AURÉLIEN BARRAU SUR LA SCIENCE

Montreuil le 21 mars 2026. Aurélien Barrau nous explique la physique quantique bibliothèque Robert Desnos dans le cadre de Sciences infuses, le festival annuel des bibliothèques d'Est Ensemble

Le Montreuillois 

AURÉLIEN BARRAU : « MONTREUIL EST UNE VILLE OÙ SUBSISTENT DES ÎLOTS DE RÉSISTANCE »
Le grand hall de la bibliothèque Robert-Desnos était comble samedi 21 mars pour la venue de l’astrophysicien et philosophe Aurélien Barrau, qui présentait le b.a.-ba de la physique quantique dans le cadre de Sciences infuses, le festival des bibliothèques d’Est Ensemble. Célèbre pour ses coups de gueule contre les errances de notre civilisation, pourfendeur d’une science sans conscience, l’iconoclaste enseignant-chercheur grenoblois a accordé une interview au « Montreuillois » en amont de la conférence.
⏹️ Pourquoi avez-vous accepté l’invitation du festival Sciences infuses ?
▶️​ Parce que c’était à Montreuil et que j’aime bien cette ville où subsistent encore de petits îlots de résistance. Ici, ça ressemble un peu à la vie. Et j’aime bien les villes où il y a de vrais gens.
⏹️ Vous fuyez aujourd’hui la médiatisation ?
▶️​ J’ai été furtivement un homme public, mais je fuis les médias depuis que j’ai compris que je devenais le clown de ce que je dénonçais. Comme le disait déjà l’essayiste et théoricien Guy Debord, nous sommes plus que jamais dans une société du spectacle dans laquelle il est impossible de battre le système à son propre jeu. Plus on intervient, plus on alimente l’ogre.
⏹️ On vous a quand même revu en janvier dernier pour la sortie de « Trahir par fidélité. Contre la fin du monde avec Alexander Grothendieck », votre livre sur ce grand mathématicien pionnier de l’écologie politique…
▶️​ À la demande de mon éditeur, j’ai accepté de faire une journée de promotion du livre. Mais j’ai refusé les grands plateaux télé en prime-time. Cela m’aurait peut-être permis de vendre 100 000 exemplaires de plus et d’être plus riche [rires], mais cela aurait été de l’arnaque car cet ouvrage est très spécifique, la plupart des lecteurs se seraient ennuyés.
⏹️ Comment, alors, faire avancer vos combats ?
▶️​ Ce qui m’intéresse aujourd’hui, c’est l’échelle de l’intime, de l’infime. Aller lire des poèmes critiques comme je l’ai fait la semaine dernière avec des amis dans un petit village de la campagne grenobloise. On a passé des jours à préparer ce spectacle, alors qu’il n’y avait que vingt spectateurs et aucune caméra. La seule chose que ce système ne sache pas ingérer, c’est un peu de mesure, de retrait, de discrétion et de poésie.
⏹️ Avec les convictions que vous avez, vous n’imaginez pas faire de la politique ?
▶️​ Non, je veux garder le droit d’être un voyou et pouvoir dire des choses politiquement incorrectes sans en payer les conséquences. Je préfère travailler à subvertir les valeurs, les références. C’est comme cela qu’on changera le monde : par les désirs, les rêves. Que peut faire le politique dans un monde qui est toujours accro à ChatGPT et aux drones tueurs d’enfants ? Les valeurs occidentales sont complètement nécrosées. On a perdu tout sens de l’éthique, de l’esthétique et même de dignité. Il suffit de regarder la recrudescence des guerres coloniales, des génocides, des écocides… On est entré dans une phase prédatrice et suicidaire qui est désormais illimitée et qui, « grâce à Trump », s’exhibe au grand jour. Et tout cela, c’est avec l’aval des peuples.
⏹️ Comment la science peut-elle améliorer la marche du monde ?
▶️​ Aujourd’hui, la technoscience, qui participe à la création de grosses machines en connivence avec l’intelligence artificielle, le capitalisme débridé et les militaires, fait plus de mal que de bien. Une science qui s’intéresse vraiment à l’ontologie, à l’être du réel, qui nous montre que le monde est plus subtil, plus diversifié, plus foisonnant, plus protéiforme qu’on ne le pensait, est possible. Mais ce n’est pas la science productiviste que l’on pratique majoritairement dans les laboratoires. Celle-là est délétère. D’une part parce qu’elle contribue à la pollution, à la surconsommation, au néocolonialisme, à l’invention de nouvelles armes, etc. ; d’autre part parce que, symboliquement, le monde est complètement dépoétisé et que ce qui n’entre pas dans les cadres des sciences dures, froides, reproductibles et normées n’a plus le droit à l’existence.
⏹️ Mettez-vous en cause l’enseignement scientifique ?
▶️​ La vraie science, celle qui fait vraiment réfléchir sur le monde, où l’on se pose des questions qui sont liées avec la philosophie, la poésie et même la politique, n’est pas celle qui est enseignée aux étudiants. On leur dit : « Résous cette équation, n’essaie pas de comprendre pourquoi, et, grâce à cela, tu vas créer de grosses machines. » Si on leur disait : « Attends avant d’utiliser quoi que ce soit, assure-toi d’avoir compris le sens profond de ce que tu fais », là on aurait une science qui générerait des idées novatrices et donc potentiellement salvatrices. La science pourrait alors se transformer en arme de subversion.
⏹️ Quel est pour vous le sens de la vulgarisation scientifique ?
▶️​ Que l’on perçoive un peu plus la richesse du monde et que l’on comprenne que notre société pourrait être autre. La physique quantique, par exemple, élargit notre vision du réel. Elle nous dit : « Vous habitez un monde qui est tellement plus compliqué, plus riche, plus nuancé que ce que vous avez cru jusqu’ici. Donc, vous pourriez faire complètement autre chose avec lui. » Le mythe qui consiste à faire croire que les humains ne savent pas habiter le monde autrement qu’en dévastant tout est mensonger. Quelques civilisations, dont la nôtre, se sont comportées comme cela, mais la plupart ont habité le monde autrement. Je trouve que c’est cela, aujourd’hui, le rôle de la science : montrer que les choses auraient pu et peuvent se passer autrement.
⏹️ N’avez-vous plus d’espoir dans l’avenir de notre civilisation ?
▶️​ À l’échelle globale, je ne vois pas comment tout cela pourrait bien finir. L’impérialisme le plus débridé est à l’œuvre. On est en train de réveiller un monstre dont la fureur est telle qu’il ne peut pas ne pas se retourner contre ceux-là mêmes qui l’auront déchaîné. Les forces fascistes se libèrent dans tout l’Occident – peut-être pas à Montreuil – de façon illimitée. Qui a envie d’habiter ce monde de super-prédation qui conçoit des trucs qui consomment à en crever, qui pollue à en crever, qui exploite, viole et tue des gens en Afrique pour obtenir des matériaux pour le numérique… ? Et toute cette horreur, au nom de quoi ? Qui a envie d’écouter de la musique composée par l’intelligence artificielle ? Quel est le sens d’un poème, aussi beau soit-il, écrit par ChatGPT ? Il faut se réveiller. La catastrophe est tellement imminente qu’on n’aura même pas le temps de subir l’effondrement écologique prévisible.
🪶 Propos recueillis par Maguelone Bonnaud 📸 Jean-Michel Sicot