Frédéric Lordon: ’homme qu’on invite rarement au cocktail du MEDE

Frédéric Lordon, né en 1962, est économiste, sociologue, philosophe et chercheur au CNRS, au Centre européen de sociologie et de science politique.

En résumé : l’homme qu’on invite rarement au cocktail du MEDEF pour détendre l’atmosphère.
Spécialiste de l’économie politique, de la finance et des institutions, il a eu cette étrange idée de prendre Spinoza au sérieux pour comprendre le capitalisme, les passions humaines, le pouvoir et notre remarquable capacité collective à accepter des choses qui nous rendent pourtant furieux.
Depuis des années, Lordon démonte méthodiquement la finance dérégulée, l’euro tel qu’il fonctionne, le néolibéralisme et le capitalisme contemporain. Chez lui, « les marchés sont inquiets » n’est pas une information météo mais généralement le début d’un problème politique.
Auteur notamment de Fonds de pension, piège à cons ?, Jusqu’à quand ?, La Société des affects, La Malfaçon ou Imperium, il possède un talent assez particulier : partir d’une obligation d’État, passer par Spinoza, bifurquer sur Marx et terminer en expliquant pourquoi votre patron possède davantage de pouvoir sur votre existence que ne le laisse supposer votre contrat de travail.
Intellectuel clairement situé à gauche et critique radical du capitalisme, il participe aussi au débat politique et social bien au-delà du monde universitaire.
Frédéric Lordon, c’est donc un peu le type qui entre dans une réunion consacrée à “l’attractivité des marchés”, pose Spinoza sur la table et demande : “Bon. Maintenant, on parle du pouvoir ?”
Et généralement, la réunion devient beaucoup moins conviviale.
Lordon expliqué à quelqu’un qui déteste l’économie
Imagine qu’on te dise :
— Les riches sont riches parce qu’ils ont beaucoup travaillé.
— Les marchés décident.
— L’entreprise est une grande famille.
— Ton patron et toi avez les mêmes intérêts.
— Si ton salaire n’augmente pas, c’est compliqué.
— Si les dividendes augmentent, en revanche, c’est la confiance.
Lordon arrive, regarde le tableau, soupire très fort et répond en substance :
« Non. On va reprendre depuis le début. »
Pour lui, l’économie n’est pas une espèce de phénomène naturel tombé du ciel comme la pluie ou les sangliers sur une nationale.
Ce sont des rapports de pouvoir, des institutions, des intérêts, des règles et des choix politiques.
Et derrière le fameux « il n’y a pas d’alternative », Lordon entend surtout :
« Il y en a plusieurs, mais celle-ci nous arrange beaucoup. »
Son autre obsession, empruntée notamment à Spinoza, c’est que les humains ne marchent pas uniquement à l’argent.
Ils marchent aussi au désir, à la peur, à la reconnaissance, au prestige, au besoin d’appartenir à un groupe, à l’espoir de promotion et parfois à cette fascinante capacité à défendre eux-mêmes le système qui leur marche sur les pieds.
Voilà pourquoi Lordon ne parle pas seulement de salaires, de banques ou de dette.
Il parle de ce qui nous fait obéir.
Et là, évidemment, l’ambiance au séminaire RH se dégrade.
En très résumé :
Marx demande : “Qui possède quoi ?”
Spinoza demande : “Qu’est-ce qui nous fait désirer et obéir ?”
Lordon répond : “Parfait. Maintenant mettons les deux ensemble et regardons le capitalisme transpirer.”
C’est parfois dense, souvent érudit, régulièrement féroce, mais derrière les longues phrases et les concepts se trouve finalement une question assez simple :
Pourquoi acceptons-nous collectivement un système dont une bonne partie d’entre nous passe son temps à subir les conséquences ?
Et ça, même quelqu’un qui déteste l’économie peut comprendre.