Edgar Morin, journaliste à sa manière

Sociologue du présent et philosophe de la complexité, Edgar Morin est mort vendredi 29 mai dans sa cent-cinquième année. Sa longévité lui a valu, sur le tard, une reconnaissance officielle qui a occulté ses dissidences fondatrices, dont témoigne son rapport au journalisme. Hommage.

Edwy Plenel

« Le chemin vers l’avenir passe par le retour aux sources », avait noté Edgar Morin dans les « Mémentos » qui concluent ses Leçons d’un siècle de vieparues en 2021, l’année de ses 100 ans. Louangé par le ministre de l’éducation, Jean-Michel Blanquer, célébré par Emmanuel Macron au palais de l’Élysée, fait grand-croix de la Légion d’honneur, Edgar Morin fut alors statufié en sage consensuel, au point que Mediapart, dont il avait soutenu l’aventure, s’alarma d’un « détournement de centenaire ».

S’il n’en était pas dupe, cette récupération ne déplaisait pas forcément à l’intéressé, dont la farouche revendication de liberté s’accompagnait d’un fort besoin de reconnaissance. Mais il serait dommage que cette notabilisation tardive éclipse l’originalité d’une œuvre protéiforme et prolifique, indissociable de la vie de son auteur, décédé vendredi 29 mai à Paris. Aussi voudrait-on lui rendre hommage par un retour aux sources dont le journalisme sera le fil d’Ariane.

Né le 8 juillet 1921 à Paris, dans une famille juive originaire de Salonique, en Grèce, Edgar Nahoum est devenu Morin en gardant comme patronyme l’un de ses pseudonymes de résistant sous l’Occupation. Communiste par antifascisme, sans illusion sur le stalinisme – il fut exclu du Parti communiste français (PCF) dès 1951 et rendit compte de cet épisode dans Autocritique (1959) –, il fit partie du réseau de François Mitterrand au sein du Mouvement national des prisonniers de guerre et déportés (MNPGD), au même titre que Marguerite DurasRobert Antelme ou Dionys Mascolo. Puis, la Libération venue, il chercha sa voie à tâtons, déjà habité par une inquiétude primordiale – il a à peine 30 ans quand il publie L’Homme et la mort (1951).

Edgar Morin à Rennes, en 2012. © Photo Jean-Claude Moschetti / REA

C’est alors, à partir de 1950, que commence sa carrière de chercheur, avec son entrée au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), auprès de Georges Friedmann. S’ensuit un chemin de vie et de création irréductible aux classifications, transcendant les disciplines et entremêlant les savoirs. Humaniste à l’ancienne, se voulant disciple de Montaigne, mais aussi de Pascal et de Descartes, Edgar Morin en a donné la finalité et l’aboutissement avec La Méthode (six volumes, 1977-2004), entreprise encyclopédique qu’il tenait pour son œuvre majeure.

Mais, sauf à figer une pensée qui s’est toujours voulue en mouvement, cette somme théorique qui ramasse sa pensée de la « complexité » ne suffit pas à rendre compte de son originalité intellectuelle. Pour l’entrevoir dans sa richesse et sa vitalité, mieux vaut prendre le détour de son inlassable confrontation à l’actualité dont témoignait encore, le 11 avril, sa toute dernière interview pour Le Monde, où l’on lit ces mots qui feraient une belle épitaphe : « Je doute de toute assertion tant que je n’ai pas la preuve de sa véracité. Je doute de l’humanité tout en croyant en elle. J’ai foi dans l’amour et dans la fraternité. »

Une pensée confrontée aux surprises de l’actualité

Car, loin de tenir à distance ou en mépris le journalisme, Edgar Morin n’a cessé de le pratiquer. Il fut journaliste à sa manière, et sans doute seul de son espèce. Autrement dit journaliste morinien, tout comme il s’inventa sociologue, cherchant sa discipline en découvrant des chemins de traverse et en arpentant des sentiers d’aventure. Sociologue journalisant, journaliste sociologisant : refusant de dresser un mur entre le savoir académique et la curiosité journalistique, il n’a cessé d’occuper cette position inclassable, aussi exposée qu’incertaine.

Pour autant, ses détracteurs seraient bien en peine de le travestir en spécimen des « intellectuel·les médiatiques » – obligé·es des médias où ils et elles se commettent, enchaîné·es à cette servitude qui les promeut. La diversité des genres (études, tribunes, entretiens) comme des supports (Le Monde et Le Nouvel Observateur de façon privilégiée) en témoigne : il a toujours gardé sa liberté, saisissant les médias selon son propre moment, plutôt qu’il ne se laissait saisir par le moment médiatique.

Loin de l’expression habituelle d’opinions, où l’intellectuel·le s’égare en se prétendant juge de tout, le Morin journaliste témoigne d’un entêtement, doublé d’un risque : confronter sans cesse le cheminement de sa pensée aux surprises de l’actualité. Plutôt qu’une facilité, ce fut une contrainte, librement choisie : entre exercice et entraînement, une sorte d’épreuve et de contre-épreuve où l’œuvre en cours, au lieu de se réfugier dans sa tour d’ivoire, affronte la vie même qu’elle est censée éclairer, testant son idéal de compréhension sur la réalité de l’événement.

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Le uuméro 18 de la revue « Communications », paru en 1972.

Ce choix fut théorisé par Edgar Morin en 1972, dans le numéro 18 de la revue Communications, qu’il dirigea. Intitulé tout simplement « L’événement », il marque la transition entre la sociologie du présent, dont il avait été, dès l’après-guerre avec L’An zéro de l’Allemagne (1946), l’artisan et le promoteur, et la philosophie de la complexité, dont l’écriture au long cours de La Méthode sera l’atelier. Au sommaire de ce numéro-manifeste, on trouve deux articles programmatiques de Morin qui ouvrent et concluent la revue : « Le retour de l’événement » et « L’événement-sphinx ».

« Réinterroger l’événement » : l’ambition qu’il annonce dès l’avant-propos de cette livraison fait trait d’union entre sa curiosité pour l’actualité et ses inattendus, dont avaient témoigné ses écrits sur le cinéma, les stars, la culture de masse, la jeunesse « yé-yé », Mai-68 ou encore la rumeur d’Orléans, et le défi intellectuel à venir de l’auteur encore plus inclassable de La Méthode. Réinterroger l’événement, c’est en effet réinterroger les disciplines, déranger leurs séparations et brouiller leurs frontières.

C’est reconnaître l’aléa, admettre « l’événement-bruit », considérer que « ce sont des événements perturbateurs ou accidentels, désorganisateurs ou destructeurs, qui, dans certains cas, dans certaines conditions et entre certains seuils, ont un effet réorganisateur-morphogénétique ». C’est, insiste-t-il alors, faire émerger une science inédite « dans un no man’s land entre plusieurs disciplines ». Et, dès lors, inévitablement, se faire mal voir de ces « épistémo-douaniers qui refoulent les idées sans passeports bien établis ».

L’événement est à la limite où le rationnel et le réel communiquent et se séparent.

Edgar Morin en 1972

Bref, affronter l’événement et ne plus s’en détourner, c’est sinon entrer en dissidence, du moins se mettre en risque académique. « Le rejet de l’événement était peut-être nécessaire aux premiers développements de la rationalité scientifique. Mais il peut correspondre aussi à un souci de rationalisation quasi morbide, qui écarte l’aléa parce que l’aléa est le risque et l’inconnu » : la conclusion en forme de thèses – ici, la première – de l’article introductif montre bien que Morin n’entend pas faiblir sur le défi qu’il s’est lancé.

Et l’horizon sur lequel se termine l’article final laisse entrevoir la récompense espérée : « L’événement est à la limite où le rationnel et le réel communiquent et se séparent. Mais c’est bien dans ces terres limites que se posent les problèmes du singulier, de l’individuel, du nouveau, de l’aléatoire, de la création, de l’histoire… […] C’est dans leur unité (contradictoire) que nous pouvons situer l’organisation, la transformation. C’est dans cet axe que nous nous orientons vers la Scienza Nuova : science des systèmes complexes auto-organisateurs, science de l’évolution, science (des conditions) de la création. »

L’évitement du « sociologisme abstrait »

Biologie, histoire, physique, communication, psychologie, psychanalyse, etc. : mêlant, entre autres contributions, les réflexions d’Henri Atlan, de Jean-Pierre Changeux, d’Henri Laborit, d’Emmanuel Le Roy Ladurie, de Pierre Nora ou d’Anthony Wilden, le sommaire pluridisciplinaire de Communications témoigne de cette ambition scientifique. Mais ce Morin nouveau, celui de La Méthode, revendiquant une langue savante pas toujours évidente au profane, ne doit pas reléguer dans l’oubli l’ancien Morin croisé dans la presse, notamment celui des premières grandes enquêtes-réflexions pour Le Monde – sur l’émission « Salut les copains » (1963), la revue Planète (1965) ou la « Commune étudiante » (1968).

Car ces deux Morin-là vont de pair, indissociables, s’appuyant l’un sur l’autre, et inversement, pour déchiffrer l’énigme du présent. Aussi, une fois La Méthode lancée, après l’inévitable délai de viduité de ce qui fut à la fois un aboutissement et une métamorphose, le Morin journaliste ne cessera de faire retour, à partir des années 1980, notamment sur le conflit israélo-palestinien ou face à la fin de la Yougoslavie.

Si l’on promeut cette livraison de Communications en moment charnière, c’est donc pour souligner combien, dans l’évolution qui le mène de la sociologie du présent à l’aventure de la complexité, Morin a gardé ce point d’ancrage : la pratique de l’événement, le souci de sa problématisation, l’interrogation de son énigme. Mais il ne manque pas d’indices plus anciens, témoignant des constantes moriniennes. D’une revue l’autre, quand, en 1962, il met fin à l’aventure collective d’Arguments, commencée en 1956, Morin exprime un seul regret : n’avoir pas pu imposer la revue « dans une zone intermédiaire entre la réflexion et l’actualité », avoir été pénalisé par son rythme de parution bâtard qui rendait « impossible d’intervenir dans l’événement ».

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Edgar Morin dans son bureau à Paris, en 1975. © Photo Georges Pavunic / AFP

Dès lors, c’est cette contradiction qu’il va s’efforcer de dépasser en solitaire, faisant alterner ou cohabiter, de la presse du jour au livre en cours, d’allers en retours, l’inflexion de la réflexion et l’interrogation de l’actualité. L’année de la clôture d’Arguments paraît L’Esprit du temps, qui sera suivi d’un deuxième tome, en 1975 – finalement sous-titrés à la manière morinienne, Névrose pour le tome 1, Nécrose pour le tome 2. 1962, autre moment charnière, semblable à 1972. Un an après commence le compagnonnage avec Le Monde – l’enquête inaugurale sur la génération « yé-yé ».

Il suffit de relire L’Esprit du temps pour deviner que le propos de l’auteur sur la culture et la communication de masse ne pouvait qu’attirer l’attention d’un rédacteur en chef sans œillères, soucieux de qualité et dénué de préjugés. Bien que visant le monde des sociologues, la méthode qu’y défend Morin, « méthode autocritique et méthode de la totalité », renvoie implicitement aux critères d’un journalisme exigeant : « Éviter le sociologisme abstrait, bureaucratique, du chercheur coupé de sa recherche, qui se contente d’isoler tel ou tel secteur sans essayer de voir ce qui relie les secteurs les uns aux autres. »

Il faut aimer flâner sur les grands boulevards de la culture de masse.

Edgar Morin (« L’Esprit du temps », 1962)

De même qu’il n’y a pas de bon journalisme sans curiosité ni générosité, sans amour ni empathie pour le monde et celles et ceux qui l’habitent, de même la sociologie de la modernité qu’Edgar Morin appelle alors de ses vœux suppose-t-elle « que l’observateur participe à l’objet de son observation : il faut, dans un certain sens, se plaire au cinéma, aimer introduire une pièce dans un juke-box, s’amuser aux appareils à sous, suivre les matchs sportifs, à la radio et à la télévision, fredonner la dernière rengaine ; il faut être soi-même un peu de la foule, des bals, des badauds, des jeux collectifs ; il faut connaître ce monde sans s’y sentir étranger ; il faut aimer flâner sur les grands boulevards de la culture de masse ».

Treize ans plus tard, quand Morin publie le deuxième tome de L’Esprit du temps, alors même qu’il achève le début de La Méthode, les champs de curiosité auront beau avoir varié, la démarche est non seulement identique, mais elle est plus explicitement revendiquée. Annonçant, dans une note au début de Nécrose, la parution à venir du maître-ouvrage comme rien de moins qu’un « effort de reconsidération théorique générale de la sociologie et plus largement de la science de l’homme », il insiste sur la cohérence d’une œuvre en diptyque avec « sa partie conceptuelle-théorique et sa partie phénoménologique ». Une recherche, répète-t-il, à « deux visages », effectuant sans cesse « une navette entre l’effort théorique bio-anthropo-sociologique […] et l’exploration du phénomène »« Ces deux aspects, conclut-il, ont toujours retenti et interagi l’un sur l’autre. Il s’agit de la même recherche. »

Affronter le Sphinx, faire parler ses énigmes

Or le phénomène, c’est l’événement, la crise, le présent, l’actualité. Et c’est sur ce terrain que le journalisme morinien affirme son originalité, transformant l’habituelle tribune d’expression en un inhabituel champ d’expérimentation. Morin s’approprie le genre journalistique pour le détourner et le subvertir afin de servir sa propre obsession : affronter le Sphinx, faire parler ses énigmes, défier ce « monstre de la sociologie » qu’est, selon lui, l’événement, « qui signifie l’irruption à la fois du vécu, de l’accident, de l’irréversibilité, du singulier concret dans le tissu de la réalité sociale ».

L’événement, ajoute-t-il, « c’est-à-dire l’information ». L’information qui perturbe, qui déstructure, qui ébranle et qui questionne. On a là une clé pour comprendre le succès – de notoriété, d’estime, voire d’amitié – d’Edgar Morin auprès des journalistes. C’est que le défi qu’il se donne est tout simplement celui qu’ils et elles devraient relever et qui, trop souvent, hélas, leur échappe : faire parler l’événement plutôt que le juger, lui donner du sens plutôt que l’obscurcir, l’ouvrir à tous ses possibles plutôt que le réduire à une seule issue – autrement dit, le réfléchir en donnant à réfléchir.

Ne peut s’interroger sur le sens de l’univers que celui qui est capable de s’étonner devant la marche des événements.

Max Weber

En ce sens, l’usage morinien du journalisme, s’il est inséparable de son œuvre de pensée, n’est pas prosaïquement instrumental. Sa pratique du genre renvoie aussi à une empathie foncière pour le métier qui, depuis la deuxième révolution industrielle et l’avènement de la presse de masse à la fin du XIXe siècle, s’est construit autour de sa professionnalisation. Envers le journalisme, Morin témoigne donc d’une sociologie compréhensive qui n’exclut évidemment pas le regard critique mais ne suppose pas obligatoirement la mise à distance, position qui le distingue de Pierre Bourdieu et de sa sociologie des médias, spontanément suspicieuse.

Cette tradition sociologique empathique est d’ailleurs explicitement revendiquée dans le numéro de Communications sur l’événement. Des neuf citations, dont la diversité des auteurs dit son habituel goût du divers, placées par lui en exergue de cette livraison conçue comme un manifeste, la première suffit à résumer l’exigence : « Ne peut s’interroger sur le sens de l’univers que celui qui est capable de s’étonner devant la marche des événements. » Très logiquement, Max Weber (1864-1920) est ici le premier convoqué.

On le souligne trop peu en France : tout au long de sa vie, Weber marqua son intérêt pour la presse et pour le travail journalistique. Il considérait la participation à la vie intellectuelle d’un journal comme une des formes du « service du présent » qu’appelle l’engagement démocratique. Ayant sous les yeux la première massification médiatique de l’histoire, parallèle à l’industrialisation de la presse et à la professionnalisation du journalisme, il élabora en 1910 un vaste projet d’enquête sociologique sur la presse que diverses mesquineries et adversités – académiques et journalistiques ! – l’empêchèrent de mener à bien. Enfin, la deuxième des conférences réunies dans Le Savant et le Politique (1919) contient un plaidoyer surprenant pour une profession dont la grande guerre de 1914-1918 avait pourtant mis à mal l’exigence de vérité et d’intégrité.

Il est vrai que le compliment peut sembler empoisonné, tant il fixe un niveau élevé d’exigence : « La plupart des gens ignorent qu’une “œuvre” journalistique réellement bonne exige au moins autant d’“intelligence” que n’importe quelle autre œuvre d’intellectuels, et trop souvent l’on oublie qu’il s’agit d’une œuvre à produire sur-le-champ, sur commande, à laquelle il faut donner une efficacité immédiate dans des conditions de création qui sont totalement différentes de celles des autres intellectuels. On soupçonne très rarement que la responsabilité du journaliste est beaucoup plus grande que celle du savant et que le sentiment de responsabilité de tout journaliste honorable n’est en rien inférieur à celui de n’importe quel autre intellectuel – on peut même dire qu’il est plus élevé si l’on se réfère aux constatations que l’on a pu faire durant la dernière guerre. »

Edgar Morin pourrait signer ces lignes, lui qui n’a pas craint d’être mal jugé par certains de ses pairs pour sa fréquentation complice des mauvais lieux journalistiques et qui a toujours eu la tentation de lancer un « Je ne suis pas des vôtres ! » aux tenants d’une « nomenklatura intellectuelle ou universitaire », comme il le confiait dans Mes démons (1994). À la fois concret et compréhensif, l’intérêt constant de Weber pour la presse fait écho au premier Morin sociologue qui étudie les médias de masse et s’intéresse à la notion de « grand public ».

Max Weber n’était pas seulement curieux de la presse en tant que produit fini. Se démarquant d’une critique routinière qui ne va pas au-delà des contenus – autrement dit, d’une glose ou d’un jugement sur ce que la presse donne à lire et, aujourd’hui, à voir ou à entendre –, il l’approchait comme un objet social total, s’intéressant aux processus et aux pratiques, curieux de l’industrie et de ses forces matérielles, soucieux de la profession et de ses procédures artisanales, interrogeant les cultures ainsi produites et les imaginaires ainsi véhiculés.

Le présent et la quotidienneté comme terrains de recherche

De la même manière, le Morin de L’Esprit du temps en 1962 a déjà derrière lui une réflexion sur le cinéma avec Le Cinéma ou l’homme imaginaire (1956) et Les Stars (1957). Mêlant le plaisir à la réflexion, il n’hésite pas à transformer sa fréquentation des salles obscures en détour sociologique. À rebours de ce dédain pour la quotidienneté par lequel le savoir se protège des embarras du monde plutôt qu’il ne cherche à les comprendre, il théorise alors le présent comme terrain par excellence. Sensibles, comme le serait une plaque photographique, ses observations présentent, à l’orée des années 1960, des évolutions – politisation juvénile, mondialisation culturelle, présentisme omniprésent – dont le commentaire est devenu, depuis, surabondant.

« Le nouvel individualisme, écrit-il, se différencie de l’hédonisme classique. Celui-ci, voué à la seule jouissance dans l’instant, ignorait ce qui est peut-être l’apport le plus neuf de la culture de masse : la participation au présent du monde. » « Culture de l’aujourd’hui éternel et changeant », insiste-t-il, « la culture de masse tend à ramener l’esprit au présent », à « faire du présent le cadre absolu de référence », à « atomiser le temps comme l’individu », mais « simultanément, elle opère une prodigieuse circulation des esprits vers les ailleurs », faisant de la personne humaine « un être des lointains dont l’esprit erre toujours aux horizons de sa vie ».

Certes marqués par un optimisme d’époque, ces écrits sont surtout empreints de cette dialectique entre inquiétude et espérance qui n’a jamais quitté Edgar Morin. « Là où croît le péril croît aussi ce qui sauve » : ce vers d’Hölderlin, répété de livre en livre dans la dernière période, résume son éthique de pensée face à l’événement. « L’angoisse sort par tous les pores de la culture de masse, mais elle en sort expulsée en mouvements, agitations, trépidations, suspenses, images de coups, pièges, attaques, meurtres… », écrit-il en 1962, pariant alors sur l’élaboration de nouvelles réponses aux contradictions de l’existence dans et par ce mouvement du présent, réponses elles-mêmes en mouvement incessant.

Une décennie et quelques déceptions plus tard, si le questionnement n’a pas changé, le diagnostic est moins enthousiaste : la conclusion de L’Esprit du temps 2 évoque un « Moyen Âge moderne »« état hybride et incertain, marqué par la décadence d’une légitimité culturelle sans qu’il y ait affirmation d’une nouvelle légitimité ». Annonçant l’époque qui va suivre quand d’autres regardaient encore en arrière, ces lignes de 1975 témoignent d’une indéniable prescience forgée dans la pratique de cet art tout d’exécution : la confrontation à l’époque, le questionnement de l’air du temps, la curiosité envers le quotidien.

L’audace des commencements

Aujourd’hui que Morin, faute de disciples puisqu’il ne s’est jamais voulu maître d’école, ne manque pas d’imitateurs en matière de sociologie du présent, on oublie l’audace de ses commencements qui, à leur tour, finiront par faire événement avec les succès éditoriaux de Commune en France (1967) et de La Rumeur d’Orléans (1969). À la fin des années 1950 et au début des années 1960, les traductions françaises de l’oublié Georg Simmel, des figures variées de l’école de Francfort, de Walter Benjamin ou de Siegfried Kracauer étaient encore à venir. Venus d’Allemagne, marginaux et exilés, ces immanquables prédécesseurs, initiateurs d’une pensée du présent à la frontière des genres et au carrefour des disciplines, ne s’étaient pas encore imposés en France pour montrer l’exemple.

En ce sens, Edgar Morin fut bel et bien précurseur, cherchant sa voie sans devancier. Mais, s’agissant du rapport au journalisme, ce cousinage à la fois postérieur et lointain avec ces divers auteurs fait sens tant ils témoignèrent, chacun à sa manière et dans son style, d’une relation culturelle à la presse tissée de curiosité et de complicité. De ce point de vue, et dans un parcours inversé où le journalisme conduit à la sociologie plutôt qu’il ne la prolonge, cette exception morinienne évoque l’originalité parkienne.

Longtemps méconnu en France, Robert Ezra Park (1864-1944), avant de se faire connaître comme le fondateur de l’école de Chicago à laquelle la sociologie urbaine contemporaine est encore redevable, fut d’abord reporter à Detroit, Minneapolis, Chicago et New York, journaliste d’enquête et de faits divers, se coltinant la réalité sociale la plus crue avant de reprendre ses études supérieures, en Allemagne, auprès de Georg Simmel.

« Ce sont plutôt les informations qui font l’opinion », aimait théoriser le journaliste et sociologue Park qui, rejoignant tardivement le monde universitaire, à 49 ans passés, s’appuya sur sa pratique journalistique pour construire une sociologie pratique. En résonance, on trouve, dans l’enquête de terrain transdisciplinaire, interactive et participative que Morin impulsa autour de la commune bretonne de Plozévet, les linéaments d’un étonnant précis d’investigation autant journalistique que sociologique.

La méthode dite « in vivo » qu’il inventa à cette occasion incite les chercheurs de l’aventure bigoudène à bousculer leur « perception objective » par « une grande participation subjective », tout comme Park invitait ses étudiant·es à se plonger corps et biens, tels des reporters de terrain, dans les univers qu’ils et elles voulaient explorer. Minutieux jusqu’aux maniaqueries de détail, ce Mémento de l’enquêteur élaboré par Morin en juillet 1965 mériterait d’être étudié dans les formations de journalisme, notamment pour sa traque des réflexes d’indifférence inconsciente et pour son explicitation de cette qualité essentielle au métier, le « savoir-se souvenir ».

Les instruments de l’investigation

Trois ans plus tard, sous le choc de la crise de 1968, Edgar Morin systématise cette réflexion méthodologique sur « la relation observateur-observé ». Confirmation du dialogisme morinien entre événement et théorisation, c’est en effet de cette année-là que date la problématisation la plus aboutie de la « méthode in vivo ». Il s’agit d’un document de travail diffusé dans le Groupe de sociologie du présent, qui sera repris en postface de La Rumeur d’Orléans (1969), puis dans Sociologie (1984). S’efforçant de définir les conditions concrètes d’« une recherche qui ne cesse d’être chercheuse », ces Principes d’une sociologie du présent s’attardent sur les « instruments »« techniques » et « moyens » de ce que Morin préfère nommer… « investigation ».

Sous ce vocable, il faut entendre une recherche qui, d’abord, entend « favoriser l’émergence des données concrètes et, à ce titre, doit être assez souple pour recueillir des documents bruts ». Mais il s’agit aussi d’une recherche qui se laisse surprendre par ce qu’elle trouve, qui pense contre elle-même et contre ses présupposés, qui se vérifie tout en se corrigeant et trouve ses interprétations grâce à ses confrontations. Souvent dit, en France, « d’investigation », pour le marginaliser autant que pour le mythifier, le journalisme où la quête du fait inédit précède l’élaboration d’un commentaire trouvera, dans ces systématisations moriniennes, de quoi se conforter.

Ce journalisme-là ne sera pas surpris de découvrir, dans la réédition de Sociologie en 1994 et en conclusion de la partie consacrée à la sociologie du présent, un article du journaliste Edgar Morin consacré à l’affaire du sang contaminé, paru dans Le Monde en 1992. On y lit ceci, écho de la solitude vécue ou de l’adversité endurée par le journaliste apporteur de « mauvaises nouvelles » « Toute information qui dérange parvient toujours avec retard dans les systèmes d’idées ou les corps constitués, et, une fois parvenue, les conséquences qu’elle devrait déterminer sont elles-mêmes retardées. »

Mais, de Max Weber à Robert Ezra Park, les diverses écoles sociologiques de proximité plutôt que de distance avec les médias ne sont pas la seule référence qu’évoque irrésistiblement l’exercice journalistique assidu d’Edgar Morin. Il en est une autre, à la fois plus lointaine et très proche, qui ne surprendra que si l’on confond l’auteur et sa vulgate, sa pensée mouvante et son héritage immobile : Karl Marx. Et, ici, l’analogie introduit à une dimension trop souvent ignorée de l’œuvre-vie morinienne : sa part politique.

En un temps où le métier n’était pas encore devenu une profession, Marx ne cessa en effet d’être journaliste. En Prusse, le jeune Marx en fit le territoire de ses premières batailles politiques, livrant un plaidoyer idéaliste en défense de la « presse libre », cet « œil partout ouvert de l’esprit du peuple », cette « incarnation de la confiance qu’un peuple a en lui-même ».

Par la suite, depuis son exil londonien, il fut, pour la presse des États-Unis, notamment le New York Tribune, un chroniqueur régulier des événements britanniques et mondiaux, les uns et les autres s’imbriquant souvent puisque le cœur du capitalisme mondial battait alors à Londres. Ce Marx-là était bien journaliste au sens où nous l’entendons ordinairement, plutôt qu’éditorialiste : s’il exprimait un point de vue, une analyse ou une position, il se préoccupait d’être renseigné avant de chercher à être inspiré. Avant de commenter ou, plutôt, tout en commentant, il informait ses lecteurs.

Si les motivations matérielles ne furent pas indifférentes à cette activité rémunérée, on ne saurait l’y réduire. Plus essentiellement, le journalisme de Marx rejoignait sa démarche intellectuelle, ses engagements et ses curiosités. Les commentateurs qui, par exemple, concluent trop rapidement qu’il n’y a pas de véritable théorie de l’État ou du politique dans toute son œuvre ignorent bizarrement l’extrême richesse et la grande cohérence de ses articles sur la France où s’élabore le concept de bonapartisme, autrement plus riche et complexe qu’on ne l’entend généralement, introduisant à une pensée neuve du couple noué par la société et l’État.

En fait, chez Morin comme chez Marx, il existe une intrication presque existentielle entre l’élaboration entêtée d’une théorie du monde et l’exercice obstiné d’une pratique de l’événement. Marx affronte les événements tout en échafaudant Le Capital, ce livre sans fin, de même que Morin construit La Méthode sans jamais renoncer aux convocations du présent, durant les presque trente années où elle l’aura occupé.

« Éviter l’ersatz, le préfabriqué, le mirage »

Sans doute audacieuse, la comparaison est à la mesure des ambitions fondatrices des deux œuvres. Le même défi prométhéen les relie : saisir la totalité du présent, penser global et mondial, au risque du tout et du général, sortir du parcellaire et du cloisonné, ne pas hésiter à faire système tout en refusant la clôture systémique. Et ce défi est par essence politique, comme le souligna d’emblée Cornelius Castoriadis lors de la parution du premier tome de La Méthode « Le travail de Morin aide à libérer la pensée et la volonté politiques. » D’une certaine manière, le pari est encore plus risqué pour Morin, témoin d’un monde orphelin des vastes utopies, que pour Marx, porté par un optimisme progressiste que n’avait pas encore déniaisé le totalitarisme.

Or c’est justement ce flambeau-là que Morin se refuse à abandonner, en liant indissolublement l’effort de théorisation et l’intérêt pour l’événement. « L’attention portée au phénomène, à l’événement, à la crise, écrit-il en 1968, conduit, non pas vers l’affaiblissement, mais vers le renforcement de l’exigence théorique. » Suit aussi logiquement qu’immédiatement une référence au marxisme « qui se veut théorie générale, apte à saisir l’événement significatif pour enrichir et vérifier la théorie, comme ce fut le cas dans Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte ».

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Numéro 16 de la revue « Arguments » (1959).

Au fond, Edgar Morin, dans ses articles comme dans ses livres, est resté fidèle à l’engagement formulé au beau milieu du chantier intellectuel que fut Arguments. Daté du quatrième trimestre 1959, le seizième numéro de la revue s’ouvre sur une contribution de son directeur-gérant intitulée « Que faire ? ». Après avoir rappelé qu’il n’entendait pas « fonder une école, une secte, une famille spirituelle » et qu’il préférait « un groupe de camarades, libres de [s’]entre-critiquer », Edgar Morin affirme ceci, qui est l’essentiel : « Nous ne nous situons pas pour autant sur le plan du scepticisme universel, de l’éclectisme universitaire. Pour ma part, je crois aux grands systèmes, à la grande construction théorique et pratique qui embrasse les problèmes de la nature et de l’homme, de la connaissance et de l’action. Mais une expérience commune nous a fait comprendre que le dernier Grand Système – le marxisme – est aujourd’hui fossilisé, insuffisant. Nous devons contribuer à l’élaboration d’un nouveau système, mais il nous faut longuement travailler. Et durant la transition, qui pourra être très longue, ou peut-être n’aboutira à rien, il nous faut éviter l’ersatz, le préfabriqué, le mirage. »

Dans cette entreprise de dépassement du marxisme, non pas comme corps de doctrine dont, peu ou prou, le morinisme serait l’héritier, mais comme promesse d’une intelligibilité globale, l’assurance de ne pas s’égarer par concession aux illusions repose, encore une fois, sur une incessante confrontation à l’actualité immédiate, autrement dit, pour rester dans le vocabulaire marxisant, sur une praxis de l’événement. Excluant la tour d’ivoire, la refondation intellectuelle suppose une appétence pour le présent. De fait, dans une livraison postérieure d’Arguments ayant à son sommaire un dossier sur les intellectuel·les, Morin tire le fil déjà tissé par Marx : « L’obsession de Marx est de désinsulariser l’intelligence. C’est l’obsession de la praxis, échanges ininterrompus entre la théorie et la pratique, où se forge l’homme total, qui n’est plus un intellectuel mais qui est l’artisan de sa propre histoire… »

La comparaison a évidemment ses limites, soulignées par les différences contextuelles. En 1864, Marx participe à la fondation, à Londres, de l’Association internationale des travailleurs, la Première Internationale, quand, au même âge, Morin a rompu depuis longtemps avec le militantisme et déjà rendu compte, avec l’indémodable Autocritique (1959), de son expulsion du Parti communiste. Mais ce dont, par la suite, témoigne justement Morin, c’est que la politique ne se réduit pas à l’adhésion et, mieux encore, qu’il faut se risquer à la repenser et à la refonder du dehors de ses cercles professionnels.

Définitivement sans parti depuis l’année de ses 30 ans, Morin n’en est pas moins resté habité par la politique – une dimension de son œuvre trop peu soulignée et commentée. Ainsi, dans Mes démons, essai d’autobiographie et d’auto-analyse intellectuelles entre confession et plaidoyer, c’est à son propos qu’il revendique deux mots que, spontanément, on l’imaginerait plutôt tenir en méfiance, « passion » et « mission »« Passion politique » pour les événements historiques, « mission intellectuelle » d’en restituer la complexité.

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Edgar Morin chez lui à Montpellier, en 2019. © Photo Xavier Malafosse / Sipa

Détaillant « cette mission, dont la polyvalence s’est de mieux en mieux dégagée à mes yeux », il pose d’abord sa « conscience que l’intellectuel est acteur, au-delà de l’alternative entre l’engagement et la tour d’ivoire, dans le jeu de la vérité et de l’erreur, qui est au centre du jeu de l’histoire humaine ». Aussi le Morin journaliste s’inventera-t-il une fidélité infidèle au Morin militant, c’est-à-dire au Morin devenu communiste par idéal en résistance, puis ayant résisté par idéal au communisme : ne pas renoncer à l’espérance, ne pas tomber dans l’erreur. Désormais habité par « l’obsession permanente du problème de l’erreur », la plus répandue étant l’erreur idéologique, il revendique « la mobilisation de toutes les qualités intellectuelles dans les activités politiques », refusant qu’on réserve « la part la plus obscure, infantile, incontrôlée de soi-même à la politique ».

Cette recherche d’une problématisation des événements qui s’efforce d’élever leur compréhension, de préférence à leur critique « qui sélectionne arbitrairement ses cibles et ne sait pas se critiquer elle-même », fonde l’originalité de ses articles. Revendiquant « la sauvegarde de l’éthique du débat par opposition à celle du rejet », préférant l’explication à l’imprécation, Morin se refuse à dénoncer s’il ne sait pas énoncer. Pour autant, et c’est tout le talent du journalisme morinien, cette mise à distance des réflexes sectaires – de dénonciation, de condamnation, d’exclusion – ne signifie pas la neutralisation de l’événement, son embaumement sous une compréhension qui en épuiserait la subversion.

L’improbable, l’inattendu et l’incertitude

Les attaques, aussi injustes que blessantes, que lui ont valu ses réflexions sur Israël et la Palestine et son engagement constant auprès du peuple palestinien l’ont paradoxalement montré. Problématiser, comprendre, contextualiser : ces simples exigences intellectuelles dérangent en profondeur les certitudes de celles et ceux qui préfèrent simplifier – sur le mode binaire –, rassurer – dans le registre identitaire –, ou choisir – selon les réflexes partisans. À la fin de Mes démons, Morin leur avait par avance répondu, ne s’excluant pas lui-même de la mise en garde : « Je sais que je peux m’illusionner sur l’illusion, me tromper sur l’erreur, hystériser sur l’hystérie, mal traiter la complexité, c’est pourquoi je crois d’autant plus en la nécessité impérieuse d’une conscience qui nous permette de résister en tous temps et sur tous terrains à toutes les forces mentales, idéologiques, culturelles, historiques qui suscitent les innombrables formes d’erreur. Et, de façon inséparable, je crois en la nécessité de la repensée politique. »

De cet effort pour repenser la politique, le journalisme est donc, chez Morin, l’instrument privilégié. Certes, on l’a vu, parce que, d’un point de vue pratique, sa matière première est l’événement, la surprise, l’aléa, l’inédit, l’imprévu, l’accident, la crise, etc. Mais aussi, d’un point de vue théorique, parce que la question de la vérité, et donc de l’erreur, est au cœur de sa légitimité démocratique comme de sa définition éthique. Et, par conséquent, de son risque. Au fil de sa production journalistique, Edgar Morin fait ainsi vivre ce « principe d’incertitude » qui est au cœur de sa pensée politique et de sa dimension morale.

« En même temps que j’ai abandonné le messianisme, écrit-il dans Mes démonsj’ai fait en sens inverse une critique réaliste du réalisme et de ses failles, de façon à ne pas le confondre avec l’acceptation du fait accompli, et à l’ouvrir non seulement sur l’avènement du possible, mais aussi sur celui de l’improbable et de l’inattendu. En introduisant l’improbable et l’inattendu dans le réalisme, j’y ai introduit un principe d’incertitude. »

Improbable, inattendu, incertitude : autant de mots qui, aussi bien, recouvrent les libertés et les contraintes, les paris et les risques, les enthousiasmes et les déceptions de ce métier inclassable, le journalisme. Sa tragédie aussi. « Notre rôle, aujourd’hui, est d’annoncer qu’il n’y a pas de bonne nouvelle », écrivait en 1959 le Morin d’Arguments, invitant les intellectuel·les à redevenir les « dissonants » de leur époque.

En tout temps, en tout lieu, un journaliste digne de ce nom pourrait dire de même.