13 avril 2026

L’océan Atlantique vu depuis l’espace (illustration). – NOAA / Domaine public / Wikimedia Commons
Une nouvelle étude suggère que le courant océanique Amoc s’affaiblirait. Crucial à la régulation du climat et aux hivers doux en France, son effondrement aurait des effets « dévastateurs et irréversibles » pour de nombreux pays.
L’Amoc, ce vaste système de courants océaniques comptant parmi les thermostats du climat, s’affaiblit-il par endroits ? C’est ce que suggèrent les résultats d’une étude réalisée par une équipe d’océanographes internationaux et publiée le 8 avril dans la revue Science Advances.
Cela fait déjà plusieurs années que la communauté scientifique s’inquiète du devenir de l’Amoc (Circulation méridienne de retournement de l’Atlantique, en version longue) dans le contexte du changement climatique. Cette circulation océanique — auquel appartient le fameux Gulf Stream — forme une gigantesque boucle, s’étendant de part et d’autre du bassin atlantique, qui charrie environ 18 millions de m³ d’eau par seconde.
Parfois comparé à un tapis roulant, l’Amoc joue un rôle crucial pour la régulation du climat. Elle redistribue notamment vers les pôles une partie de la chaleur reçue au niveau de l’Équateur. C’est grâce à elle, entre autres, que les hivers sont plus doux à Bordeaux qu’à Portland, bien que les deux villes fassent toutes deux face à l’océan, à une latitude équivalente.
Sel et températures
Le fonctionnement de l’Amoc repose sur un phénomène physique : lorsqu’elles arrivent au niveau du sud du Groenland, les eaux de l’Atlantique se refroidissent. Elles deviennent également plus salées, en raison de l’évaporation et de la formation de banquise. Or, les eaux froides et salées sont plus denses que les eaux chaudes et douces : elles coulent donc vers les abysses. C’est cette plongée des eaux froides qui met en marche l’Amoc. Elles poursuivent ensuite leur route en profondeur vers le sud, où elles chauffent, puis remontent à la surface, dans un cycle infini.
Les experts considèrent que le changement climatique pourrait gripper ce moteur de l’Amoc. En raison de la complexité du phénomène et de sa modélisation, il n’y a cependant pas de consensus quant aux mécanismes à l’œuvre, note Florian Sévellec, directeur de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS) et au Laboratoire d’océanographie physique et spatiale de l’université de Brest.
L’affaiblissement pourrait être dû au réchauffement des eaux, au surcroît d’eau douce déversée dans l’océan par la fonte de la glace de mer en Arctique ou des glaciers groenlandais… La communauté scientifique n’a pas non plus de certitudes quant à l’horizon temporel ni l’intensité de cet affaiblissement.
Dans son sixième rapport d’évaluation, publié en 2021 et résumant l’état de la science en la matière, le Giec estimait, avec un degré de confiance « moyen », que l’Amoc ne s’effondrerait pas d’ici 2100. Des travaux récents jugent le danger plus pressant. En 2023, un mathématicien et une statisticienne estimaient, dans la revue Nature Communications, que l’Amoc avait 95 % de chance de s’effondrer d’ici la fin du siècle — une théorie qui ne fait pas l’unanimité chez les spécialistes. Un an plus tard, des chercheurs de l’université australienne de Nouvelle-Galles-du-Sud estimaient que l’Amoc pourrait perdre 30 % de sa puissance dès 2040.
« Une preuve de plus que le système est en train de changer »
L’affaiblissement de l’Amoc aurait des effets « dévastateurs et irréversibles » pour de nombreux pays, rappellent dans une récente lettre ouverte une quarantaine de chercheurs internationaux. Son effondrement pourrait bouleverser le climat de l’Europe, qui se rapprocherait de celui observé actuellement à l’ouest du Canada. Ses effets se feraient sentir ailleurs dans le monde, en bouleversant notamment les moussons.
L’étude publiée il y a quelques jours dans la revue Science Advances corrobore l’hypothèse selon laquelle l’Amoc aurait déjà commencé à changer. En s’appuyant sur des données récoltées in situ depuis 2000 grâce à des bouées positionnées à différentes latitudes de l’océan Atlantique, elle révèle que la circulation s’est affaiblie de manière marquée sur sa bordure ouest au cours des deux dernières décennies.
« S’ils avaient montré qu’il y avait un ralentissement à une seule latitude, mais qu’il ne se passait rien ailleurs, on ne pourrait pas en tirer grand-chose, explique Florian Sévellec — qui n’a pas contribué à cette étude. Le fait qu’ils aient montré qu’il y a un changement sur plusieurs latitudes — au moins à l’ouest — et que ce changement est cohérent spatialement apporte une preuve de plus que le système est en train de changer. »
Un « canari dans la mine »
Ces observations constituent, selon les auteurs de l’étude, un « canari dans la mine ». Quoique localisée, « cette tendance à la baisse est interprétée comme le signe précurseur d’un affaiblissement systémique de l’Amoc », explique à Reporterre la physicienne, océanographe et climatologue Sabrina Speich — qui n’a pas non plus contribué à ces travaux. Cette professeure à l’École normale supérieure (ENS) juge cette étude « particulièrement intéressante ». Il s’agit, selon elle, de la première étude « réellement consistante sur le sujet ».
Elle émet toutefois plusieurs réserves, notamment quant à la fenêtre « relativement courte » — vingt ans — au cours de laquelle ces données ont été obtenues. Si les auteurs ont pu mesurer « avec précision » l’affaiblissement d’une composante du système, « l’extrapolation à l’ensemble du “tapis roulant” nécessite d’intégrer les flux de l’intérieur et de l’est du bassin », dit-elle. Avant d’affirmer avec certitude que l’Amoc s’affaiblit dans son ensemble, il faudrait, poursuit-elle, disposer « de données et de séries temporelles définitivement plus longues ».
La rapidité à laquelle ces changements pourraient s’opérer — certains chercheurs parlent de quelques décennies, ce qui est très rapide à l’échelle des temps géologiques — rendrait toute tentative d’adaptation difficile. Les dégâts sur les écosystèmes pourraient être très importants. Nos systèmes agricoles pourraient ne pas s’en relever. Raison de plus (s’il en fallait, compte tenu des nombreuses autres conséquences dramatiques du changement climatique) pour réduire nos émissions de gaz à effet de serre.