Après le double séisme meurtrier, la population vénézuélienne est désemparée

Après le double séisme meurtrier, la population vénézuélienne est désemparée face à la défaillance de l’État

Les deux tremblements de terre survenus le 24 juin ont fait au moins 920 morts et 50 000 disparus, selon un bilan provisoire. Alors que l’État, exsangue, est incapable de venir au secours de sa population, l’aide internationale a commencé à affluer.

Alexandre Berteau

Le bilan ne cesse de s’alourdir après le double séisme qui a frappé le nord du Venezuela, mercredi 24 juin au soir. Les deux tremblements de terre, enregistrés à 39 secondes d’intervalle dans l’ouest de la capitale Caracas, ont fait au moins 920 mort·es et 3 360 blessé·es, d’après les derniers chiffres communiqués vendredi à la télévision par le président du Parlement, Jorge Rodríguez.

Le nombre de décès risque d’être revu à la hausse dans les heures et jours à venir. Dans un entretien à l’AFP, Tom Fletcher, secrétaire général adjoint aux affaires humanitaires de l’Organisation des Nations unies (ONU), a annoncé que 50 000 personnes étaient portées disparues. « Notre mission est d’en retrouver le plus grand nombre possible et de maintenir le bilan des décès aussi bas que possible, mais il va manifestement s’alourdir considérablement », a-t-il indiqué.

La seconde secousse, de magnitude 7,5 (7,2 pour la première), est la plus puissante que le pays a connue depuis un siècle. Des séismes de magnitude similaire ont causé la mort de plus de 200 000 personnes à Haïti en janvier 2010, de 73 000 personnes dans le Cachemire en octobre 2005, ou encore de près de 53 500 à la frontière entre la Turquie et la Syrie en février 2023, rappelle l’AFP.

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Des personnes trouvent refuge au complexe sportif José María Vargas à Maiquetía, dans l’État de Vargas, au Venezuela, le 26 juin 2026, à la suite des séismes meurtriers qui ont frappé le pays deux jours plus tôt. © Photo Federico Parra / AFP

L’Organisation internationale pour les migrations (OIM) a fait savoir que 6,76 millions de personnes pourraient être affectées par la situation, dont 2 millions à Caracas.

Manque de personnel et d’engins

Des dizaines d’édifices se sont effondrés dans la capitale et dans la zone littorale de La Guaira, sur la côte Caraïbe, à quelques dizaines de kilomètres au nord de Caracas. Le manque de matériel et d’engins pour déblayer les décombres, mais aussi d’outils de détection, a fait perdre un temps précieux pour extraire des victimes encore en vie alors qu’une course contre la montre commençait.

Auprès du New York Times, Jaime Lorenzo, directeur de l’ONG United Doctors of Venezuela, a ainsi décrit « des pompiers qui fouillent des bâtiments effondrés à l’aide de torches de téléphone portable en raison de pénuries de lampes de poche », ou des équipes de secours dotées de « si peu de pelles que des secouristes ont creusé à travers le béton à mains nues ».

« Lorsqu’une personne blessée était retrouvée, ce n’était généralement pas une ambulance ou un véhicule d’urgence qui l’emmenait pour qu’elle reçoive des soins médicaux, mais la voiture personnelle d’un membre de sa famille »rapporte le quotidien new-yorkais.

Face à ce que la présidente du Venezuela par intérim, Delcy Rodríguez, a appelé « une véritable tragédie »de nombreux pays ont rapidement proposé leur soutien financier, matériel et humain (pompiers, militaires, médecins…).

Les États-Unis, qui exercent une tutelle sur le pays depuis l’enlèvement de Nicolás Maduro le 3 janvier et pourraient voir dans cette crise une nouvelle occasion de renforcer leur emprise économique et militaire, ont annoncé affecter 150 millions de dollars (131 millions d’euros) d’aide humanitaire, et ont envoyé deux navires, des avions et des hélicoptères. Un premier groupe de militaires états-uniens est arrivé jeudi 25 juin à Caracas.

Pour la Commission européenne, plus de 520 sauveteurs français, espagnols, allemands, italiens ou encore tchèques se sont envolés pour le Venezuela, auxquels se sont ajoutés 68 Britanniques. Au Moyen-Orient, les Émirats arabes unis ont fait un don de 10 millions de dollars.

Delcy Rodríguez huée

« Avant même ces séismes, près de 8 millions de personnes au Venezuela avaient besoin d’une aide humanitaire. Cette catastrophe risque d’aggraver des vulnérabilités déjà existantes », a prévenu Tom Fletcher, de l’ONU.

Devant la défaillance des autorités dans cette crise et leur incapacité à y répondre rapidement, des Vénézuélien·nes ont laissé exploser leur colère. Delcy Rodríguez, qui a succédé par intérim à Nicolás Maduro, a été huée vendredi à Caracas près d’un immeuble effondré. « Ça suffit de faire campagne au milieu d’une tragédie comme celle que nous vivons », lui a lancé un groupe de riverain·es et de proches de victimes prises au piège sous les décombres, a constaté une journaliste de l’AFP.

Ces tremblements de terre, pointe le journaliste vénézuélien Boris Muñoz dans le quotidien espagnol El País, « ont mis en évidence le degré de vulnérabilité du pays, l’incapacité du gouvernement à réagir et l’effondrement des systèmes d’urgence après des décennies de négligence et de corruption, dissimulées derrière une démagogie idéologique grandiloquente ».

Les capacités de l’État vénézuélien pour répondre aux besoins de la population sont exsangues.

Yoletty Bracho, maîtresse de conférences en science politique à l’université d’Avignon

« Évidemment que c’est une catastrophe naturelle que l’État ne peut pas empêcher. Mais ce que beaucoup de Vénézuéliens ont ressenti, c’est un manque énorme d’investissement », confie Stéphane Guy à Mediapart. Ce Franco-Vénézuélien vivant aujourd’hui à Paris a eu beaucoup de difficultés à avoir des nouvelles de sa mère et de sa grand-mère, qui résident dans le quartier de Los Palos Grandes dans la partie ouest de Caracas.

Celles-ci ont survécu au séisme mais ont vu leur logement gravement endommagé par les secousses, et ne peuvent toujours pas y retourner vivre face au risque que leur immeuble s’écroule. « On manque de personnel pour intervenir, sortir les gens des débris, les emmener dans des hôpitaux, les soigner dans ces hôpitaux qui eux-mêmes manquent de médicaments », déplore Sébastien Guy.

Pour la chercheuse franco-vénézuélienne Yoletty Bracho, la gestion de cette catastrophe naturelle prend un sens très politique « après des années de destruction de l’État social et de répression de la population »« Dans un pays devenu un objet géré comme un bien privé par les gouvernements autoritaires successifs, fragmenté et visé par les sanctions économiques états-uniennes en externe, les capacités de l’État vénézuélien pour répondre aux besoins de la population sont exsangues », explique la maîtresse de conférences en science politique à l’université d’Avignon.

Un exemple parmi tant d’autres : « Le pays n’est pas équipé, cela, on le sait déjà, il y a une pénurie de pompiers – on dit qu’il y en a 15 000, mais il en faudrait plus de 80 000 », affirmait sur la télévision publique espagnole RTVE, Susana Gratius, maîtresse de conférences en relations internationales à l’Université autonome de Madrid. Elle qualifie la situation actuelle de « pire scénario possible » pour le Venezuela.