Mediapart
Tribune 21 juillet 2026
Colonel de sapeurs-pompiers professionnels – Directeur départemental honoraire des services d’incendie et de secours
Les conséquences du dérèglement climatique annoncent une augmentation de la fréquence et de l’intensité des catastrophes, plaçant durablement les services de secours au cœur des politiques publiques. Or, les débats critiques face aux crises mettent en lumière un décalage croissant entre les modes de gouvernance et les besoins opérationnels indispensables à une réponse efficace. Par Daniel Conversy, directeur départemental honoraire des services d’incendie et de secours.
Les conséquences du dérèglement climatique annoncent une augmentation de la fréquence et de l’intensité des catastrophes naturelles, plaçant durablement les services de secours au cœur des politiques publiques.
Pourtant, alors que ces enjeux prennent une importance stratégique majeure, la sécurité civile demeure largement absente du débat politique national. Les élections traitent régulièrement de sécurité publique ou de défense, mais très rarement de l’organisation du secours et de la gestion des catastrophes, alors même qu’elles concernent directement la protection quotidienne des populations.

Cette situation est d’autant plus préoccupante que notre modèle repose principalement sur l’engagement des sapeurs-pompiers volontaires, qui représentent près de 80 % des effectifs. Leur disponibilité diminue progressivement tandis que les interventions deviennent plus nombreuses, plus longues et plus complexes. Les conséquences potentielles de l’évolution du droit européen sur le statut des volontaires viennent encore accentuer cette fragilité.
Pourtant, derrière ces difficultés structurelles apparaît une interrogation plus fondamentale : pourquoi les alertes répétées des acteurs de terrain conduisent-elles si rarement à une évolution profonde de l’organisation de la sécurité civile ?
La réponse tient en partie à la gouvernance même du système.
Depuis plusieurs décennies, les missions des sapeurs-pompiers ont profondément évolué. Le secours d’urgence aux personnes, la gestion des risques majeurs, la protection des populations et la conduite des opérations complexes occupent désormais une place largement prépondérante par rapport à la seule lutte contre l’incendie. Cette évolution a conduit les officiers supérieurs des services d’incendie et de secours à développer une expertise reconnue en matière de planification, d’analyse des risques, de conduite des opérations et de gestion de crise.
Cette compétence a d’ailleurs été officiellement reconnue par la création du cadre d’emplois de conception et de direction des sapeurs-pompiers professionnels, dont les contrôleurs généraux exercent aujourd’hui des responsabilités de très haut niveau au sein des SDIS, des états-majors zonaux et de la Direction générale de la sécurité civile et de la gestion des crises (DGSCGC).
Pour autant, cette professionnalisation des acteurs opérationnels ne s’est pas accompagnée d’une évolution comparable de la gouvernance nationale.
La DGSCGC demeure essentiellement dirigée par des hauts fonctionnaires issus de parcours administratifs généralistes. Cette organisation pouvait se justifier à une époque où les services de secours ne disposaient pas encore d’un encadrement supérieur suffisamment structuré. Elle apparaît aujourd’hui de plus en plus en décalage avec la technicité des missions confiées à cette administration.
La gestion d’une catastrophe majeure constitue un métier à part entière. Elle exige une capacité d’analyse immédiate, une maîtrise des méthodes de commandement opérationnel, une connaissance approfondie des capacités des services engagés et une aptitude à prendre des décisions sous une forte pression temporelle. Ces compétences ne résultent pas uniquement d’une formation académique ou administrative ; elles s’acquièrent essentiellement au travers d’une longue expérience de terrain.
Comme dans les armées, la police nationale ou la gendarmerie, la conduite stratégique des opérations repose traditionnellement sur des responsables ayant eux-mêmes exercé des responsabilités opérationnelles. La sécurité civile constitue aujourd’hui une exception.
Les récents incendies de forêt ont illustré ce décalage. Lors des prises de parole du ministre de l’Intérieur, la communication institutionnelle met régulièrement en avant, aux côtés des autorités politiques, le Directeur général de la Sécurité civile et de la Gestion des crises. Revêtu d’un grand uniforme inspiré de celui des contrôleurs généraux de sapeurs-pompiers, assorti d’insignes de grade supérieurs, ce haut fonctionnaire incarne visuellement la présence de l’État.
Si cette mise en scène contribue à matérialiser l’action de l’État et à renforcer la lisibilité de son organisation, elle peut également entretenir une confusion auprès du public. En effet, cette représentation est susceptible de laisser penser que le Directeur général exerce le commandement opérationnel des interventions, alors que celui-ci relève, sur le terrain, de la chaîne de commandement des services d’incendie et de secours.
Or, en sécurité civile, la légitimité opérationnelle ne se décrète pas et ne se résume pas au port d’un uniforme. Elle se construit par l’expérience du terrain, la conduite effective des opérations, la connaissance des risques et la capacité à diriger des dispositifs complexes en situation de crise.
Cette confusion entre représentation institutionnelle et expertise opérationnelle participe progressivement au décrochage du système de secours face aux crises contemporaines. Elle éloigne les centres de décision de la réalité opérationnelle alors même que les catastrophes exigent une intégration toujours plus forte entre stratégie, anticipation et conduite des opérations.
La professionnalisation de la gouvernance constitue ainsi un enjeu majeur. Elle ne remet nullement en cause le rôle indispensable de l’autorité préfectorale, garante de la décision de l’État et de la coordination interministérielle. En revanche, elle conduit à s’interroger sur la place accordée aux professionnels de la gestion des crises dans la définition de la stratégie opérationnelle nationale.
La France dispose désormais de cadres supérieurs spécifiquement formés et expérimentés pour exercer ces responsabilités. Confier davantage de fonctions stratégiques et opérationnelles à ces professionnels constituerait non seulement une évolution logique de notre organisation institutionnelle, mais également une réponse adaptée aux défis posés par les catastrophes du XXIᵉ siècle.
L’enjeu dépasse une simple question d’organisation administrative. Il s’agit d’adapter la gouvernance de la sécurité civile à l’évolution des risques. Face aux crises climatiques, technologiques et sanitaires qui se multiplient, le pilotage stratégique du secours ne peut plus reposer principalement sur une logique administrative généraliste.
Il doit s’appuyer sur une expertise opérationnelle reconnue, acquise dans la conduite des crises et au contact permanent du terrain. C’est à cette condition que la sécurité civile pourra pleinement répondre aux exigences des catastrophes contemporaines et éviter le décrochage progressif du système français de secours.