| Disons-le franchement, le congrès confédéral de la CGT a bien commencé et a été marqué par trois « temps forts » à l’adresse du monde extérieur. |
| En premier lieu, le meeting internationaliste inaugural a vu, côte à côté, s’exprimer le représentant du syndicat des journalistes palestiniens, Nasser Abu Baker, et le responsable régional de la Centrale indépendante des syndicats ukrainiens (KVPU) de Krivyi Riv, et syndicaliste mineur, Youri Samoïlov. Et comme le discours introductif de Sophie Binet a été centré, comme le discours qu’elle avait tenu au congrès de la FSU à Rennes, et comme celui qu’elle avait tenu au rassemblement du NFP place de la République à l’été 2024, par la thématique de la lutte contre l’extrême droite et l’internationale réactionnaire représentée notamment par Trump et Poutine, cette mise en avant des syndicats palestiniens et des syndicats ukrainiens, ensemble, sonnait comme l’expression concrète, nécessaire et incontournable, de cette thématique internationaliste décisive, et qui conditionne aussi l’action syndicale au plan national. |
| Il est d’autant plus important de le dire que les formules de Sophie Binet à Rennes ont souvent été refoulées depuis, comme s’il avait fallu relativiser le danger fasciste international, et ne pas nommer la place du pouvoir russe dans celui-ci, au nom du combat pour « la paix ». FSM, POI, et secteurs du PCF voudraient que la « lutte pour la paix » prime plus encore, comme l’a reprochée à la direction confédérale une déléguée des Finances. Comme le POI dans FO, ces courants voudraient, tout en ne le disant ouvertement que rarement, qu’en fait, entre la lutte pour la paix et la lutte contre le fascisme, soit choisie la première. Et il est vrai que le meeting internationaliste d’ouverture du congrès s’appelait « meeting pour la paix ». |
| Bien sûr qu’on est, qu’il faut être, pour la paix. Mais qu’est-ce que cela veut dire ? La paix des cimetières, de l’occupation barbare comme à Gaza et à Marioupol, n’est pas la paix. Pas de paix sans lutte contre le fascisme. Et celle-ci passe par les armes. |
| C’est d’ailleurs cela, le refus de l’union sacrée. Les pseudos pacifistes invoquent comme un mantra l’union sacrée dès qu’il est question d’armée l’Ukraine, oubliant que l’union sacrée, inféodant les exploités aux exploiteurs, s’est produit, outre les guerres coloniales, deux fois au XX° siècle en France, sous une forme belliciste en août 1914 et sous une forme pacifiste en juillet 1940 ! |
| Second moment fort de ce congrès, la présence lundi dans les tribunes, et placés les uns à côté des autres, des dirigeants des partis et mouvements qui ont, quoi qu’ils en disent, gagné les législatives de 2024 contre le RN et contre Macron, ensemble sous le label « Nouveau Front Populaire ». |
| Il y avait donc Olivier Faure, dirigeant du PS attaqué par François Hollande et Boris Vallaud et qui tente maintenant d’organiser une pré-primaire du PS ouverte à Raphael Glucksmann mais où il pourrait lui-même se présenter contre ; Fabien Roussel, dirigeant du PCF qui se verrait bien de nouveau candidat à la présidentielle, mais dont le Conseil National risque d’être battu dans le vote des membres du parti, qui votent pendant la fin et juste après le congrès CGT, du 4 au 7 juin ; Marine Tondelier, candidate désignée par les Ecologistes à cette primaire pour l’instant compromise ; et Jean-Luc Mélenchon … ah, non, Jean-Luc Mélenchon, candidat jupitérien, au-dessus de la gauche, au-dessus des syndicats, au-dessus des classes et des partis, ne pouvait évidemment pas s’abaisser à venir dans un congrès syndical, et encore moins pour être placé à côté des autres dirigeants des partis du NFP ! |
| Mais dans l’alignement des représentants politiques, à l’opposé de Roussel, il y avait Manuel Bompart, représentant de LFI (et on voyait dépasser la tête à Jadot derrière celle de M. Tondelier, et la tête à Panot derrière celle de Bombart). |
| Sophie Binet s’est donc félicitée de la capacité de la CGT à « faire l’unité » et a lancé une déclaration depuis appelée « l’appel de Tours » : « Aucun candidat, aucune candidate n’aura les voix de la CGT, n’aura les voix des travailleurs et des travailleuses, sans s’engager à abroger la réforme des retraites sitôt arrivé à l’Élysée ! » |
| Naturellement, une telle déclaration soulève bien des questions dans le détail : et s’il faut barrer la route au RN ? et d’ailleurs cette question de la retraite n’est-elle pas susceptible d’ouvrir une brèche dans l’électorat du RN puisque Bardella vient de se prononcer, avec le MEDEF, pour supprimer toute notion d’âge de départ en retraite ? y aurait-il là un critère de choix entre candidats de gauche (sachant que cette abrogation figurait dans le programme du NFP) ? |
| Questions à vrai dire réelles, mais hasardeuses, l’essentiel étant, au moment présent, que l’exigence d’unité sur la base des revendications ait résonnée dans ce congrès. Et ça, c’est très important. |
| Mais là réside aussi la principale faiblesse du bilan non seulement de la CGT, mais de toute l’intersyndicale : Sophie Binet a souligné que la bataille des retraites de 2023 a cassé, en somme Macron, et qu’elle est à la racine de l’échec de ses premiers ministres successifs depuis. C’est vrai. Mais en 2023, la vraie centralisation, combinant une ou deux journées de grève totale avec une manifestation centrale sur les lieux de pouvoir, n’a pas été réalisée par l’intersyndicale. Selon Sophie Binet, et la plupart des responsables syndicaux s’en tiennent là, le problème était qu’il n’y avait pas assez de grévistes, et plus de manifestants que de grévistes. Elle joue même avec un semblant d’autocratique, visant en fait non les sommets, mais la base, en expliquant que toutes les structures CGT sont loin d’avoir concrètement organisé les grèves. C’est vrai aussi. Mais dans les 14 ou 15 journées successives, il y a pourtant eu des millions et des millions de grévistes en tout. Et ils ne pouvaient pas répéter ça à l’infini : l’efficacité appelait une action centralisée radicale. |
| Du coup, Macron n’a pas été renversé, mais lessivé, et comme la politique a horreur du vide, l’absence du débouché politique qu’aurait constitué le renversement, parfaitement possible, du président de la V° République par le mouvement social, a vu depuis 2024 (et d’ailleurs à l’initiative de Macron, par la dissolution), le RN et l’union des droites s’affirmer comme l’autre alternative politique possible. |
| C’est pourquoi on sera ici plus mitigé sur le troisième moment fort, à ce jour, de ce congrès : l’invitation faite aux dirigeants nationaux des 8 centrales composant « l’intersyndicale » de 2023 de venir. Ils sont toutes et tous venus, sauf FO invoquant sa tradition, ce qui ne change d’ailleurs rien : Frédéric Souillot fait lui aussi partie de « l’intersyndicale », aujourd’hui unie pour n’engager aucune action nationale contre la politique du patronat et du pouvoir exécutif. Jusqu’à quand ? |
| Insistons-y : le problème auquel tout le syndicalisme est politique, et il se décline en deux dimensions : la centralisation des luttes contre le patronat et le pouvoir exécutif ici et maintenant, et l’affrontement pour battre l’extrême droite, l’union des droites et l’axe Trump/Poutine. Ces deux dimensions sont liées, chacune d’entre elle appelle l’autre. |
| Ce n’est pas sur cela que portent les critiques de la FSM et des fédérations comme la FNIC (Chimie), le Commerce (tout du moins sa majorité, le syndicat parisien du commerce ayant accepté d’avoir un délégué sur les 8 délégués fédéraux), et des UD comme le Pas-de-Calais. Ils répètent « lutte de classe, lutte de classe », « CGT de classe et de masse », « CGT de classe et de masse », mais leurs propositions d’actions ne résolvent jamais la question clef d’unifier et de centraliser pour aller à l’affrontement central, et en plus ils sont contre l’unité syndicale. Résultat, ils trépignent en accumulant des journées d’action sectorielles épuisant leurs militants, où ils invoquent, comme par exemple le délégué de la Chime de Seine-Maritime intervenant contre le rapport d’activité, la sainte « grève reconductible jusqu’à satisfaction ». |
| Soyons durs mais clairs : ce sont là des mots. Il n’y a aucune raison de décerner le label du « syndicalisme révolutionnaire » à la FNIC, comme l’a fait à la veille de ce congrès le blog (fort suivi, car fort intéressant), Où va la CGT ? Ce sont des réformistes comme les autres, qui, par leur soutien ouvert à des dictatures fascistes et anti-ouvrières soi-disant « anti-impérialistes », se situent sur leur droite en prétendant, par leur verbiage, être sur leur gauche. |
| La dynamique de l’unité, mise en avant par Sophie Binet, et sur la base de laquelle le rapport d’activité a été voté à 81,36% après avoir fait 70% en 2019 et avoir été repoussé d’une courte tête en 2023, appelle l’action. Et l’action appelle la centralisation contre patronat et pouvoir, plutôt que « dialogue social », ici et maintenant. |
| Un délégué de la Fédération Nationale des Travailleurs de l’Etat déclare : « ça fait du bien un congrès normal ». Il dit cela par rapport au congrès de crise qu’avait été celui de Clermont-Ferrand pendant la bataille des retraites, en 2023. Mais en réalité, le congrès de Tours, outre le contrepoint à l’écho historique qu’évoquent les mots « congrès de Tours », n’est pas un congrès normal. |
| Il entérine, avec des limites, la défaite des campistes pro-impérialisme russe essuyée à Clermont-Ferrand en 2023. Les limites sont dans la concrétisation : combien de syndicats de base de la CGT savent ce qu’est la KVPU et les travailleuses et travailleurs ukrainiens sous l’uniforme ? Poser la question, c’est y répondre. |
| Il fait corps autour de la volonté de construire l’organisation syndicale sur la base des menus succès revendicatifs, consistant essentiellement à limiter les dégâts, et de la recherche de l’unité. |
| Mais il est tendu par le sentiment d’un immense danger, celui du RN et de l’union des droites, un danger qui est clairement désigné comme international, et contre lequel le pacifisme ne sera pas une solution, mais au mieux une capitulation, au pire un ralliement. |
| Ces enjeux, comme cela se produit souvent dans le mouvement ouvrier, se cristallisent dans des questions d’organisation et de relations intersyndicales précises. |
| La plus délicate d’entre elles, mais elle est vitale, est celle d’un déploiement des fédérations de branches, conçues comme des fédérations d’industries, afin de regrouper tous les syndiqués de la branche et de toucher les PME-TPE, et d’intégrer les syndiqués dits « isolés » à un syndicat. |
| Cela supposerait que les grosses fédérations, comme la métallurgie, et comme la FNIC « lutte de classe et masse », changent profondément de fonctionnement. Soyons clairs : ce n’est pas gagné ! |
| Car la non-centralisation politique de l’action revendicative au plan national est d’abord une très vieille pratique de ces fédérations, qui se reposent sur de grosses sections dans les grosses entreprises, qui signent des déclarations très combatives et gèrent les comités d’entreprises et les fonds sociaux. Ce vieux fonctionnement produit des pesanteurs et parfois des quiproquo avec les unions départementales (UD) organisatrices de journées d’action et s’illusionnant souvent quelque peu du fait d’avoir à disposition des équipes motivées de militants, mixant retraités, permanents et quelques jeunes, alors que les gros chiffres de syndiqués, hors secteur public, sont dans ces boites, et « sortent » peu … jusqu’au jour où arrive le « plan social », et à, c’est tragique. |
| Des fédérations sortant de leurs bastions pour grouper les salarié.e.s des TPE-PME et fonctionner en symbiose, et non en parallèle en s’ignorant, avec les UD, seraient une petite révolution qui menace, en fait, les bureaucraties fédérales produit de toute l’histoire de la CGT. Or, la question des « isolés » soulève frontalement la difficulté. Il y aurait environ 200 000 isolés sur 600 000 syndiqués. Chiffre énorme. Les isolés attestent de la volonté à la base et de la force et de l’image plutôt bonne du syndicat : ce sont des gens qui, individuellement, adhèrent à, ou auprès, de l’UD ou de l’UL (Unions Locale), mais qui en fait ne sont rattachés à aucun syndicat réellement existant. Une énorme masse flottante que les trésoriers d’UD et d’UL doivent gérer, et attribuent parfois à telle ou telle fédération. |
| Il s’agit donc de retrouver la formule de Pelloutier pour le XXI° siècle, celle de l’union des bourses du travail (structures locales) et des fédérations. |
| Cette situation conduit de manière latente à la crise, les fédérations risquant de s’arc-bouter sur leurs bastions en développant une culture nostalgique profitant aux courants type FSM. Dans les documents du congrès et les débats de commissions, ces questions sont également abordées à travers celle des ICTAM, Ingénieurs, Cadres, Techniciens, Agents de Maîtrise. En effet la centralisation des fédérations sur des grosses entreprises se combine à la proportion croissante des dits « ICTAM » dans celles-ci, y compris par le fait que dans l’industrie une forte proportion d’emplois techniques sont occupés par de tels travailleurs, « ICTAM » tendant dans une certaine mesure à remplacer « ouvrier qualifié ». Les ouvriers non qualifiés sont renvoyés à la sous-traitance, l’entretien-maintenance, et les TPE et PME. Or, la CGC, organisation construite contre la lutte des classes sur l’idée que les « cadres » forment une couche-tampon aux intérêts spécifiques, progresse dans ces bastions. |
| Le paradoxe des fédérations industrielles CGT (à FO c’est pareil voire pire) est donc qu’elles sont de plus en plus des secteurs d’aristocratie prolétarienne menacée, dont les appareils fédéraux cultivent idéologie et imaginaire « de lutte » tout en luttant réellement de moins en moins. Car si c’était le cas, ils auraient affaire aux milliers d’ « isolés », qui, et cela est très significatif de la différence de nature entre ces organisations, sont vécus, et sont, un problème pour la CGT, mais pas pour la CFDT. A la CFDT, l’isolé est client de services dont le conseiller du salarié. A la CGT, la difficulté est de rattacher l’isolé à un vrai syndicat de base car le principe demeure et doit demeurer : la confédération, ce sont les syndicats ! |
| Dans la CGT, l’union fédérale et confédérale des « ICTAM » et de la masse précarisée est, en outre, compliquée par l’existence d’une structure supposée regrouper les premiers (ce qui est loin d’être le cas en réalité), l’UGICT (Union Générale des Ingénieurs, Cadres et Techniciens), une « union » passant à travers fédérations et UD, dont l’existence et la place soulèvent des questions jamais réglées. |
| Seconde grande question, officiellement posée et abordée mais dont la pleine résolution secoue elle aussi tous les appareils : la place des femmes, et la lutte contre les « VSS », violences sexistes et sexuelles, les rapports de domination étant au centre de toute bureaucratie, grande ou petite … |
| Troisième grande question : la « maison commune » avec la FSU. Elle sera le sujet d’un tout prochain article. Léon Serret-Pelloutier, le 3 juin 2026 |
|