Deux procureurs n’est pas un film de plus sur l’horreur de la dictature de Staline opposée à la démocratie occidentale. Et ce n’est pas du tout un film anticommuniste. Bien au contraire, il rend hommage aux vieux bolcheviks qui ont résisté jusqu’au bout dans cette période noire. Il nous permet de comprendre la psychologie de ces militants qui ne pouvaient pas admettre que leur révolution avait abouti à un régime monstrueux, à l’opposé de leurs idéaux. S’ils voyaient ce qui se passait autour d’eux, il leur était difficile de saisir les mécanismes profonds de la contre-révolution et beaucoup pensaient même que les camarades de la direction, en premier lieu Staline, ne pouvaient pas être au courant et qu’il fallait les informer par tous les moyens des crimes commis par les organes de répression. A ce titre, l’entrevue entre le jeune magistrat idéaliste et le sinistre procureur général Vychinski, ancien Menchevik opportuniste et accusateur des procès de Moscou, nous en dit plus long que bien des analyses. Cette séquence rappelle d’ailleurs un peu la rencontre entre Emiliano Zapata et le politicien bourgeois Francisco Madero dans Viva Zapata d’Elia Kazan. Par certains aspects, ce drame évoque aussi Le zéro et l’infini d’Arthur Koestler. Les illusions de révolutionnaires sincères envers les fossoyeurs des révolutions semblent des constantes historiques…
Une autre des grandes qualités de ce film, c’est son tableau angoissant de l’univers carcéral. Les innombrables portes métalliques blindées avec leurs oeilletons, la sensation d’entrer dans une tombe, la sourde hostilité des gardiens envers les intrus, fussent-ils des magistrats, sont d’ailleurs des éléments qui ne se limitent pas aux geôles staliniennes. J’ai éprouvé moi-même ces sensations en visitant la prison de Clairvaux comme journaliste. Même quand on sait qu’on va ressortir assez vite, on ressent une pointe d’anxiété.
La bonne conscience des fonctionnaires de la répression et des tortionnaires, à tous les niveaux, leur indifférence aux souffrances de leurs victimes sont elles aussi communes à tous les appareils policiers et carcéraux. Le message du film est sur ce plan universel.
Certes, Les deux procureurs n’est pas un film ludique, même si cette parabole lugubre ménage un certain suspense. Mais il s’impose comme une oeuvre majeure.
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