Les propriétaires parisiens ont fermé leurs volets, les papas ont rentré leur vélo cargo, écourté leur promenade familiale, les mamans ont poussé leurs enfants vers le hall. Paris se barricadait, le PSG venait de gagner. De loin, on pouvait déjà entendre le grondement des motos et des scooters. L’invasion barbare.
On dit qu’ils vont venir sans casques sur les motos, paraît que la dernière fois ils sont même venus sur des toits de camionnettes, on dit qu’ils vont crier torses nus par la fenêtre des voitures. On dit qu’ils mangent la viande à mains nues, directement sur l’animal encore vivant.
Ce sont les pauvres qui sont venus faire peur aux riches.
Voilà ce que les éditorialistes ont failli dire. Ou ont presque dit. C’est l’imaginaire qu’on retrouvait samedi soir et dimanche matin sur les plateaux télé et dans certains communiqués de personnalités politiques. Personne ne l’a dit comme ça bien sûr. On a dit « débordements », on a dit « bandes », on a dit « mode opératoire ». Mais le film, au fond c’était celui-là.
Sacre et implicite
Le sacre du PSG en Ligue des champions ce samedi 30 mai avait déplacé près de 20 000 personnes dans les rues de Paris pour fêter la victoire. Une foule immense, majoritairement pacifique, venue de toute l’agglomération parisienne. Des jeunes principalement. Des fumigènes, des drapeaux rouges et bleus aux couleurs du club de la capitale, des chants, des feux d’artifices qui visaient la lune, ou les casques des CRS qui chargeaient. Une fête comme on en fait très rarement.
Et cette foule immense a subi, comme l’an dernier, une vague de répression policière et un déluge de commentaires médiatiques et politiques. Au petit matin, le ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez annonçait 780 interpellations sur l’ensemble du territoire, dont 480 sur le seul périmètre de la préfecture de police de Paris.
Et derrière le récit du maintien de l’ordre, les phrases sécuritaires rabâchées partout, il y a un mécanisme que nous commençons à suffisamment bien documenter. C’est presque toujours pareil. Dès qu’il y a ce type d’effusions de joie après une victoire du club parisien, la couverture médiatique et politique adapte son registre. Elle glisse. Les mots s’enchaînent, chacun un peu plus chargé que le précédent, jusqu’à ce qu’on arrive à l’implicite racial.
On parle de « banlieue », de « jeunes », de « sauvagerie ». Mais de qui parle-t-on vraiment ? Il y a un impensé ici. Le même qui avait conduit Le JDD, au moment du drame de Crépol, à aligner les prénoms des suspects en une, comme un aveu de ce que le discours sécuritaire pense tout bas. Ce qu’on veut dire, ce qu’on ne dit pas tout à fait, c’est : Arabes, Noirs, étrangers. Ces corps qu’on avait pourtant bien pris soin de mettre à distance, géographiquement, méthodiquement, dans des cages dortoirs à la marge de la capitale, surgissent en plein milieu de Paris dans un éclat de joie. Comme le retour d’un refoulé politique. Le crime colonial qui revient danser au pied de la tour Eiffel. C’est ça, l’inconscient. C’est ça qu’on ne supporte pas.
Et on est ici au cœur du problème, ce n’est pas que le désordre qui est réprimé. C’est surtout la présence.
Indésirables
Et ce n’est pas une métaphore. C’est ce que la recherche documente. Pour Magda Boutros, sociologue au CRIS de Sciences Po, le racisme spatial que l’on voit à l’œuvre dans les rues parisiennes a une généalogie précise : « Le racisme contemporain que nous retrouvons ici est directement hérité de la colonisation. Dans les colonies, il y avait le quartier des colons, ségrégé du quartier des colonisés. Cette logique perdure sous deux formes : la ségrégation d’abord — les banlieues, le périphérique —, et la dispersion ensuite. Même dans les espaces de mixité, si le quartier est considéré comme européen, il faut que les corps non européens ne soient pas trop visibles. » Et le mot « indésirables » lui-même porte cette histoire. Boutros insiste, ce n’est pas elle qui utilise ce terme. C’est la police. Elle l’a découvert dans les archives d’une enquête pénale de l’IGPN, ouverte suite à la plainte collective de 18 jeunes habitants du 12ème arrondissement parisien en 2015. Dans les 284 mains courantes d’intervention, dans les rapports annuels, dans les instructions écrites données quotidiennement aux patrouilles, partout, le même mot. « Indésirables. » Il est même intégré dans le logiciel de main courante informatisée utilisé par tous les commissariats de France, cliquable dans un menu déroulant entre « tapages » et « nuisances diverses ».
Ce n’est pas un dérapage.
C’est une politique.Et ce mot a une histoire. « Ces termes ont été utilisés historiquement pour désigner les nomades dans les années 20, les juifs dans les années 30, les Algériens dans les années 60. Ça a toujours été des populations considérées comme étrangères et dangereuses au territoire national. » Les jeunes qui fêtaient le PSG le 30 mai héritent de cette désignation. Pas pour ce qu’ils ont fait. Pour ce qu’ils représentent dans un ordre spatial qui n’a pas été soldé.
Ces corps qu’on ne veut pas voir
« Ce qui pose problème, c’est le fait qu’il y ait des jeunes hommes perçus comme noirs et/ou arabes qui se retrouvent en groupe dans l’espace public », nous dit Magda Boutros. Pas leur comportement. Leur présence. La chercheuse rapporte que plusieurs chefs de commissariat, interrogés lors des auditions, ont reconnu la logique : « On se doute bien que c’est des gens qui, une fois qu’on repartira, vont créer des nuisances. Et donc on les évince de manière préventive. » Préventive. C’est-à-dire qu’on punit une présence pour un comportement imaginaire. La logique n’est pas nouvelle. On la retrouve à l’échelle du commissariat de quartier, dans les mains courantes de Magda Boutros, mais on la retrouve aussi à l’échelle plus large de l’État.
Le 30 mai, dans le dispositif que Nuñez a déployé, on comptait 22 000 policiers et gendarmes sur le territoire, dont 8 000 sur Paris et son agglomération. Comme au pic des Gilets jaunes. La fête était déjà traitée comme une menace avant d’avoir commencé. C’est ça, la répression préventive. Ce n’est pas une réponse au désordre, c’est une anticipation de la présence.
Dans un rapport co-signé avec Aline Daillère pour la Défenseure des droits en mars 2025, Boutros documente que pour certains enquêtés, le message des policiers est explicite, ils n’ont « pas le droit d’être dans la rue ». Pas le droit d’être là. Ce n’est pas une métaphore.
Et Boutros ajoute ce que dit aussi le deux poids deux mesures qu’elle documente : « Les policiers savent gérer le désordre urbain d’une autre manière que par les évictions systématiques. Mais pour certaines populations, même quand on ne constate pas de comportements incivils, on va procéder à des évictions préventives. Pour d’autres, on va leur dire : est-ce que vous pourriez baisser le ton s’il vous plaît ? »
Le contentieux
Ce n’est pas anodin que le mot « ensauvagement », qui avait provoqué une tempête politique quand Darmanin l’avait sorti en 2020, ne fasse plus sourciller personne aujourd’hui.
En six ans, le terme a fait son chemin. Il a quitté les colonnes du Figaro pour les plateaux télé, les éditoriaux de médias mainstream, les dépêches d’agence. Sans guillemets. Sans aucune précaution. Un mot comme un autre. Le glissement lexical est justement au cœur du sujet. « Casseurs », « fauteurs de troubles », « individus malveillants », on pourrait faire une analyse quasi-sémiologique des termes employés ce week-end par les médias et les responsables politiques, et montrer comment le vocabulaire de la menace s’active beaucoup plus vite quand les corps en question sont ceux-là.
Certains, pourtant, n’ont pas jugé utile de coder. Marion Maréchal Le Pen ne prend même pas la peine de métaphoriser. Dans un tweet publié dans la nuit du 30 mai, elle écrit : « Paris a connu les Vikings, les Huns, les Anglais, les Prussiens et les Allemands. Au XXIème siècle, ce sont désormais des hordes venues de ses banlieues qui déferlent au moindre prétexte pour piller, casser, incendier, violenter les Parisiens. » La banlieue dans la continuité des invasions barbares de l’histoire de France.
Ce qui est inqualifiable
Bruno Retailleau, candidat déclaré à la présidentielle 2027 et ancien ministre de l’Intérieur, ne se contente pas de condamner les violences. Il fait carrément la jonction : « Mais soyons lucides, cette crise de l’autorité ne se résoudra pas sans s’attaquer aux désordres migratoires qui alimentent depuis des années le délitement du rapport à la loi et l’affaiblissement du pacte républicain. » En une phrase, en un tweet, les supporters du PSG deviennent des immigrés. Le désordre devient une conséquence de l’immigration. Ce n’est plus un implicite racial, c’est une déclaration. Nous avons encore franchi un cap.
La machine sécuritaire était déployée avant même qu’on allume le premier mortier d’artifice. La soirée était déjà pensée comme un problème d’ordre public avant d’être pensée comme une fête. Le lendemain, Emmanuel Macron a salué « nos policiers et nos gendarmes » qui « font face à ce qui est inqualifiable ». La formule est remarquable, la joie de milliers de personnes dans la rue, c’est « inqualifiable ».
Le lendemain, le chef de l’État recevait les joueurs du PSG à l’Élysée. En grande pompe. Histoire de bouffer un peu sa part de gloire. Les joueurs, oui. Mais les supporters, ceux qui avaient pris les grenades dans la gueule, pouvaient rentrer dans leurs cités ou en mandat de dépôt. À l’image de ce garçon de 13 ans, qui a perdu l’usage de son œil suite à un tir de LBD « qui proviendrait d’une voiture de police », selon les informations rapportées par Aly Diouara, député LFI de la 5e circonscription de Seine-Saint-Denis.
Pour une ville comme Paris, Magda Boutros explique que « l’image que la ville souhaite projeter d’elle-même, c’est l’image d’une capitale européenne, chic. Et dans cette configuration-là, pour maintenir cet ordre spatial, on va procéder à la dispersion des populations qu’on estime être indésirables ». Ce qui se passe le 30 mai, c’est l’inverse exact de cette logique, les dispersés surgissent, en masse, en joie et au centre.
Dettes et maillots de foot
Juste comme ça, si on compare avec la dernière Fête de la musique, qui produit chaque année son lot de bagarres, de dégradations, de blessés, de gardes à vue, et que Nuñez lui-même a citée en comparaison sur France Inter le 1er juin, personne n’a convoqué le mot « ensauvagement ». Personne n’a fait le lien avec l’immigration. Personne n’a demandé à l’État de « reprendre le contrôle ». La Fête de la musique est un évéement institutionnel, républicain et blanc dans son imaginaire fondateur. Le désordre qui s’y produit chaque année est vu comme un épiphénomène folklorique, des maladresses de jeunesse. Même niveau de violence, même ville, mais cadrage radicalement différent.
La variable, ce n’est donc pas l’intensité des débordements.
C’est la couleur présumée des corps qui les commettent.
Même fête. Autres corps. Pas le même traitement. La République a ses préférences. La fête des barbares n’est pas un problème d’ordre public. Ce n’est qu’un problème de présence.
Parce que les camionnettes, d’habitude, elles ne viennent ici que pour livrer les colis Amazon. Ils restent pas longtemps, normalement, les mecs. En warning, sur la place de livraison, ou sur la route. Ils courent en sortant du bâtiment, parce qu’il y a une voiture qui klaxonne derrière. Faut partir vite. Faut pas rester.
En fait, il avait perdu un peu de temps dans le bâtiment, parce qu’il a dû convaincre la gardienne de lui ouvrir. Elle lui avait demandé dans le filet de la porte entrouverte pourquoi il était venu. Il lui avait montré le colis. Il a dû chercher sur son téléphone le nom de la personne qu’il venait livrer pour lui montrer que c’était vrai. Ça prend un peu de temps tout ça. Et il ne pouvait pas s’emporter non plus. Le client pourrait laisser un commentaire sur l’application. Dire qu’il avait été agressif. Il perdrait son travail. Personne ne voulait qu’il soit là. Ni la gardienne, ni le mec qui continuait de klaxonner derrière la camionnette. L’alarme sonnait, fallait qu’il se barre de là. Vite.
Alors samedi soir, bien sûr, c’était la victoire merveilleuse du deuxième titre européen consécutif du PSG. Mais c’était peut-être aussi la fête des bâtiments HLM, des livreurs Amazon, qui sont venus sans chemises sur le toit de leur camionnette de livraison, pour hurler au visage de la ville qui les chasse toute la journée. Défoncé par une vodka à 10 balles, mais ivres aussi peut-être du prétexte merveilleux qui leur était offert de revenir hurler aux pieds des bâtiments haussmanniens devant lesquels ils ne passent la journée que pour s’excuser d’avoir gêné le passage. Un périmètre dans lequel ils n’ont pas le droit de rester et qui n’a jamais soldé ses dettes coloniales. Un espace politique qui les a relégués aux marges et qui s’étonne de les voir revenir au centre. Les jeunes d’aujourd’hui, ne sont pas ceux d’hier. Et le contentieux, la dette qu’on refuse de nommer, reviendra toujours.
En fête, en émeute, ou en maillots de foot.
Crédits photo/illustration en haut de page :
Margaux Simon / Ibrahim Benaissa