À Saint-Denis, Mélenchon frappe fort pour s’imposer comme seul recours à gauche

La quatrième campagne présidentielle du leader insoumis a commencé, dimanche 7 juin, par une démonstration de force en Seine-Saint-Denis. S’il a concentré ses attaques sur le Rassemblement national, le candidat a posé une question rhétorique à ses concurrents à gauche : qui d’autre que lui peut battre l’extrême droite en 2027 ?

Sarah Benhaïda et Ilyes Ramdani

Saint-Denis (Seine-Saint-Denis).– Depuis quand le parvis de la basilique de Saint-Denis n’avait-il pas été aussi plein ? Le rassemblement pour la mort de Lénine, fin janvier 1924 ? La visite du pape Jean-Paul II, en mai 1980 ? La victoire de l’équipe de France de football en Coupe du monde, en juillet 1998 ?

S’il est difficile de juger de la véracité du chiffre de 26 000 personnes revendiqué par La France insoumise (LFI), l’impression visuelle laissée par le meeting de lancement de campagne de Jean-Luc Mélenchon, dimanche 7 juin, est sans équivoque : il y avait du monde, beaucoup de monde sur la place Victor-Hugo pour écouter le quadruple candidat à l’élection présidentielle. Beaucoup de femmes, beaucoup de jeunes, beaucoup de personnes non blanches ; beaucoup de ces profils qui manquent si souvent aux réunions politiques.

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Meeting de campagne de Jean-Luc Mélenchon sur la place Victor-Hugo à Saint-Denis, le 7 juin 2026. © Photo Stéphane de Sakutin / AFP

Dans un discours inhabituellement court – cinquante-deux minutes –, le leader insoumis a tenté de convaincre de deux choses : la victoire est à portée de main de son camp et lui seul peut l’incarner. « Pour une fois, les étoiles sont alignées », a-t-il affirmé, quelques instants après avoir lancé : « Vous devez savoir que ce type de train de l’histoire ne passe pas deux fois. »

D’histoire, il aura été largement question dimanche à Saint-Denis, entre l’hôtel de ville et la nécropole des rois de France. « Nous sommes postés à la fenêtre du temps long », a résumé Jean-Luc Mélenchon, qui a mobilisé le souvenir de 1789 pour convaincre le peuple de gauche qu’une rupture était possible en 2027. Avant lui, à la tribune, l’écrivain Éric Vuillard avait souligné que le 6 février 1934, face aux ligues fascistes, « ce fut le peuple des faubourgs qui se souleva ». Et le prix Goncourt 2017 de lancer à la foule dionysienne : « Aujourd’hui, le quartier qui fait l’histoire, c’est ici ! »

Ville symbole

Le choix de Saint-Denis n’était évidemment pas anodin pour lancer la campagne de Jean-Luc Mélenchon : c’est là que le mouvement insoumis a remporté sa victoire la plus symbolique aux élections municipales, la liste conduite par Bally Bagayoko l’ayant emporté dès le premier tour. Le nouveau maire de Saint-Denis a ouvert le meeting d’une prise de parole très applaudie, au cours de laquelle il a salué en son candidat à la présidentielle « le responsable politique le mieux préparé ».

Au sourire des responsables insoumis·es, à l’issue du meeting, se devinait un mélange de satisfaction et de fierté. « De la tribune, c’était impressionnant », saluait par exemple Éric Coquerel, député de Seine-Saint-Denis et président de la commission des finances à l’Assemblée nationale, notant « l’énergie et la diversité des personnes présentes ». Son collègue Paul Vannier, responsable des élections à LFI, se montrait lui aussi prolixe : « Ce genre de moments, on les vit habituellement dans les tout derniers instants d’une campagne. »

Sous une nuée de drapeaux tricolores ou de LFI – et quelques étendards palestiniens –, Jean-Luc Mélenchon a tenté de s’extirper des polémiques pour placer le débat présidentiel sur le chemin du long terme. Il a invité sur scène l’autrice Annie Ernaux, Prix Nobel de littérature et figure plébiscitée à gauche, et convoqué la mémoire d’Edgar Morin, récemment décédé. Sur le fond, il a balayé des thématiques aussi variées que le quantique, l’avenir des territoires d’outre-mer, la Corse, la dérive libérale des institutions européennes ou le redécoupage des régions autour de la question écologique.

Bienvenue à tous ceux qui veulent participer à la bataille pour la VIe République, écologique et sociale.

Jean-Luc Mélenchon

Il a également été question, et dans les grandes largeurs, de ce concept tant décrié de « Nouvelle France ». Et c’est là sûrement la rupture symbolique la plus marquante de ce discours. Le Mélenchon en campagne présidentielle prend le temps de s’expliquer et de ne rien garder des mots urticants. Ce pays nouveau, a-t-il dit, ce sont « les femmes [qui] ont gagné de larges pans de liberté », les « classes générationnelles », « la métropolisation massive et ses discriminations sociales », la « ruralité, délaissée, abandonnée », le « peuple connecté », et « un Français sur trois héritier de l’immigration ».

« Il a pris la peine de faire comprendre aux racistes que ce n’est pas seulement “Les Noirs et les Arabes, ouh là là, attention !” », se félicite Arthur, employé dans l’édition de 26 ans, drapé dans un grand drapeau palestinienPour Astrid, militante LFI de 61 ans, venue des Yvelines, la réponse se trouve sur la place Victor-Hugo.

« La Nouvelle France est là, c’est la France de la rupture contre le camp des assassins qui jouent avec le futur de nos enfants, contre les génocidaires et les écocidaires », affirme-t-elle. Et d’ajouter qu’après ce meeting, « Saint-Denis est notre nouvelle capitale » : « Elle a toujours été un grand lieu de lutte et de rassemblement, et aujourd’hui, on y voit la Nouvelle France et surtout la fraternité. »

Main tendue et critiques en sourdine

Outre cette mise au point, autant adressée à « mesdames et messieurs les fascistes » qu’à une gauche prompte à critiquer le « communautarisme », le leader insoumis a pris soin de ménager ses concurrent·es à gauche. Fini le temps où huer le Parti socialiste (PS) était un passage obligé de chacun des meetings LFI. Fini les piques contre Marine Tondelier, candidate des Écologistes à la primaire de la gauche hors LFI, un scrutin qui semble de plus en plus mort-né, ou même contre Raphaël Glucksmann, candidat encore non déclaré à la présidentielle.

Tout juste Jean-Luc Mélenchon s’est-il borné à désigner sans les nommer « ceux qui n’ont aucune chance d’accéder [au second tour et] devraient se garder de [l’]empêcher de le gagner ». Et de poursuivre : « Je m’adresse à tous ceux qui s’interrogent, comme il est légitime qu’on le fasse avant une élection, je leur dis : qui que vous soyez, dans quelque parti que vous soyez, surtout si c’est de gauche, vous ne pourrez pas dire si malheur arrive : “Je ne savais pas.” »

Tout en décrétant que « la primaire est finie » et en souhaitant « bienvenue à tous ceux qui veulent participer à la bataille pour la VIe République, écologique et sociale ». Une façon de tendre à nouveau la main aux élu·es qui voudraient rejoindre LFI, lassé·es par leurs propres partis, englués dans des querelles d’appareils.

Avec une démonstration de force sans appel, l’homme peut jouer les grands seigneurs. Car, à gauche, dimanche soir encore plus que les jours précédents, personne n’imagine plus rivaliser en termes de mobilisation. Le prochain test aura lieu samedi prochain, le 13 juin, avec le « grand rassemblement » promis par le parti de Raphaël Glucksmann, Place publique. En début de semaine, l’eurodéputé se disait sûr de « plier à nouveau » le candidat insoumis.