Lundi matin #522 | 1er juin

 

#522 | 1er juin
De la guerre en Amérique
Un lundisoir avec Catherine Hass

Quelle est la doctrine de guerre de Trump ? En a-t-il d’ailleurs une ? Peut-on la comprendre à partir de celle de l’administration Bush ? Voire même à partir du Vom Kriege (De la guerre) de Carl von Clausewitz, le livre qui a structuré la pensée de la guerre révolutionnaire marxiste autant que celle des états-majors de la bourgeoisie occidentale ? Les guerres sont-elles toujours subordonnées à une politique ? Mais si c’est le cas, n’y a-t-il pas autant de guerres que de manières de faire de la politique ? Pour répondre à ces questions, nous recevons Catherine Hass à propos de son livre Aujourd’hui la guerre, paru en 2019, dont la finesse des analyses a pris toute sa pertinence ces derniers temps entre le génocide à Gaza, les dévastations du Soudan, les opérations de pure prédation et le retour des guerres de haute intensité entre superpuissances de l’Ukraine à l’Iran.

La nuit du carrefour
« Canal + et l’Empire Bolloré sont un cosmos »
Nicolas Klotz

Dans sa deuxième réponse aux signataires de Zapper Bolloré, parue dans Libération le 29 mai 2026, Maxime Saada rassure les techniciennes, techniciens : « Nous n’allons pas traquer des personnes qui ont besoin de leur travail pour vivre ».

Mais continuera de stigmatiser les affreux cinéastes (qui eux n’auraient pas besoin de travailler pour vivre) : « Mais il est vrai que je vais ajouter une nouvelle dimension aux dossiers que nous allons étudier et je ne veux pas m’en cacher. Cette dimension sera la suivante : quelle est la considération portée par les personnes à l’origine du projet vis-à-vis de Canal + ? ».

Canal + et l’Empire Bolloré sont un cosmos.

L’épreuve du feu
Entretien avec le réalisateur Aurélien Peyre
[Visionnage conseillé avant lecture

Il y a des premiers films qui ne laissent pas indifférents. L’Épreuve du Feu d’Aurélien Peyre fait partie de ceux-là. Animé par une attention minutieuse aux enjeux de classe et de genre, ce premier film s’impose comme une œuvre singulière dans le paysage du cinéma hexagonal. Si le film a reçu un accueil particulièrement favorable, il nous a surtout frappé par des qualités que peu de productions françaises contemporaines parviennent encore à convoquer. Il règne en effet dans cette œuvre une douce mélancolie, une empathie rare, et une tendresse dont nous avons, plus que jamais sans doute, besoin face à ce que semble nous promettre l’époque. L’Épreuve du Feu nous apparaît donc comme un espace de respiration salutaire, à la fois intime et politique, d’une justesse émotionnelle qui en fait une œuvre précieuse.
Entretien avec le réalisateur Aurélien Peyre autour d’un film qui conjugue sensibilité, acuité sociale et regard générationnel.

Université 3.0, « la franche, la libre »
« Vertuz, je prens congé de vous a tousjours. Je en auray le cueur plus franc et plus gay. »
Sylvia Kratochvil

En écho à un article publié l’année dernière dans lundimatin (Rennes 2, « la rouge, la juste » de Romain Huët, Alexandre Rouxel & Olivier Sarrouy), Sylvia Kratochvil tente d’enfoncer un coin au milieu d’un paradoxe : comment être fidèle au désir de recherche et d’étude lorsque l’institution qui le chapeaute est engagée dans une rationalité économique, sociale et bureaucratique qui ne cesse de la faire se décomposer sur elle-même ? Ou, pour le dire autrement, comment permettre des formes d’intellectualisme éthique dans lesquelles convergent pratique et savoir, don et communauté ?

Victoire du PSG : liesse populaire et joie émeutière
Pourquoi le football contient dans sa pratique même une sommation collective ?

Comment s’expliquer que chaque épisode de liesse populaire soit indissociable de scènes émeutières ? Comment se fait-il que la joie ordinaire se combine aussi systématiquement à des éruptions de colère ? Au lendemain de la victoire du Paris Saint-Germain, les habituels représentants et commentateurs du parti de l’ordre font mine de s’interroger. C’est à une autre question, bien moins rhétorique, que nous nous intéressons ici : pourquoi le football est-il aussi populaire ? Qu’est-ce qui se joue dans une partie et qui propage autant le suspens que la joie ? Dans le texte qui suit extrait de Dix sports pour trouver l’ouverture(éditions lundimatin, le philosophe Fred Bozzi démontre que le football contient dans sa pratique même, une sommation collective.

Position dérisoire
« L’adaptation au pire augmente le débit de l’inévitable »
Natanaële Chatelain

Attaque sournoise – elle vise nos attachements.
L’effondrement se fait par petites touches addictives,
par simplification des tâches. Dès l’enfance
les mains sont éduquées à la pensée binaire –
l’esprit critique s’atrophie, la sensorialité est livide,
le langage a du mal à parler…
L’arbre devant la fenêtre a perdu son feuillage.
Il fait beau.

Une vie de fêlé de Jonathan Boismard
Heurs et malheurs d’un patient ordinaire
En librairie
[Éditions lundimatin]

En France, 20% de la population présentent un trouble psychique et plus de 8 millions de personnes sont prises en charge pour une maladie psychiatrique ou un traitement chronique par psychotropes. Notre effondrement intérieur est massif, documenté, administré mais toujours désemparé.
Jonathan Boismard, diagnostiqué bipolaire, nous plonge dans le quotidien léthargique et violent d’un patient ordinaire en désaffiliation psychique d’avec l’ordre des choses. Le récit explosif et éclaté d’une vie cernée par la psychiatrie, les molécules et les injonctions à être — à peu près — fonctionnel.

Taf, à la recherche du prolétariat perdu – Paul Martel
En librairie
[Vidéo de présentation]

Taf, à la recherche du prolétariat perduvient de paraître, le livre est désormais disponible dans toutes les bonnes librairies et directement sur https://lundi.am/livres. Imaginez L’établi de Linhart mélangé à l’humour caustique de Fabcaro, la littérature prolétarienne de Joseph Ponthus propulsée dans les backstage de défilés de mode absurdes autant que dans l’univers impitoyable des missions dans le BTP. Une enquête sociologique sur travail écrite comme un roman d’aventure, un pamphlet drôle et ludique pour survivre dans l’univers impitoyable des boulots de merde, un manifeste pour tous les ouvriers et taffeurs qui rêvent d’abolir le travail. Taf, c’est un peu tout cela à la fois.

petit poème pour rien, pour hier et pour les jours à venir
Ghassan Salhab
Qu’appelle-t-on penser (à l’ère de l’intelligence artificielle) ?
Tristan Pellion

À partir d’un poème de Brecht, Tristan Pellion propose « réfléchir à la relation entre intelligence artificielle et abolition de la pensée – avec la question du mal comme arrière-plan ». Sont aussi et entre autres convoqués Leibniz, Arendt, Foucault, Deleuze, Marx et Théodore Kaczynski.

Une autre charte, Murray ?
« Les gens sont bêtes, hihi »

Je croyais que le Dr Murray avait été emporté par ses démons. Ceux-ci étaient apparus sous la forme d’une étrange tortue – réalité surgie trop radicalement aux abords d’une mégabassine [1]. Mais c’était sans compter sur la résilience de sa carapace. Et voilà qu’il m’adresse une parole ragaillardie…

La Realidad, Paris, Neige SInno au prisme de La Realidad, Chiapas, Mexique
Ma’ Jlumal A.

La Realidad. Le titre du livre renvoie au nom d’un caracol zapatiste — un lieu particulièrement emblématique, qui fut celui des premières rencontres internationales de 1996. On s’attend donc assez naturellement à ce que l’ouvrage traite du mouvement zapatiste. D’ailleurs, à la table de notre collectif de solidarité avec le Chiapas, il n’est pas rare que des personnes viennent interroger : qu’en penser ? Que dit ce livre des zapatistes ? On peut le poser d’emblée : le portrait du mouvement zapatiste — ou même des réseaux de solidarité qui lui sont liés — ne constitue pas le point fort de l’ouvrage.

Qui sont les fondamentalistes autour de Trump ?
Une autre histoire des États-Unis
Jean-Marc Royer

Ce texte fait partie d’une recherche plus générale sur le changement d’époque en cours. Dans ce cadre, il est important de comprendre les énormes bouleversements qui se produisent aux États-unis et que l’on rapporte trop souvent à la seule personnalité de Trump. Ses multiples interventions militaires [2] témoignent d’une tentative de relancer un impérialisme en perte de vitesse et sa volonté d’abattre l’État de droit [3] s’est concrétisée, entre autres choses, par la signature de quarante-deux décrets en dix jours en suivant les indications du « Project 2025 » [4]. Mais ce qui est souvent négligé, parce que cela nous est totalement étranger, ce sont les tendances fondamentalistes [5] qui travaillent l’ensemble du corps social étatsunien depuis des décennies car elles sont profondément éloignées de notre histoire, de notre culture, de nos conceptions laïques.

En finir avec le déni
de Marc Joly & Christian Savestre
[Note de lecture]

« Déni de la réalité loc. nom. (Psychanal.) : Refus de reconnaître une réalité dont la perception est pénible pour le sujet qui la place hors du champ de la conscience. » C’est une des propositions de mon dico pour « déni ». Dès lors, En finir avec le déni, comme le revendique le titre du livre éponyme de Marc Joly & Christian Savestre récemment paru chez Anamosa, me semble représenter un « vaste programme », comme l’avait dit, raconte-t-on, de Gaulle commentant un cri provenant de la foule massée sur son passage : « Mort aux cons ! » Non que je conteste en quoi que ce soit la nécessité ici affirmée, mais cela me paraît un chouïa volontariste, à l’heure où, toustes autant que nous sommes, nous nous retrouvons souvent à pratiquer ce refus, à coup de « je sais bien mais quand même », à propos de l’usage des smartphones, par exemple. Pour autant, et comme l’ont très bien montré deux excellents articles récents de Brice Costa (parus sur lundi matin) à propos de ces dispositifs asservissants [6], il ne s’agit pas de s’en remettre à une soi-disant responsabilité individuelle de leurs usagers lambdas.

La dernière fenêtre
« Tenir le cadre pour mieux l’abolir »

Je l’ai vu,
à travers la croix de ma lucarne,
sous mansarde,
l’homme qui porte à bout de bras
sa fenêtre
lui qui va bientôt,
au bord de, tout prêt de, est sur le point de
la laisser tomber,
sa fenêtre.

« Ô peuple de gauche ! »
[Journal de campagne #2]
Jean-Louis Tornatore

Jean-Louis Tornatore, poursuit cette semaine son journal de campagne [7]. Il y est question de haies de tuyas, de piscines dans les jardins et d’une évidence pas encore suffisamment partagée : « Le carnaval électoral, c’est la mort des idéaux, c’est un truc qui te bouche un horizon aussi sûr que les cheveux et autres poils un siphon de baignoire. »