Raoul Vaneigem, légende situationniste et écrivain libertaire, est mort à 92 ans

Il était l’une des dernières figures de l’Internationale Situationniste et l’un des grands inspirateurs de Mai 68, avec son ami Guy Debord. Il a été de tous les combats libertaires jusqu’au mouvement des Gilets jaunes. Il est mort le mardi 29 juillet à Barcelone.

ERIC MONSINJON

Historien de l’art, philosophe, auteur. « Seule la création sauvera le monde. »

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Portrait de Raoul Vaneigem

Raoul Vaneigem est décédé à Barcelone ce mardi 29 juillet 2026, dans la nuit. L’écrivain belge, ancien membre de l’Internationale situationniste (IS) se sera distingué par son style insurrectionnel inimitable et, surtout, par son inaltérable fidélité au projet révolutionnaire qui a consisté à «créer des situations qui empêchent tout retour en arrière».

Mais, qui était ce penseur secret? Depuis plus de soixante ans, refusant tout compromis avec le pouvoir en place, Raoul Vaneigem vivait éloigné du monde médiatique.

Né à Lessines en Belgique en 1934, il est profondément marqué par les luttes ouvrières qui ponctuent sa jeunesse. Il développe un amour de la liberté et une conception festive de l’existence. Sa trajectoire intellectuelle le conduit à rencontrer le philosophe Henri Lefebvre, auteur d’une Critique de la vie quotidienne (1947), qui le met en relation avec Guy Debord, le fondateur de l’Internationale situationniste (IS), dont les thèses allaient profondément influencer les événements de mai 68.

Membre de l’IS, de 1961 à 1970, Raoul Vaneigem est l’auteur du célèbre Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations (Gallimard, 1967), un ouvrage dans lequel il mène une critique radicale de la société spectaculaire marchande. Penseur de gauche et libertaire, il n’a cependant jamais cautionné la gauche totalitaire stalinienne, maoïste, ou castriste ; il en a même fait une critique acerbe. Une position inacceptable pour beaucoup intellectuels de l’époque, tels que Sartre et Aragon.

Fidèle à son idéal libertaire, Raoul Vaneigem n’aura de cesse de dénoncer la radicalité trahie de mai 68 et les manquements à l’esprit révolutionnaire. Avec le recul de l’Histoire, il n’est pas exagéré de soutenir que Raoul Vaneigem est un homme qui ne s’est pas trompé sur son temps. Ce qui lui confère une certaine aura à laquelle ne peuvent prétendre bon nombre de «penseurs professionnels contemporains».

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Comics par réalisation directe. Détournement d’André Bertrand (images) et de Raoul Vaneigem (texte), revue Internationale Situationniste n°11, octobre 1967.

CONTRE LA PENSEE D’ELEVAGE

Dans ces ouvrages (notamment Appel à la vie contre la tyrannie étatique et marchande), les lecteurs, instruits de son œuvre, reconnaîtront ses thèmes favoris : la critique de la société marchande spectaculaire et ses effets négatifs sur l’humanité et la nature. Ses combats n’ont jamais varié : la survie qui supplante la vie, l’homme contemporain qui vit sous le régime de la séparation, l’exploitation de la nature, du travail, de la prédation, du renoncement au bonheur, du fétichisme de l’argent, du pouvoir, de l’autorité hiérarchique, du mépris de la femme, et du fléau des religions.

Pour Vaneigem, il est important de se construire une subjectivité radicale pour lutter contre la détermination qui tend à transformer l’homme en marchandise, comme il l’écrit «pour se libérer du grégarisme consumériste». Il le dit avec beaucoup de style : «la lutte que je mène pour retrouver en moi les racines du vivant, c’est cela la radicalité.» Dès lors, comment aborder la lutte pour l’autonomie individuelle et collective si l’on ne commence pas par le refus absolu de la société marchande? Pour Vaneigem, il s’agit de prendre son destin en main collectivement, sans le recours à la violence, ni à la consultation électorale.

NI ARMES NI URNES

De quoi le collectif est-il capable? Contre ce qu’il appelle la marchandisation de l’être humain, Raoul Vaneigem défend l’idée d’un collectif qui exalte la vie, célèbre la gratuité, la solidarité et la générosité, et s’organise sous la forme d’une autogestion généralisée. L’autogestion se présente comme un projet d’organisation sociale qui rejette tout pouvoir dominant et structure hiérarchique. L’idée est ancienne et s’inscrit dans une longue histoire qui part des jacqueries du Moyen Age jusqu’aux conseils ouvriers en Russie et les collectivités libertaires espagnoles de 1936. Plus proches de nous, les zapatistes du Chiapas au Mexique constituent un modèle d’autogestion à étudier.

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Raoul Vaneigem avec Guy Debord (à gauche), en novembre 1962. © Léo Dohmen. Mireille Dohmen. Sprengers / Babelio

Pour y parvenir, bien évidemment, Vaneigem n’accorde aucune valeur au système électoral traditionnel. Mais, ce qui surprend le plus chez ce penseur libertaire, c’est le refus de la violence comme mode d’appropriation du pouvoir. Il est contre le «pouvoir au bout du fusil». Longtemps considérée par la gauche comme «accoucheuse de l’Histoire» selon la vision marxiste, la violence n’est pas une fin en soi pour Vaneigem : «Se délester de sa colère (…) quel gâchis ! Alors qu’une colère générale, fédérée, lucide aurait quelque chance de faire voler en éclats les barrières de la rentabilité».

Le projet d’autogestion généralisée de Raoul Vaneigem apparait comme un défi lancé à notre temps, soit pour le combattre, soit pour le réaliser.

Par Eric Monsinjon

« Cela fait, depuis le Mouvement des occupations de mai 1968, que je passe – y compris aux yeux de mes amis – pour un indéracinable optimiste, à qui ses propres rengaines ont tourné la tête. Pourquoi mon attachement viscéral à la liberté s’encombrerait-il de raison et de déraison, de victoires et de défaites, d’espoirs et de déconvenues, alors qu’il s’agit seulement pour moi de l’arracher à chaque instant aux libertés du commerce et de la prédation, qui la tuent, et de la restituer à la vie dont elle se nourrit ? J’ai à l’endroit du sens humain la même confiance. »

Raoul Vaneigem, Appel à la vie contre la tyrannie étatique et marchande, éd. Libertalia, 2019.