Dans sa BD, François Ruffin confond antiracisme et syndrome du sauveur

Une semaine après la sortie de sa bande dessinée, le député et candidat à la présidentielle de 2027 est à nouveau accusé de botter en touche sur le racisme. Il répond agir en reporter, assurant montrer « la France qu’on veut » et « celle qu’on ne veut pas », sans faire une « bande dessinée pédagogique ».

Sarah Benhaïda et Marie Turcan

François le justicier du train armé d’une carte bancaire, François en armure de chevalier en croisade sur France Inter ou François en tenue de boxeur dans les travées de l’Assemblée nationale… Avec sa bande dessinée, François Ruffin voulait sûrement montrer toute la palette de ses talents, à un an de l’élection présidentielle pour laquelle il se porte candidat.

Mais ce que le député, patron du petit mouvement « Debout ! », a récolté jusqu’ici, c’est surtout une volée de bois vert de lecteurs et lectrices attérré·es par un « ego trip » de « sauveur blanc », visiblement toujours sur sa ligne de séduction des « fâchés pas fachos » – une conviction forgée dans son département de la Somme où il a vu le vote Rassemblement national (RN) exploser.

Sur la couverture de sa BD, qui vient d’être publiée aux éditions Les Arènes, l’autoproclamé « député-reporter », calepin en main, se retrouve au milieu de tous les personnages de Picardie Splendor, dont il a coécrit le scénario, aux côtés de onze illustrateurs et illustratrices.

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La bande dessinée « Picardie Splendor » autour de François Ruffin aux éditions Les Arènes. © Photo Mediapart

Dans cette succession de « scènes de vies », une histoire a particulièrement choqué : elle se déroule dans un train, où François Ruffin tombe sur un contrôleur et deux agents de police verbalisant une passagère noire. Celle-ci refuse de payer, assurant qu’une employée au guichet lui a vendu un ticket en règle. Le ton monte, les policiers tutoient la femme noire, dépeinte comme irascible, les traits immenses et déformés par la colère.

Grand seigneur, le personnage du député arrive, paie l’amende de 11 euros à la place de la passagère à qui il n’adresse pas un mot. À un jeune homme arabe qui avait pris la défense de la voyageuse, François Ruffin intime de « respecter la police », puis se tourne et dit à un policier de « respecter [son] uniforme ».

La figure du sauveur

Après cet « échange », on voit le jeune homme recroquevillé sur son siège, le visage baissé et le regard fixé sur le sol. À côté de lui, dessiné en légère contre-plongée, le personnage de François Ruffin est debout dans l’allée, bombe le torse et occupe toute la hauteur de la case. « Désolé, je me suis un peu énervé. C’est bien que vous soyez intervenu, s’excuse alors le passager sans nom. Sinon, on finissait au poste. »

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La bande dessinée « Picardie Splendor » autour de François Ruffin aux éditions Les Arènes. © Photo Mediapart

« Tout au long de la bande dessinée, c’est la même figure paternaliste, François Ruffin arrive en grand sauveur », observe la journaliste Britanie, qui tient le compte Instagram antiraciste Culture dorée. Elle fait référence à la posture du « white savior », un symbole « purement colonial, de la France qui conquiert d’autres territoires pour civiliser les populations et les intégrer à un système qui l’arrange ». « C’est ça que nous dit la BD : une femme noire, qui ne veut pas s’intégrer au système, et grâce à l’homme blanc qui paie, le train peut repartir », dit-elle.

Questionné par Mediapart, François Ruffin refuse en bloc ce qualificatif de « sauveur ». « Ce qui ressort dans cette planche, c’est la France qu’on ne veut pas : celle où des agents du service public se montrent agressifs, tutoient. Je vois le wagon se déchirer pour un billet à 1,20 euro. C’est comme une allégorie de ce que je ne veux pas pour mon pays, dit-il. Et soit j’assiste passif au racisme et à une forme de violence, soit j’interviens avec ma modeste autorité de député. Ça ne renoue pas le dialogue mais ça permet déjà que le train reparte. »

« Servir de pont, faire ce qu’on peut là où on se trouve pour que les choses s’améliorent, cela n’a rien d’un sauveur, c’est plutôt un pompier qui tente d’éteindre un incendie et qui voit la violence et la souffrance que ça produit », plaide le député, qui n’en est pas à sa première polémique en la matière.

Ses contempteurs et contemptrices n’ont pas oublié qu’en 2017, il avait refusé de porter un tee-shirt à l’effigie d’Adama Traoré, décédé à la suite de son interpellation par des gendarmes. Ni qu’il avait prétexté deux ans plus tard avoir « foot » pour ne pas participer à la marche contre l’islamophobie de novembre 2019. Ni qu’il a plus récemment présenté sa « défense de la nation et des frontières » dans Mariannedrapé dans l’étendard tricolore.

Invisibilisation des rapports de domination

Dans la case suivante, François Ruffin est représenté au milieu d’une tranchée, agitant un drapeau blanc, tandis que les personnages sont positionnés comme des guerriers et guerrières de chaque côté d’un champ de bataille – policiers de l’un, citoyen·nes racisé·es de l’autre –, sous-entendant que dominé·es et dominant·es joueraient à armes égales. Les policiers ont d’ailleurs trois armes légères, tandis que l’homme racisé tient un bazooka et la femme noire tire avec une mitraillette.

« On a l’impression que les plus violents dans cette histoire, c’est la femme noire et l’homme arabe. Alors que dans l’histoire, ils se défendent d’une agression, on ne sait même pas si la passagère était en faute. Et la personne que François Ruffin protège au milieu, c’est le contrôleur : un homme blanc qui essaie de fuir », ajoute Britanie du compte Culture dorée.

Cette manière de penser l’antiracisme infuse dans le reste de cette BD hagiographique. Au nom de la réparation d’une « France fracturée », racistes et antiracistes sont mis sur le même plan, jusque sur la couverture du livre. Il y a là des gens que François Ruffin a rencontrés ces deux dernières années, lors de mobilisations ou de déplacements. Beaucoup sont des personnes racisées, en particulier des femmes dont une incarne le cliché de la « femme noire en colère ». Parmi les personnes blanches, on trouve des contrôleurs de train ou un vendeur de gaufres aux gestes ou aux propos racistes.

« Les rapports de domination raciste sont complètement invisibilisés, on dirait qu’il n’y a que des gens qui n’arrivent pas à se comprendre ! Pour François Ruffin, il suffit de se parler, l’islamophobie et le racisme que vivent les personnes racisées ne sont que des incompréhensions », déplore la députée La France insoumise (LFI) Nadège Abomangoli, première vice-présidente de l’Assemblée nationale.

À la fin de la bande dessinée, d’ailleurs, la solution pour le vivre-ensemble est une grande « Ruffête » durant laquelle le vendeur de gaufres accusé de racisme fait des crêpes à trois enfants, littéralement « black-blanc-beur », pour le 14-Juillet.

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© photo Mediapart

Sur le réseau social X, Nadège Abomangoli a remplacé la photo de son compte par le visage de la passagère. « Il y a une forme de domestication des personnes racisées en colère, dit-elle à MediapartOn nous dit de nous taire, de nous calmer, mais on ne se calmera pas. Cette caricature de femme noire violente, on m’y associe souvent, et souvent quand je parle d’antiracisme, d’ailleurs. »

L’antiracisme à la Ruffin

Une autre page de la BD montre un contrôleur de train – décidément – s’épancher sur les Soudanais dont beaucoup « refusent de serrer la main aux femmes » ou les Afghans qu’il faut « laisser partir en Angleterre », alors que d’autres ne « posent pas de problème » comme les « femmes ukrainiennes » ou les Érythréens qui « fuient le service militaire chez eux ». François Ruffin y est montré comme un spectateur quasi muet, laissant son interlocuteur enchaîner les clichés racistes sans contradiction.

Nadège Abomangoli y voit « la reprise d’un discours de droite et d’extrême droite, qui dirait qu’il y a du racisme parce qu’on ne s’est pas occupé de l’immigration, ce qui est faux ». Pour l’écologiste Sandrine Rousseau, qui siège dans le même groupe que le « député-reporter » à l’Assemblée, « c’est l’impensé du discours politique de Ruffin qui explose dans cette BD : il défend des secteurs où se concentrent particulièrement des femmes racisées, mais n’a aucune vision en termes de lutte féministe et antiraciste ».

Le principal intéressé, lui, assure que les planches parlent d’elles-mêmes. « L’orientation générale est au dialogue, à la mise en lumière du racisme et aux chemins pour le combattre, dit-il. Là où il y avait une blessure, il y a une forme de réparation, de voir que ce qu’on a pu subir de mépris ou de racisme a été pris au sérieux par des élus, et transformé en histoire dans un livre. »

Mais pour Sandrine Rousseau, François Ruffin, mis en scène en surplomb, « crée un malaise à la lecture ». Et de prendre l’exemple de la scène du train : « En l’occurrence, il ne cherche pas à arrêter le délit raciste qui est commis. Il pourrait se servir de son statut de député pour saisir la hiérarchie mais non, il paye. Et en plus, il rappelle à l’ordre l’homme qui subit le racisme. »

« Je veux bien qu’on fasse mine de le découvrir, mais il y a un continuum de Ruffin sur le racisme », ajoute l’insoumise Nadège Abomangoli, rappelant les récentes déclarations du candidat à la présidentielle qui s’est dit « hostile à l’immigration pour le travail ».


Peut être un dessin de texte qui dit ’Erell Duclos @Erellux_ RΡ Dites vous qui a des gens qui ont discuté qui de: -le scénario et les personnages - posture -les dialogues Et qui ont validé le truc. Le tout en se disant de < gauche >>. Dinguerie. DÉSOLÉ.. JE ME SUIS UN PEU ÉNERVÉ. C'EST BIEN QUE VOuS SOYEZ INTERVENU.’