Sur France Inter, Bernard-Henri Lévy a laissé entendre qu’il détenait des éléments accablants sur l’antisémitisme de Jordan Bardella. Des éléments qu’il n’a jamais rendus publics, alors qu’il accuse depuis des années La France insoumise d’antisémitisme, sans rien produire à l’appui.
L’échange, qui doit être intégralement retranscrit, est passé largement inaperçu : c’est dommage, car il pose d’intéressantes questions.
Le 2 octobre 2026, quelques jours après l’exhumation par le site d’information Mediapart d’écrits antisémites de Jordan Bardella, président du Rassemblement national (RN), Benjamin Duhamel reçoit sur France Inter l’éditocrate Bernard-Henri Lévy (BHL), venu faire la promotion de son nouveau livre.
Dans le cours de leur entretien, l’intervieweur évoque avec son hôte un épisode relativement peu connu : en février 2024, Bardella avait porté plainte pour diffamation contre BHL, qui l’avait qualifié trois mois plus tôt d’antisémite – avant de retirer cette plainte, discrètement, au mois de février 2025.
Duhamel raconte : « En novembre 2023, Jordan Bardella avait refusé de qualifier Jean-Marie Le Pen d’antisémite, et dans la foulée vous aviez dit, je crois, que Jordan Bardella est antisémite : il porte plainte contre vous, et on a appris que cette plainte avait été abandonnée. »
Réponse de BHL : « J’avais dit une chose qui me paraît tellement évidente : un type qui est incapable de dire, de qualifier les propos les plus abjects de Jean-Marie Le Pen, qui dit, ah non, rien à signaler, c’est pas de l’antisémitisme, y a toute chance qu’il soit antisémite lui-même. Donc j’avais dit ça. Il avait fait le malin, il avait roulé des mécaniques, “je fais un procès“, et cetera, “tout ça va se régler devant les tribunaux“, et puis il s’est dégonflé, en effet, juste avant le procès — à mon grand dam, parce que je peux vous dire qu’avec mon avocat, Patrick Klugman, on s’était bien préparés pour ce procès, et on en avait découvert des vertes et des pas mûres — mais ça on verra, attendons déjà que Mediapart apporte… »
Bernard-Henri Lévy, qui ne termine pas sa dernière phrase, suggère donc sur France Inter, assez distinctement, qu’avec son avocat ils ont réuni de conséquents éléments permettant de documenter son affirmation selon laquelle Jordan Bardella serait antisémite.
Et il laisse aussi entendre, à mots, là encore, à peine couverts, qu’il pourrait les rendre publics – tout en précisant que ce n’est pas encore pour tout de suite, et qu’il préfère, semble-t-il, « attendre que Mediapart apporte » de nouvelles preuves à l’appui de ses accusations.
Et bien sûr, lorsqu’on entend cela, plusieurs questions viennent immédiatement à l’esprit – que Benjamin Duhamel, fort malheureusement, ne pose pas à son hôte.
Comme celles-ci, par exemple : si vraiment BHL dispose depuis plusieurs années, comme il le sous-entend dans ses réponses à son intervieweur, d’éléments permettant de documenter l’antisémitisme du chef du RN, pourquoi diable n’en a-t-il jamais fait état, pendant tout ce temps ?
Et pourquoi ne profite—t-il pas de son passage sur France Inter pour les produire enfin ?
Il faut diaboliser Mélenchon
Cette retenue est d’autant plus troublante que depuis 2023, il n’a cessé de lancer de gravissimes accusations d’antisémitisme – non contre le RN, mais contre La France insoumise (LFI).
Le 8 juillet 2024, par exemple, au lendemain du second tour d’élections législatives qui ont été remportées par la gauche emmenée par LFI mais dont le résultat sera confisqué par Macron et ses auxiliaires du Rassemblement national, l’éditocrate écrit, dans le magazine réactionnaire Le Point (groupe Pinault), où il détient depuis de longues décennies une chronique hebdomadaire : « Jusqu’aux européennes, je disais : ni RN ni LFI, ces partis jumeaux […] également destructeurs de notre maison commune. Jusqu’à hier soir, 7 juillet, second tour des législatives, je maintenais : ni Bardella ni Mélenchon, aucun de leurs programmes absurdes, démagogiques, funestes, pareillement naufrageurs des principes républicains. Aujourd’hui, le premier est, sinon défait, du moins contenu. »
Il poursuit : « C’est l’autre faction, celle de Mélenchon, qui est, selon l’expression consacrée, aux portes du pouvoir. Et c’est elle qui, pour l’heure, incarne la principale menace pour la République, la démocratie et la France. »
Par conséquent, décrète BHL : « il faut diaboliser Mélenchon », et « marteler que les furieux qui l’entourent et qui ne cessent de clamer […] leur souverain mépris des Juifs de France pensent (et) parlent comme » l’antisémite frénétique Édouard « Drumont ».
Un si long silence
En 2024, donc, Bernard-Henri Lévy, qui prétend aujourd’hui qu’il réunissait à ce moment-là des éléments accablants — « des vertes et des pas mûres » — documentant l’antisémitisme de Jordan Bardella, expliquait pourtant que son parti était « défait » ou « du moins contenu » — et que c’était La France insoumise, contre laquelle il ne produisait en revanche aucune preuve à l’appui de cette accusation infâme, qui était antisémite, et qui représentait « la principale menace pour la démocratie ».
Par la suite : l’éditocrate a continué à soutenir que La France insoumise avait « fait de l’antisémitisme son fonds de commerce électoral et son idée fixe ».
De deux choses l’une, donc.
Soit BHL profère aujourd’hui une contrevérité lorsqu’il affirme « en » avoir découvert, avec son avocat, « des vertes et des pas mûres » sur l’antisémitisme du président du RN, parti cofondé par un ancien Waffen-SS.
Soit il dit vrai, mais il a tu ces découvertes pendant plusieurs années, durant lesquelles il a en revanche intenté d’incessants procès publics en antisémitisme contre une formation de gauche antifasciste et antiraciste — pour le plus grand bénéfice, évidemment, de l’extrême droite, que devait réjouir cette importante contribution à sa dédiabolisation.
Bien évidemment : on n’ose croire qu’un si rigoureux personnage ait menti à l’antenne de la première radio publique, à une heure de grande écoute.
De sorte qu’il faut supposer que Bernard-Henri Lévy détient réellement des éléments accablants pour Bardella.
Il est plus que temps, dès lors, qu’il dise enfin ce que sont ses découvertes – car s’il continuait à se murer, sur ce sujet, dans le silence qui a été le sien depuis 2024 : ce mutisme commencerait vraiment à ressembler à un consentement.
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