Tribune 28 octobre 2026
Trappes : les mots qui ont précédé les balles
Vendredi 23 octobre, un homme a tiré au pistolet-mitrailleur sur des passants à Trappes et à La Verrière. Un jeune homme est mort, une fillette de 12 ans a été grièvement blessée. Plus de 360 personnalités, politiques, collectifs, associations, syndicats et citoyens demandent que cet attentat soit appelé par son nom : un attentat raciste, négrophobe et islamophobe.
Pengo Bossio Wangi a été tué vendredi à Trappes. À La Verrière, une petite fille de 12 ans qui portait un foulard a été touchée à huit reprises. Le tireur avait précisément choisi un vendredi, jour de prière. Il a longé la mosquée de Trappes et tiré sur des automobilistes choisis à la couleur de leur peau, et à leur religion supposée, comme cette mère de famille noire, coiffée d’un turban, qui conduisait ses filles.
Ce n’est ni un « drame » ni un « coup de folie » mais une tuerie planifiée, raciste, négrophobe et islamophobe.
Nos pensées vont d’abord aux victimes, à leurs familles et aux habitants de Trappes et de La Verrière, qui ont été meurtris dans leur chair et qui, après vendredi, ne regarderont plus leurs rues de la même manière. Nous leur exprimons nos condoléances et notre entière solidarité.
Dès les premières heures, le Parquet national antiterroriste s’est saisi, en retenant la circonstance aggravante d’un crime commis en raison de l’origine ou de la religion, vraie ou supposée, des victimes. Pour le maire de Trappes, Ali Rabeh, il s’agit d’un attentat « à connotation raciste, probablement islamophobe » ; celui de La Verrière, Nicolas Dainville, parle d’un tireur qui « visait des gens de couleur ».
Pour comprendre ce geste, il faut revenir sur les six jours qui l’ont précédé.
La séquence post 17 octobre, la responsabilité des politiques et des journalistes
Le 17 octobre, dans un contexte de forte mobilisation sociale, des centaines de milliers de personnes, lycéens, étudiants, syndicalistes ou retraités, ont manifesté partout en France. Toute la journée, des images de violence, de pillages et de casseurs occupent les chaînes d’information en continu.
Le soir même, le débat change de nature. Des politiques lient ouvertement immigration et islam à l’insécurité, martelant une rhétorique raciste sur fond de théorie du « grand remplacement », une thèse conspirationniste et islamophobe qui a déjà pris des vies.
Bruno Retailleau a vu dans les pillards « les enfants de l’immigration » et promis la déchéance de nationalité. Éric Zemmour, sur LCI, a parlé d’une « horde de barbares maghrébins et africains ». Jordan Bardella, sur Europe 1 et CNews, a assuré qu’une grande partie des pilleurs étaient issus de l’immigration, et la députée européenne Laurence Trochu a dénoncé des casseurs « majoritairement issus de l’immigration ». La porte-parole du gouvernement, Maud Bregeon, désignait sur BFMTV « les factieux et les racailles », avant d’ajouter : « Il y a d’un côté ce type de population-là », et d’évoquer un « enjeu d’intégration ».
De l’extrême droite jusqu’au gouvernement, ils désignent les coupables à leur origine et à leur religion, et des médias leur servent de caisse de résonance.
Dans sa chronique du 19 octobre, l’éditorialiste Ivan Rioufol voyait dans les jeunes des cités une « intifada contre la nation ». La veille de l’attentat, Europe 1, CNews et le JDD publiaient un sondage commandé pour demander aux Français s’ils faisaient le lien entre immigration et violences. On a parlé de « razzias », de « conquête de territoires » ou de la main cachée des Frères musulmans.
Pendant six jours, on a expliqué aux Français que le danger avait une couleur de peau, une origine et une religion. Le septième jour, un homme a pris une arme et il a tiré. Après son interpellation, il a lui-même expliqué avoir voulu « venger les commerçants » pillés le 17 octobre, en s’en prenant « aux Noirs et aux Arabes ».
La colère était sociale. Ils l’ont rendue ethnique et religieuse. Trappes en paie le prix.
Les pompiers pyromanes
Depuis vendredi, les condamnations des pompiers pyromanes à la mine grave s’enchaînent. Fort heureusement, nous avons de la mémoire, et nous dénonçons ceux qui ont armé idéologiquement le tueur à longueur de plateaux et de déclarations politiques, et qui condamnent aujourd’hui hypocritement.
Bruno Retailleau a parlé d’une « violence terrifiante », Édouard Philippe de « l’horreur », sans qu’aucun des deux ne dise un mot du mobile raciste que la justice avait pourtant déjà retenu. Gabriel Attal, lui, n’a parlé de barbarie qu’à la condition que ce mobile soit confirmé.
Aurore Bergé, ministre chargée de la lutte contre les discriminations, affirme aujourd’hui que « les propos racistes peuvent entraîner la violence ». C’est vrai.
Mais le 9 septembre dernier, sur CNews, elle-même refusait de qualifier de raciste la théorie du « grand remplacement », expliquant qu’elle relevait du débat politique et de la liberté d’expression.
Quant au chef de l’État, il aura fallu attendre quatre jours pour qu’il qualifie de « totalement faux » le récit d’une France envahie par les migrants et les islamistes. Quatre jours, durant lesquels ce récit a largement occupé l’antenne.
Aux directions de CNews, d’Europe 1, du JDD et de LCI, qui ont tendu le micro à ces discours, nous disons que vous avez, vous aussi, des comptes à rendre, et ce d’abord devant les habitants de Trappes. On ne peut pas offrir son plateau aux incendiaires, puis envoyer le lendemain une équipe filmer les larmes des familles.
Islamophobie, le débat sémantique ou la négation d’une réalité
L’enquête fera son travail, et nous la suivrons de très près. Mais l’essentiel est déjà connu : un homme est venu à Trappes et La Verrière, un vendredi, avec une arme de guerre, et il a tiré sur des gens qu’il ciblait car arabes, noirs ou musulmans, sans faire la moindre distinction entre les trois.
Pengo Bossio Wangi était noir. La mère de famille visée aussi. Le caractère négrophobe ne fait aucun doute. Mais ce n’est pas un hasard s’il a choisi Trappes. Depuis plus de dix ans, cette ville est présentée sur les plateaux comme un « bastion islamiste », un « territoire perdu de la République », ou encore est assimilée à Kaboul.
Cette stigmatisation infligée à cette ville et à ses habitants porte un nom : l’islamophobie. Et ce n’est pas la première fois qu’elle tue.
En 2019, un homme tirait sur deux fidèles devant la mosquée de Bayonne ; en avril 2025, Aboubakar Cissé était poignardé de 57 coups de couteau dans la mosquée de La Grand-Combe ; un mois plus tard, Hichem Miraoui était assassiné à Puget-sur-Argens. Aujourd’hui, ce sont Trappes et La Verrière.
Pendant que les gymnastes intellectuels débattront du terme « islamophobie », comme au printemps 2025, lorsqu’Aurore Bergé jugeait le terme inapproprié alors même qu’Aboubakar Cissé venait d’être assassiné, la violence qu’il désigne continuera de tuer les musulmans ou supposés comme tels.
Les faussaires de l’antiracisme objectent que ce mot servirait à interdire toute critique de l’islam. C’est faux. Il désigne une réalité étudiée depuis des dizaines d’années par les sociologues, repris dans les rapports de la CNCDH depuis 2013, et par l’ONU dès 1998, qui lui consacre même une journée internationale.
Alors nous posons la question en toute honnêteté : dans d’autres circonstances, quelqu’un hésiterait-il encore sur les mots ?
Appel à une prise de conscience généralisée
Dans quelques mois, les Français éliront leur président. La campagne, elle, a commencé sur le dos des musulmans, comme en attestent les débats autour de l’interdiction du voile dans l’espace public proposée par le Rassemblement national. Aujourd’hui, elle bascule dans la violence envers les personnes issues de l’immigration et les musulmans de notre pays.
Nous appelons à une véritable prise de conscience et à la responsabilité de la classe politique et journalistique. Nous demandons à celles et ceux qui sont encore attachés à la concorde nationale de qualifier clairement cet attentat pour ce qu’il est : un attentat raciste, négrophobe et islamophobe.
Aux autres, nous disons fermement qu’ils ont une responsabilité dans ce qui s’est passé à Trappes. Ils devront répondre devant l’opinion, des mots qu’ils ont choisis.
Ce qui s’est passé vendredi est un tournant. Un hommage national doit être rendu aux victimes, la Nation tout entière leur doit ce geste.
Les mots ont précédé les balles. Pengo Bossio Wangi ne rentrera pas chez lui. Une enfant de 12 ans en portera les marques toute sa vie.
Bayonne, La Grand-Combe, Puget-sur-Argens, Trappes et La Verrière. Combien de noms faudra-t-il encore avant que l’on accepte de nommer ce qui les relie ?
Les premiers signataires
Élus politiques :
Omar YAQOOB, maire de Creil, président de l’Agglomération Creil Sud Oise · Aymeric CARON, député de Paris (REV) · Damien CARÊME, député européen The Left · Lucie CASTETS, maire du 12e arrondissement de Paris · Sandrine NOSBÉ, députée de l’Isère (LFI) · René PILATO, député de la Charente (LFI) · Sylvie FERRER, députée des Hautes-Pyrénées (LFI) · Carolina FAYE, adjointe au maire d’Aubervilliers · Florian KOBRYN, conseiller d’Alsace et conseiller municipal de Strasbourg (LFI) · Benjamin KUNTZ, conseiller municipal de Strasbourg et conseiller de l’Eurométropole (LFI) · Lisa FARAULT, conseillère municipale de Strasbourg (LFI) · Halima MENECEUR, conseillère municipale de Strasbourg (LFI) · Camellia MESSAOUI, conseillère municipale de Denain (LFI) · Assiya CARIOU, conseillère municipale de Lingolsheim · Annah BIKOULOULOU, adjointe au maire de Paris · Marianne SECK, conseillère régionale des Hauts-de-France · Cécile DUMAS, conseillère régionale d’Île-de-France (PCF) · Rym KARAOUN GOUEZOU, conseillère de Paris (PCF) · Ladji SAKHO, conseiller de Paris délégué aux résidences sociales (PCF) · Sabrina GANESWARAN, adjointe au maire de La Courneuve · Mehdi MESSAI, adjoint au maire de Stains · Florian VERTRIEST, adjoint au maire de Roubaix, maire des quartiers Nord · Véronique PARAIN, adjointe au maire de Roubaix · Moussou NIANG, adjointe au maire des Lilas chargée des droits de l’enfant · Fatima BERRACHED, adjointe à la maire du 1er arrondissement de Lyon · Stéphanie ANTOINE, conseillère municipale déléguée de Pantin · Jonas COSTAGLIOLA, conseiller du 15e arrondissement de Paris · Martin BROSSELARD-FAIDHERBE, conseiller municipal de Boulogne-Billancourt (LFI) · Antoine MARSZALEK, conseiller municipal de Villeneuve-d’Ascq (LFI) · Mamadou KANOUTÉ, conseiller municipal de Gennevilliers · Hatice KILINÇ SIĞINIR, conseillère municipale de Beauvais · Abdoullah BOUGHAZI, conseiller municipal de Maubeuge (LFI) · Oualid OUABEL, conseiller municipal de Montataire · Youssouf FEDDAL, conseiller municipal de Denain · Aïssatou KEÏTA, élue de Pantin · Hawa NIANG, adjointe au maire de Massy · Martine BILLARD, ancienne députée de Paris · Lila DJELLALI, cadre des Écologistes, cofondatrice de « Causons commun » · Lila CHATELAIN KHECHACHE, référente du comité rémois de Génération.s
Personnalités publiques :
Annie ERNAUX, écrivaine, prix Nobel de littérature · Marie CHUREAU, activiste et juriste · Hicham BENAISSA, sociologue · Samuel CHURIN, comédien · Marieme BA, juriste, militante antiraciste · Nadiya LAZZOUNI, journaliste · Grégoire CHARLOT, enseignant-chercheur · Kalilou SYLLA, imam · Jaafar GREINCH, entrepreneur et militant · Manon MELLA, journaliste à France Inter · Hassan OUFKER, ancien directeur du lycée Averroès · Yves ROUSSEAU, artiste · Sarah AÏTER, politologue · Bouna MBAYE, militant · Youssef GIRARD, historien · Sarah NEDJAR, journaliste · Gwenaël DELAVAL, enseignant-chercheur à l’Université Grenoble Alpes · Julie DENISSE, comédienne · Leila SIHABI, militante décoloniale · Bruno GACCIO, auteur · Iman EL FEKI, doctorante en sociologie, Université de Strasbourg · Farid L’HAOUA, marcheur de 1983, militant antiraciste · Anas DAIF, journaliste, auteur et poète · Nassima ATAMNA, militante associative · Nedjma BENDIAB, professeure d’université · Eric YOUNOUS, imam · Younes EL ADLY, imam · Vincent SOULEYMANE, imam, enseignant et prédicateur · Mejdi REDA, imam · Feiza BEN MOHAMED, journaliste · Hicham AIT DIDI, imam · Nourredine AOUSSAT, imam · Dominique LURCEL, metteur en scène · Amal BENTOUNSI, militante antiraciste · Hamid BRIGHAT, imam · Théo MAURETTE, chercheur · Afaska KHADOUGE, enseignante, militante associative · Les Sœurs GHAZEL · Patrice ROBIN, écrivain · Emmanuel A., politologue · Mourad BOUGAMOUZA, militant antiraciste · Ismahane CHOUDER, enseignante et formatrice · Ibrahim BENAISSA, journaliste · Robert CAHEN, artiste · Achraf MANAR, militant et acteur culturel · Audrey PULVAR, journaliste · Lahcen KADDOURI, professeur d’université · Jawad BACHARE, militant des droits de l’Homme · Xavier CLION, comédien · Samy CHIKHI, chercheur · Latifa RONDO, militante · Sefen GUEZ GUEZ, avocat · Marwan BOUSHOR, journaliste · Abdelkarim RAMDANE, militant écologiste et associatif · Patrick MONS, metteur en scène · Yasmina TOUAIBIA, politiste
Organisations signataires :
Étudiants Musulmans de France (EMF) · Collectif Palestine en Isère · Union Française des Consommateurs Musulmans (UFCM) · Commuz ESCP · NPA, L’Anticapitaliste · Blouses Blanches pour Gaza · Association RISSALA · Assemblée des Quartiers Grenoble · Révolution Écologique pour le Vivant (REV) · CAGE International · Institut Al-Andalous · Collectif Soigner ou Saigner (SOS) · United Kongo · Comité Orlysien de Solidarité avec le Peuple Palestinien (COSPP) · Association des Journalistes Antiracistes et Racisé·e·s (AJAR) · Groupe d’action La France insoumise, Denain · Lignes de Crêtes · Institut Musulman des Bleuets (Marseille) · Coordination 75 des sans-papiers (CSP75) · Nouvelle Génération France · Conseil départemental du culte musulman des Bouches-du-Rhône (CDCM 13) · Conseil départemental du culte musulman d’Indre-et-Loire (CDCM 37) · Conseil départemental du culte musulman de la Loire (CDCM 42) · Conseil départemental du culte musulman du Loir-et-Cher (CDCM 41) · Union des Musulmans de l’Hérault (UMH) · Union des associations musulmanes des Alpes-de-Haute-Provence (UDAM 04) · Grande Mosquée d’Orléans La Source (Mosquée Annour) · Basket Pour Toutes (BPT) · Pour une écologie populaire et sociale (PEPS) · Émergence populaire 38 · MRAP, comité Métropole lilloise · Libawat71 · Perspectives Musulmanes · AC, Anticolonial Lyon · Conseil national des Soninkés de France (CNSF) · Citoyen Responsable · Institut d’Études et d’Actions Citoyennes (IEAC) · Union des Démocrates Musulmans Français (UDMF) · Collectif des musulmans du 14e, Mosquée Arrahma (Marseille) · Agir Contre le Colonialisme Aujourd’hui (ACCA) · Collectif des Rési-liantes · CGT Université de Grenoble · Les Verts populaires · Association Les Grands Cœurs d’Or · Union Antiraciste Contre l’Islamophobie (UACI) · Grande Mosquée du Mée-sur-Seine · Collectif décolonial pour la Palestine Strasbourg · Sens et action · Migrations Santé Rhône-Alpes · Parti des Indigènes de la République (PIR) · REFSEN, Réseau des Élus Français issus de la diaspora Sénégalaise · Mobilizasyon Neg Mawon Doubout (MNMD) · UMMA 13 · Aimer Beauvais · Collectif national pour la reconnaissance des crimes coloniaux (CNRCC) · NousToutes antiraciste 93 · ESRacismes · Association Rencontre et Dialogue (ARD) · La France insoumise, Mantes-la-Jolie · Agir
Citoyens signataires dans l’ordre alphabétique :
Wafi ABD, retraité · Ahmed ABDELHAMID, enseignant · Abderraouf ABIDI, enseignant · Karim ACHANI, cadre · Saadia AHMAR, retraitée · Christy AILLET, auto-entrepreneuse · Mohamed AIT KASSI, veilleur de nuit · Nour AMA, enseignant · Babette AMAND, sophrologue et danseuse chorégraphe · Houcine AMROUNI, médecin · Abdel ARGUIOU, animateur · Abderahim ARGUIOU, agent de maîtrise · Noham AYACHE, étudiant et militant · Mustafa AYADI, ingénieur · Babacar BA, employé · Abderrahim BAHAMMOU, technicien qualité · Fety BAKALEM, entrepreneur · Boujemaa BAKHTAOUI, retraité · Ziyad BANAOIS, étudiant · Badis BARKIT, conducteur de travaux · Yves BARO, médecin · Aly BATHILY, cadre de la fonction publique · Fatiha BEHILIL, employée à domicile · Akim BELGACEM, informaticien · Khaled BEN-MOHAMED, chef de