Il existe un spectacle si banal qu’on ne le voit plus. Sous n’importe quel texte qui propose de taxer les grandes fortunes, des gens qui n’ont rien se lèvent pour défendre ceux qui ont tout. Le salarié ponctionné dès son premier euro s’indigne qu’on veuille faire payer les multinationales. Le retraité qui compte ses fins de mois monte au créneau pour les milliardaires. Ils ne défendent pas leur intérêt. Ils défendent celui de leur maître, et ils le font avec une sincérité, parfois une colère, qu’aucun maître n’aurait osé exiger d’eux.
La tentation est grande d’expliquer cela par la bêtise. Ce serait commode, et ce serait faux. Ces gens ne sont ni plus sots ni plus lâches que quiconque. Quelque chose de plus profond est à l’œuvre, quelque chose qu’un jeune homme du seizième siècle a nommé une fois pour toutes.
Étienne de La Boétie avait dix-huit ans quand il posa sa question. Comment un seul homme parvient-il à en dominer des millions ? Le tyran n’a qu’un corps, deux bras, deux yeux, comme le dernier de ses sujets. Sa force ne lui appartient pas. Elle lui est prêtée par ceux-là mêmes qu’il écrase. Ce sont eux qui le portent, eux qui le nourrissent, eux qui montent sa garde. Qu’ils cessent un seul instant de le soutenir, et le colosse s’effondre, non sous les coups, mais sous l’absence d’appui. La Boétie donna à cette énigme un nom qui résonne encore comme un paradoxe insoluble. La servitude volontaire.
Le mot mérite qu’on s’y arrête, car il se contredit lui-même. Comment une servitude pourrait-elle être volontaire ? Nul ne choisit ses chaînes comme il choisit un habit. Personne, le matin, ne décide d’aimer ce qui le diminue. Et pourtant le fait est là, têtu. Il faut donc que la chaîne ait cessé d’apparaître comme une chaîne. Il faut qu’elle se soit faite si discrète, si intime, qu’on la prenne non pour une entrave, mais pour une part de soi.
C’est ici que Spinoza, un siècle plus tard, éclaire ce que La Boétie avait seulement entrevu. Les hommes, dit-il en substance, se croient libres parce qu’ils ont conscience de leurs désirs, mais ils ignorent les causes qui les ont produits. Ils sentent qu’ils veulent, et ils en concluent qu’ils choisissent. Ils ne voient pas la main qui, en amont, a façonné ce vouloir. Voilà la vraie nature de la chaîne moderne. Elle n’est pas de fer, elle est faite de pensées. Des pensées que l’on croit siennes, et qui appartiennent à d’autres.
Quelles pensées ? Les plus familières. « Si on taxe les riches, ils partiront. » « L’État dépense trop, comme un ménage qui vivrait au-dessus de ses moyens. » « Chacun mérite ce qu’il possède. » Ces phrases, nous les avons tous entendues mille fois. Nous les répétons sans en chercher l’origine, persuadés qu’elles sont le simple bon sens. Mais une idée n’est jamais orpheline. Quelqu’un l’a formulée, quelqu’un a payé pour qu’elle circule, quelqu’un a intérêt à ce qu’elle devienne l’évidence de tous.
Regardons les faits, car ils sont vérifiables. En Belgique, l’impôt sur les bénéfices des sociétés est tombé de près de 57 % dans les années 1970 à 25 % aujourd’hui, et le taux réellement acquitté, une fois épuisées les niches, tourne autour de 15 %, certaines multinationales approchant zéro. Pendant le même demi-siècle, le travail est demeuré l’un des plus lourdement taxés d’Europe. On a délesté le capital et laissé le salaire porter le fardeau. Cette bascule, immense, s’est faite presque sans bruit. Comment ?
Parce que ceux qui en profitent ne possèdent pas seulement la fortune. Ils possèdent aussi les lieux où s’écrit ce que nous pensons d’elle. En Belgique francophone, presque toute la presse écrite tient désormais dans deux mains, Rossel et IPM, dont la fusion fut scellée en 2025. La télévision suit le même chemin, RTL ayant été racheté en 2022 par Rossel et le groupe DPG Media, que contrôle une famille milliardaire. Des fortunes possèdent les journaux qui nous parlent chaque matin des fortunes. Et parfois, le voile se déchire de lui-même. En mai 2024, à la veille des élections, plus de quatre cents représentants des grandes familles fortunées du pays signaient dans la presse économique une lettre ouverte contre l’impôt sur le patrimoine. Parmi eux, un dirigeant de groupe de presse, et le père de la ministre du Budget d’alors. Ceux qui détiennent l’argent, les journaux qui en parlent, et l’oreille de ceux qui font la loi, expliquant ensemble qu’il ne faut surtout pas toucher à l’argent. Cela ne s’invente pas. C’est signé, daté, imprimé.
On mesure alors le génie tranquille du dispositif. Le maître qui doit tenir ses sujets par la force vit lui-même dans la crainte. Il lui faut des gardes, et des gardes pour surveiller ses gardes. Mais le maître dont les sujets montent eux-mêmes la garde, par conviction, n’a plus rien à redouter. Il a confié sa sécurité à ceux qu’il dépouille. Quand une voix s’élève pour réclamer une fiscalité plus juste, ce ne sont pas ses hommes de main qui la font taire. Ce sont d’autres dominés, accourus spontanément, gratuitement, le défendre lui. La servitude volontaire est la seule police qui ne coûte rien et ne se retourne jamais.
Faut-il pour autant mépriser ceux qui montent ainsi la garde ? Ce serait l’erreur la plus grossière, et la plus utile au maître, qui ne désire rien tant que voir les siens se diviser et se haïr. Celui qui défend son exploiteur n’est pas un complice. Il est la victime portée à son point d’achèvement, celle qui ne se contente plus de subir la chaîne, mais l’aime, la polit, et la croit sienne. On ne lui doit pas le dédain. On lui doit la vérité, et la patience.
Car La Boétie, en posant le mal, en livrait du même geste le remède. Si la servitude tient par notre adhésion, alors la liberté ne tient qu’à notre refus. Le pouvoir des puissants n’est pas un roc, c’est une croyance partagée. Il dure tant que dure la croyance, et se fissure dès qu’elle vacille. Brisez cette première chaîne, celle des idées que l’on croyait siennes, et une seconde apparaît, restée jusque-là invisible. Une chaîne faite non d’entraves mais de conséquences. Si chacun payait son juste dû, les comptes se redresseraient, et l’on pourrait enfin financer ce qui prépare demain, les écoles, les soins, les routes, la part commune. Cette évidence-là était toujours présente. La première chaîne nous empêchait seulement de la regarder.
Tout commence par un geste qui ne coûte rien, et qui les vaut tous. La prochaine fois qu’une indignation vous montera aux lèvres pour défendre l’ordre des choses, suspendez-la un instant. Demandez-vous d’où elle vient, qui l’a écrite avant vous, et à qui elle profite. Demandez-vous qui possède le journal qui vous l’a soufflée. Ce n’est pas encore la liberté. Mais c’est le premier regard d’un homme qui commence à voir sa chaîne. Et l’on ne brise jamais que les chaînes que l’on a d’abord appris à voir.
Ibne Muna