Mouvement lycéen : « Ce n’est que le début de cette révolution de la Gen Z »

Elwan Benoît et Soumaya Sarré sont devenus des visages de la mobilisation lycéenne. Dans un entretien à « Mediapart », il et elle expliquent la résilience de ce mouvement malgré un traitement médiatique à charge et une répression policière brutale. Et fixent un cap pour le 17 octobre.

Mathieu Dejean et Garance Forasté

Il a déstabilisé par sa verve l’influenceur d’extrême droite Vincent Lapierre sur le blocage du lycée Jacques-Decour, dans le IXe arrondissement de Paris, où il est élève en terminale. Elle a publié des vidéos devenues virales sur Instagram et créé la Fédération lycéenne des quartiers, après avoir mobilisé ses camarades au lycée Jean-Renoir, à Bondy (Seine-Saint-Denis).

Elwan Benoît, 17 ans, et Soumaya Sarré, 18 ans, désormais étudiante à la Sorbonne, sont devenu·es deux visages de la mobilisation lycéenne. Par leurs ancrages géographiques et leurs réalités sociales différentes, il et elle témoignent de l’extension du mouvement, parti du lycée Antoine-de-Saint-Exupéry de Créteil (Val-de-Marne) le 15 septembre avant de gagner d’autres quartiers défavorisés, puis toutes les grandes villes.

« C’est révélateur de la mentalité de notre génération : on est solidaires, on est unis, c’est ça qui fait notre force », déclare à ce propos Soumaya Sarré. En cette journée de mobilisation à l’appel de l’intersyndicale, et alors que le mouvement s’est massifié depuis le 6 octobre, les deux représentant·es de la « Gen Z » dialoguent, tirent le bilan de ces quatre semaines de mobilisation et se fixent rendez-vous le 17 octobre, où un appel à une grande mobilisation nationale a été lancé, pour la « concrétisation » du mouvement.

Illustration 1
Elwan Benoît et Soumaya Sarré dans les locaux de Mediapart, le 12 octobre 2026. © Photo Jeanne Mercier / Mediapart

« Mediapart » : Vous êtes devenu·es des figures du mouvement lycéen d’abord sur les réseaux sociaux, devenant des porte-parole de fait. Comment vivez-vous la place que les médias vous accordent désormais ?

Elwan Benoît : La place qu’on est en train de prendre aujourd’hui est assez importante. En un sens ce n’est pas dérangeant parce qu’on sait que, derrière nous, il y a beaucoup de monde. Ce qui peut être problématique, c’est que nous avons été propulsés par les réseaux sociaux et que nous bénéficions d’une large exposition, alors que tout le monde a en réalité la capacité de dire ce que nous disons. Le système médiatique fonctionne ainsi. C’est impressionnant, et je n’imaginais pas une seconde que cela puisse m’arriver.

On critique la manière dont les jeunes veulent se faire entendre, mais on ne se demande pas pourquoi ils veulent se faire entendre. Cela relève de l’adultisme.

Soumaya Sarré

Soumaya Sarré : Ce qui nous fédère, c’est qu’on se bat pour les mêmes revendications. On représente désormais une partie importante de la population puisque tous les lycées se mobilisent. Notre émergence permet à des gens qui nous soutiennent de mettre des visages sur cette lutte, et c’est tant mieux s’ils sont différents. L’essentiel, c’est qu’ils puissent s’identifier à des personnes directement concernées.

Elwan, vous avez pointé le fait que les médias se dirigeaient spontanément vers « un Blanc, avec un capital culturel assez conséquent », invisibilisant les lycéen·nes des quartiers populaires. Soumaya, est-ce pour pallier ce manque de représentativité que vous avez créé la Fédération lycéenne des quartiers ?

S. S. : Que ce soit dans la sphère politique ou dans la sphère médiatique, les quartiers populaires ont toujours été marginalisés et invisibilisés. Dans ce mouvement, il a fallu qu’on s’impose pour qu’on nous donne la parole. Parfois, il a fallu en passer par des blocages qui ont pu dégénérer, mais c’était le prix à payer pour réussir à se faire entendre. Ce syndicat répond à un double objectif : pérenniser la lutte, car il y a encore énormément de changements à apporter dans les quartiers populaires, et reprendre notre place dans la sphère politique et médiatique.

Le gouvernement, de concert avec l’extrême droite, a très vite mis en cause La France insoumise (LFI) et l’« ultragauche » dans l’embrasement du mouvement, tandis que les médias ont accordé beaucoup d’importance aux violences, certains mentionnant même les « Frères musulmans ». Qu’est-ce que ça dit de ce pouvoir ?

S. S. : C’est révélateur de la mentalité de l’État depuis des décennies. À partir du moment où des jeunes décident de prendre la parole, que ce soit dans les quartiers populaires ou dans les grandes villes, on part toujours du principe qu’ils sont instrumentalisés. C’est un faux débat qui monopolise les plateaux télé et qui détourne malheureusement l’attention du vrai débat. On critique la manière dont les jeunes veulent se faire entendre, mais on ne se demande pas pourquoi ils veulent se faire entendre. Si cette violence existe, c’est parce que ça fait trop longtemps que les élèves ne sont pas entendus. Pour moi, cela relève de l’adultisme.

E. B. : Je trouve cette histoire d’instrumentalisation ridicule. C’est toujours la même rengaine, comme l’a très bien dit ma camarade : ils nous prennent pour des enfants. Est-ce que LFI contrôle les enfants dans l’ombre ? Moi, personnellement, je ne me sens pas du tout contrôlé. Quant aux violences, je pense à Hélder Câmara [figure brésilienne des droits civiques, surnommé « l’archevêque rouge » – ndlr], qui définissait trois types de violence. On parle beaucoup en ce moment de la violence de la révolution, mais on ne parle pas assez de la violence de la répression, ni de celle qui amène à ces deux violences là, c’est-à-dire la violence que subissent les opprimés, qui font face à la misère. C’est là la première violence : la violence d’État.

L’un comme l’autre, vous ne cachez pas non plus la sympathie que vous inspire LFI, à travers des personnalités comme Jean-Luc Mélenchon ou Bally Bagayoko, le maire de Saint-Denis. Qu’est-ce qui vous parle chez eux ?

E. B. : Les autres partis politiques sont les bienvenus, mais encore faut-il qu’ils viennent ! Regardez à l’Assemblée nationale, combien de partis se lèvent du banc pour porter notre parole ? Combien se lèvent du banc pour dénoncer le fait qu’on préfère dépenser 1 200 euros dans des LBD [leur coût unitaire estimé – ndlr] que dans un système d’aération dans un lycée ? Il n’y a que La France insoumise qui le fait. Pourquoi on s’intéresse à eux ? Tout simplement parce qu’eux nous entendent, là où les autres ne nous ont jamais écoutés.

Illustration 2
Soumaya Sarré a participé à la création d’un syndicat pour défendre la voix des lycéen·nes des quartiers populaires. © Photo Jeanne Mercier / Mediapart

S. S. : Ce sont les seuls qui n’ont pas le discours selon lequel on n’est pas capables de réfléchir par nous-mêmes. Et ce sont les seuls qui se déplacent dans les mobilisations lycéennes – comme d’ailleurs dans toutes les autres mobilisations. Ce sont les seuls qui n’ont pas honte et qui ne mâchent pas leurs mots concernant ce que les lycéens revendiquent. Ils n’ont tout simplement pas peur d’être présents.

De toute façon, le discours en face sera toujours le même : si ce n’est pas La France insoumise qui nous manipule, ce sont les Frères musulmans. Leur soutien ne nous semble donc pas problématique, même si les lycéens n’ont pas besoin d’eux, ni d’être politisés pour se mobiliser contre leurs conditions d’études.

Qu’est-ce que les responsables politiques ne comprennent pas depuis plusieurs années de ce qu’il se passe dans les lycées ?

S. S. : Ils n’ont pas compris que tout est à refaire dans le système scolaire : le budget, les emplois du temps, la manière dont les heures sont distribuées… C’est la raison pour laquelle beaucoup de lycées sont solidaires du mouvement né dans les quartiers populaires. C’est révélateur de la mentalité de notre génération : on est solidaires, on est unis, c’est ça qui fait notre force. Quand j’entends que le gouvernement veut mettre en place des plateformes pour recueillir nos revendications, ça me fait rire. Ils connaissent depuis longtemps les revendications, elles sont médiatisées, elles sont sourcées.

Malgré la répression policière, vous avez maintenu une ambiance de joie et de dérision dans le mouvement, ce qui a sûrement participé à sa massification. Pourquoi est-ce important pour vous de garder cet état d’esprit ?

S. S. : Ce n’est que le début de cette révolution « Gen Z ». C’est la première fois qu’on voit des jeunes qui se réunissent dans les mobilisations pour faire des battles d’aura, qui mettent la musique à fond et qui dansent malgré la répression. On est conscients que ce pour quoi on se bat est très sérieux, mais on se dit que pour être plus forts et pour aller plus loin, il faut avoir ces moments de joie dans les manifestations et dans les blocages. C’est important de garder la tête haute, parce que si on s’arrête à toutes les violences que la police commet à l’égard des jeunes qui se mobilisent, on ne pourra pas continuer.

On utilise les trends de TikTok avec les battles d’aura, les musiques de Theodora et tout ce qui nous permet de nous allier, alors qu’eux essayent de nous diviser.

Elwan Benoît

E. B. : D’autant plus que je ne sais pas qui a considéré que la révolution voulait dire la violence ! Moi, personnellement, je ne caillasse aucun flic. Le seul truc violent que j’ai dit, c’est « Acab » [pour « All Cops are Bastards », « Tous les policiers sont des bâtards » – ndlr]. Oh mon Dieu ! La révolution, ça veut dire le changement, ça ne veut pas dire le désordre. Nous, on veut du changement. Et pour l’obtenir, il va falloir qu’on se comprenne tous ensemble. On utilise donc les trends de TikTok avec les battles d’aura, les musiques de Theodora et tout ce qui nous permet de nous allier, alors qu’eux essayent de nous diviser.

Dans vos manifestations, on remarque la présence de drapeaux français et de jeunes qui chantent « La Marseillaise ». Deux symboles que l’extrême droite pensait avoir accaparés. Est-ce un pied de nez que vous leur faites ?

E. B. : Il faut arrêter de penser que le drapeau français est de droite. Comme La Marseillaise, c’est 1789 [le chant a été écrit trois ans plus tard, en 1792 – ndlr] ! Aimer la France, ça ne veut pas dire oublier l’histoire désastreuse de la France dans le monde. Nous sommes critiques de l’histoire de France. Mais La Marseillaise et le drapeau français nous fédèrent. Ils nous unissent.

S. S. : C’est un pied de nez qui s’adresse à la fois à l’extrême droite et au gouvernement. On ne boira plus leurs paroles, ni celles de l’une ni celles de l’autre. Aujourd’hui, malgré les violences policières, malgré les mains arrachées et les dents cassées, c’est le gouvernement qui a peur qu’on renverse l’ordre social qu’il veut nous imposer. C’est le gouvernement qui a peur qu’on ose enfin reprendre la place qu’on nous a volée. On s’impose et on ose enfin prendre la parole.

Au-delà des revendications des lycéen·nes, il y a donc aussi une dimension antifasciste dans ce mouvement. À six mois de la présidentielle de 2027, pensez-vous jouer un rôle pour faire reculer le Rassemblement national ?

S. S. : Clairement, ce mouvement s’est énormément politisé. Dans chaque blocage, dans chaque manifestation, on voit des drapeaux palestiniens, on voit que les causes se fédèrent. Je pense que la concrétisation de ce mouvement, ça sera le 17 octobre. On peut espérer avoir le soutien des agriculteurs, des ouvriers et de tout le monde en fait. La date tombe très bien dans la chronologie de nos mobilisations.

Illustration 3
Elwan Benoît, élève au lycée Jacques-Decour, dans le IXe arrondissement de Paris. © Photo Jeanne Mercier / Mediapart

E. B. : Il est clair qu’on se politise à travers ce mouvement et qu’on revendique des choses au-delà des problèmes économiques. Par exemple contre les discriminations dans les lycées – que ce soient les agressions sexuelles, les actes d’islamophobie, le racisme, l’antisémitisme. C’est aussi pour ça qu’on réclame plus de moyens dans l’éducation ! Pour que les élèves ne tombent pas dans ces déviances d’extrême droite.

Depuis le début de la mobilisation, il y a eu une main arrachée, des yeux atteints, une mâchoire cassée et de très nombreuses gardes à vue. Pensez-vous que le gouvernement a cru éteindre votre mobilisation par la répression policière ?

S. S. : Bien sûr. Quand vous vous rendez dans un blocage devant un lycée du 93 [Seine-Saint-Denis – ndlr] et que vous voyez douze camions de gendarmerie, vous ne vous dites pas que c’est proportionné pour faire face à des jeunes de 14 ans. Cela s’inscrit dans la continuité de la stratégie de l’État, qui est de nous faire taire.

La répression réservée en particulier aux lycées de quartier est très révélatrice de la manière dont le gouvernement nous perçoit : comme des racailles.

Soumaya Sarré

Par ailleurs, la répression réservée en particulier aux lycées de quartier est très révélatrice de la manière dont le gouvernement nous perçoit : comme des racailles, comme des jeunes qui sont en proie au chaos, qui veulent juste semer le désordre. Mais les gens qui filment constamment et les réseaux sociaux nous ont d’une certaine manière protégés. En voulant éteindre le mouvement, ils ont fait le contraire.

E. B. : Le Haut-Commissariat de l’ONU aux droits de l’homme s’est récemment dit « inquiet » de notre répression. Forcément, la police nous exaspère. Nous, les lycéens, on veut un service d’ordre, on ne veut pas des mecs armés qui chargent alors même que nous n’avons rien fait. D’autant plus que la police est aujourd’hui une institution qui est raciste, on le sait. Nous ne voulons pas de cette police alors même que notre mouvement est pacifiste et que nous savons pertinemment que le service d’ordre suffit.

Qu’attendez-vous de cette nouvelle manifestation avec les syndicats, le 13 octobre ? 

S. S. : Qu’elle soit un avant-goût de ce qu’on attend du 17 octobre. Le fait que les syndicats se joignent concrètement à nous sur le terrain permet d’augmenter la portée de notre voix, et c’est important. Les lycéens ont réussi à faire en sorte que ce mouvement ne leur soit pas volé : c’est leur colère, ce sont leurs revendications, mais elles touchent un monde bien plus large.

Pourquoi le mouvement du 17 octobre, contre l’augmentation du prix de l’essence, peut-il être un moment de convergence entre des personnes qu’on a tendance à opposer selon vous – la jeunesse, les agriculteurs et agricultrices, les Gilets jaunes ? 

S. S. : Ce sera la date qui va permettre qu’on se rassemble. Même si on a des revendications différentes, on subit tous l’inflation et la vie chère. Le point commun, c’est que c’est l’État qui détient la solution. Il est vrai qu’on a pour habitude d’opposer ces mouvements entre eux, mais on a compris qu’il fallait s’unir malgré nos différences, car c’est le jour où on peut changer les choses.

E. B. : On est tous touchés par la situation. J’ai entendu plein de monde dire que j’étais un bourgeois, mais mes parents gagnent un salaire moyen, ils sont touchés comme les autres par l’inflation et l’explosion des prix ! Ce qu’on a généralement tendance à dire à nos camarades, c’est que là, on est en train de se battre pour nous, et que demain, le 17 octobre, on se battra pour les adultes mais aussi pour notre futur.