Les socialistes ont choisi Raphaël Glucksmann

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Penchons-nous sur le parcours du candidat, il tient sur un timbre. Fils d’André Glucksmann, philosophe de profession, c’est-à-dire homme payé pour penser à voix haute devant des gens qui ne l’ont pas demandé, lequel trouva la guerre d’Irak fort belle et Nicolas Sarkozy fort bien. Le fils ne tomba pas loin de l’arbre. En 2007, il fut désigné candidat aux législatives à Paris par un petit parti de droite nommé Alternative libérale, dont le nom a l’honnêteté de dispenser de lire le programme. Il se retira avant le vote, ce qui est prudent, puis jura douze ans plus tard n’avoir jamais été candidat, ce qui est humain, et le journal Libération vint rappeler les faits, ce qui est désagréable. On ne refait pas son passé. On peut seulement espérer que personne n’a gardé les coupures de presse.
Il partit ensuite en Géorgie, le pays coincé entre la Russie et la Turquie, conseiller pendant quatre ans le président Mikheïl Saakachvili, un libéral chéri de Washington, grand vendeur de services publics, dont le régime s’effondra en 2012 sur des vidéos de torture en prison. Quand ces images firent tomber le ministre de l’Intérieur, c’est sa vice-ministre qui prit la suite par intérim : Eka Zgouladze, madame Glucksmann à la ville. Le monde est petit. Saakachvili dort aujourd’hui en prison et Glucksmann se présente à l’Élysée. En sociologie, cela s’appelle une trajectoire ascendante. En morale, cela ne s’appelle pas.
De retour à Paris, notre homme écrivit des livres, ce qui ne fait de mal à personne, fréquenta les plateaux télé, ce qui fait du mal à tout le monde, et déclara en juin 2017, avec le sérieux d’un médecin qui constate le décès, que le Parti socialiste était mort. En 2018, il fonda son propre parti, Place publique. En 2019, il conduisait la liste du Parti socialiste aux européennes. Le mort payait son enterrement, et le croque-mort, bon prince, acceptait de monter dans le corbillard. Depuis : un siège de député européen, pas une mairie, pas un conseil communal, pas un seul emploi qui ne consiste à parler. Sa compagne, Léa Salamé, présentait le journal de 20 heures de France 2. Elle a dû quitter l’antenne à chacune de ses trois candidatures, ce qui fait d’elle la seule salariée de France dont la carrière dépend des ambitions de Raphaël Glucksmann, avec Raphaël Glucksmann.
Je sens que mes compatriotes se frottent les mains. Qu’ils cessent. Chez nous aussi, l’espèce prospère. Conner Rousseau dirige Vooruit, le parti socialiste flamand, sans avoir jamais été embauché ailleurs qu’en politique, ce qui a l’avantage de lui éviter toute rancune personnelle envers les patrons. Georges-Louis Bouchez, le patron du MR, a l’élégance de se dire libéral. Avant la politique, il a eu deux employeurs : le cabinet d’un ministre et l’université, soit deux fois l’État, ce qui, pour un libéral, est une forme de fidélité. Il n’a jamais créé d’entreprise, mais il préside un club de football, et dans le Borinage, croyez-moi, c’est un pouvoir autrement sérieux que le MR. Theo Francken, lui, est ministre de la Défense avec pour tout bagage militaire quinze années de tweets sur les migrants. À l’heure des drones, qui sait, c’est peut-être une école de guerre.
Mais le maître, mesdames et messieurs, le champion toutes catégories, c’est Macron. Lui a pratiqué l’imposture à l’échelle industrielle, et il a eu la délicatesse de nous laisser un bilan, ce que les imposteurs font rarement. Neuf années de « ni droite ni gauche » et de « start-up nation », avec en prime ce surnom de « Mozart de la finance » offert par une presse qui n’avait pas pris la peine d’écouter le disque. Les 500 plus grosses fortunes de France ont doublé, de 571 à plus de 1 100 milliards d’euros. La pauvreté est au plus haut depuis que l’institut de statistiques la mesure : 15,4 % de la population, 9,8 millions de personnes. La dette s’est alourdie de plus de 1 200 milliards. Un imposteur, voyez-vous, n’est pas quelqu’un qui ne fait rien. C’est quelqu’un qui fait tout cela en vous regardant droit dans les yeux et en vous expliquant, la main sur le cœur, que c’est pour votre bien. Le voleur, au moins, baisse les yeux.
Car il faut distinguer, et je vous prie d’excuser ce moment de sérieux. L’imposteur n’est pas le menteur. Le menteur connaît la vérité et la cache ; il la respecte à sa façon, comme le voleur respecte la serrure. L’imposteur, lui, ne se pose plus la question. Il ne se demande pas si c’est vrai, il se demande si ça passe. Et dans un monde où l’écran a remplacé l’expérience, ça passe toujours mieux que la vérité, qui a le tort d’être compliquée, le défaut de mal passer à l’image et la mauvaise habitude de contrarier.
Ce que cela coûte ? À la politique, l’intelligence, ce qui, vous me direz, n’est pas une grosse perte. Quand celui qui décide ne connaît rien au sujet, il paie des consultants pour lui apprendre ce que les gens de terrain savent depuis vingt ans, et quand ça casse, il convoque une conférence de presse, ce qui coûte moins cher qu’une solution et se photographie mieux. Aux citoyens, tout le reste. Ce sont eux qui paient les consultants. Ce sont eux qui attendent aux urgences pendant que l’infirmière remplit un tableau pour prouver qu’elle travaille, tableau destiné à quelqu’un qui n’a jamais soigné personne et qui s’en est fait une carrière. Et ce sont eux qui finissent par ne plus croire à rien, ce qui n’est pas de la bêtise, mais de l’expérience. Hélas, l’expérience ne vote pas mieux que la bêtise.
Pourquoi votent-ils pour ça, alors ? Parce qu’on ne leur montre que ça. Parce que celui qu’on a vu cent fois a l’air plus solide que celui qu’on n’a jamais vu, comme le canapé du magasin paraît toujours plus costaud que celui du salon. Parce que l’imposteur rassure : il est lisse, il est simple, il ne dit jamais que c’est compliqué. Celui qui sait est fatigant, il a des détails, de la colère et de mauvaises nouvelles, et personne n’invite à souper l’homme qui apporte de mauvaises nouvelles. Et parce que, lorsqu’on a fini par croire qu’ils se valent tous, on prend le plus distrayant, comme on choisit la comédie plutôt que le documentaire, un samedi soir, quand on est crevé. Les 120 000 votants de la primaire n’ont pas été roulés. Ils ont pris ce qui était en promotion, comme vous et moi.
Il y a une justice dans tout cela, mais elle marche avec une canne. L’imposteur de gauche, après vingt ans à faire semblant de défendre les gens, a fabriqué de ses propres mains l’électeur de l’imposteur de droite, lequel a au moins la décence de ne pas faire semblant. On appelle cela l’alternance. C’est le même menu, mais la serveuse a changé de parfum.
On ne subit pas le règne de l’imposteur, mesdames et messieurs. On vote pour, et on y retourne. La seule riposte ne coûte rien, et c’est précisément pour cette raison que personne ne la tente : changer la question. Non pas « que dit-il ? », mais « qu’a-t-il fait ? ». Glucksmann fera son score, et je lui souhaite bien du plaisir. Il est déjà en place. Il ne nous reste qu’à savoir combien de temps nous continuerons à voter pour ce qui passe bien, en nous étonnant ensuite, les mains dans les poches, que ça se passe mal.
Ibne Muna

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