Intéressant. L’étude par ces chercheurs conclut que la forêt des Landes a cessé d’être un puits de carbone vers l’an 2000. A partir de cette date, elle a commencé à émettre plus de carbone qu’elle n’en absorbait. L’étude prend en compte les masses de carbone dans les arbres sur pied, dans les sols et dans les produits d’exploitation.
Les masses de carbone émises à l’occasion des incendies sont une manifestation du tournant, pas sa cause. Celle-ci réside dans le mode d’exploitation focalisé sur le profit à court terme dans un contexte de concurrence capitaliste intensifiée. Ce mode d’exploitation est lié directement à la propriété privée de la ressource (90% de la forêt est approprié par le privé). Et cette appropriation elle même à été favorisée historiquement par l’Etat (au détriment de l’utilisation pastorale des communs), et ce dès la création de la forêt sous Napoléon III ( un épisode d’enclosure à la française, en somme).
Les auteurs de l’article se gardent d’employer les mots « profit » et « capitalisme ». A tort, car c’est bien de cela qu’il s’agit. Marx d’ailleurs avait parfaitement saisi le fait que l’exploitation capitaliste des forêts présente, dans le cadre general de l »irrationalite de l’agriculture capitaliste, une irrationalite spécifique, du fait de l’antagonisme entre le court-termisme des proprietaires et le temps long de la croissance des arbres. Le spectre de l’auteur du Capital n’a pas fini de hanter les nuits de ces messieurs!
CITATION: « Tout l’esprit de la propriété capitaliste, orientée vers le profit monétaire immédiatement proche, est en contradiction avec l’agriculture, qui doit prendre en compte l’ensemble permanent (ständigen) des conditions de vie de la chaîne des générations humaines. Les forêts en sont un exemple frappant, qui ne sont administrées dans une certaine mesure en accord avec l’intérêt général que là où elles ne sont pas soumises à la propriété privée mais à la gestion étatique. »
L’analyse de Marx met aussi en lumière l »intérêt particulier pour l’exploitation de la forêt en tant que source de surprofit (taux de profit supérieur au taux de profit moyen, grâce au monopole de la propriété foncière).
CITATION: « Le capital consiste ici presque uniquement en capital variable, dépensé en travail, et met par conséquent en mouvement plus de surtravail qu’un autre capital de même grandeur. La valeur du bois contient donc aussi un plus grand excédent de travail non payé, ou de plus-value, que celle d’un produit obtenu avec des capitaux de composition supérieure. Le bois peut donc payer le profit moyen et rapporter, sous forme de rente, un excédent considérable au propriétaire de la forêt. Inversement, comme la coupe du bois peut facilement prendre de l’extension et sa production s’accroître rapidement, on peut supposer qu’il faut un très considérable accroissement de la demande pour que le prix du bois soit égal à sa valeur et que tout l’excédent de travail non payé (excédant le profit moyen) échoie au propriétaire sous forme de rente ».
Marx n’était évidement pas conscient de l’importance du rôle de la forêt comme puits de carbone. La possibilité qu’un changement climatique soit causé par la concentration atmosphérique croissante du CO2 ne sera évoquée qu’au tournant du siècle (par Arrhenius). Mais le basculement climatique actuel est très clairement l’exemple le plus évident de ce que Marx dénonçait comme la « gestion irrationnelle du métabolisme entre l’humanité et la nature ». Et l’irrationnalite capitaliste saute ici aux yeux d’autant plus nettement qu’elle continue, envers et contre tout, alors même qu’elle est parfaitement documentée scientifiquement!
A l’heure où Macron (quel culot!) parle de recréer une « forêt différente », il faut méditer la remarque de Marx: la precondition pour que la foret soit administrée « dans une certaine mesure en accord avec l’intérêt général » (donc de manière écologique) est qu’elle ne soit « pas soumise à la propriété privée » mais à la gestion publique. Encore cette precondition n’eliminerait-elle que l’irrationnalite spécifique de la gestion forestière par le Capital. Ce serait un pas en avant, mais une alternative structurelle nécessite l’abolition du capitalisme lui-même au niveau de la société dans son ensemble.
Bref, il y a du boulot ( sans jeu de mot forestier).