consignes litigieuses et établir les responsabilités à tous les niveaux de l’État ». Avant de prévenir : « Les policiers ne seront ni les boucliers d’une communication politique, ni les fusibles d’une administration qui refuse d’assumer ses décisions ».
C’est dire si la mobilisation du lendemain s’annonçait sous les meilleurs auspices.
Au-delà du ministre de l’Intérieur, certains fonctionnaires pointent la déconnexion croissante de l’Élysée et de Matignon avec « l’État local et le maintien de l’ordre ». « C’est l’ère des super techno » ironise un haut fonctionnaire à la retraite. Pour Nicolas Hervieu, professeur de droit à Sciences Po, l’exécutif semble confondre, par son énième réflexe autoritaire, « les missions de l’Etat républicain, qui doit protéger en toute neutralité la pluralité démocratique, et les tentations du gouvernement, qui appréhende l’ordre public au prisme d’un agenda politique ». Agenda politique que relève également la politiste Eugénie Mérieau qui pointe un chaos organisé, puis subi, par amateurisme.
Ce dysfonctionnement massif n’est pas sans rappeler la débâcle de l’affaire Lyhanna en juin dernier, où la mise au jour des défaillances graves de l’institution judiciaire avait, là aussi, donné lieu à des accusations réciproques entre procureurs généraux, police et garde des Sceaux. « Je ne partirai pas en vacances » et « il n’y a pas un haut magistrat qui va partir en vacances » tant qu’il n’aura pas reçu « un par un les procureurs généraux » pour faire le bilan, avait ainsi prévenu Gérald Darmanin.
Mis sur le grill par leur ministre qui les accusait d’avoir « mal lu » sa circulaire de politique pénale générale leur demandant, entre autres, de prioriser les violences physiques ou sexuelles, échaudés par sa sanction à l’encontre d’une magistrate du parquet avant même le rapport définitif de l’Inspection générale de la justice, les procureurs généraux s’étaient fait un malin plaisir de pointer dans leur rapport les dysfonctionnements et le manque de moyens de la police, institution dont Gérald Darmanin avait eu la responsabilité juste avant.
Seulement, en considérant dans une allocution que certains individus ne sont pas « légitimes » à exercer leur droit fondamental de manifester, en cherchant à déchoir les auteurs de dégradations de leurs droits civiques et sociaux, le gouvernement conforte lui-même la jeunesse dans son sentiment de désaffection et sa volonté d’affirmation politique.
Ce samedi, malgré les tentatives d’intimidation autoritaire – et la météo – la mobilisation n’a pas faibli et 1314 personnes ont été arrêtées, après les 2397 interpellations du weekend dernier. Tous les effectifs de police et de gendarmerie avaient été rappelés et leurs congés annulés. Cent unités mobiles sur 160 étaient déployées, dont le ciblage à géométrie variable des interpellés et les contacts répertoriés avec des groupes d’ultradroite posent une fois de plus question. Le 14 octobre, le Parisien recensait déjà 8000 interpellations et 2000 poursuites de lycéens.
« Éreintés par les doubles tours de garde enchaînés pendant les milliers de gardes à vue de manifestants lycéens, les magistrats tirent [eux aussi] la langue » constate Blast qui – non sans rappeler la mise sous pression de la justice par l’administration Trump après les mobilisations contre l’ICE qui avaient littéralement saturé les tribunaux – fait le portrait d’une « justice d’exception », arbitraire et expéditive, devenue bras armé d’une « bête qui agonise et qui frappe aveuglément ».
Interminable agonie d’un dogme néolibéral qui prétendait pouvoir faire société uniquement par sa police, sa justice et le marché. Les trois semblent sur le point de s’effondrer.
Sources : AFP, Le Monde, Blast, Le Parisien, Mediapart, France Info, Canard enchaîné
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