Crise en Equateur : un bond dans la dégradation capitaliste et la décomposition de l’Etat

L’engrenage de la violence extrême et de la décomposition de son État ont plongé l’Équateur dans une crise sociale et politique sans précédent, moins de deux mois après l’entrée en fonction du nouveau gouvernement de Daniel Noboa. Que se passe-t-il réellement dans le petit pays andin ? Quelques premières notes.

Photo : Les militaires ont pris le contrôle des rues en Equateur. La nuit, les contrôles sont extrêmement sévères, les militaires vont jusqu’à déshabiller et humilier les personnes qui passent dans les rues.

En quelques jours, les événements ont pris une tournure vertigineuse. Le dimanche 7 janvier, Adolfo Macías, « Fito », chef de la plus grande organisation criminelle du pays, Los Choneros, s’est évadé de la prison régionale de Guayaquil, où il purgeait 13 ans d’une peine de 34 ans pour trafic de drogue, assassinat et crime organisé, et devait être transféré le jour même à la prison de haute sécurité de La Roca. Daniel Noboa a ensuite décrété l’état d’urgence pour 60 jours, avec un couvre-feu de six heures la nuit et la liberté totale des forces armées et de la police nationale pour qu’elles poursuivent leurs opérations là où elles le souhaitent.

Mais au milieu de l’état d’urgence, un autre dirigeant important du groupe criminel Los Lobos, Fabricio Colón Pico, arrêté peu de temps auparavant à Quito, s’est lui aussi évadé de la prison de Riobamba avec 39 autres prisonniers, et les gangs criminels ont réagi, en particulier dans la ville de Guayaquil. Des groupes armés ont ainsi tenté d’intervenir à l’université de Guayaquil, à l’hôpital public Teodoro Maldonado et ont occupé la chaîne TC Televisión, prenant en otage certains de ses employés lors d’une émission en direct. Noboa a ensuite émis un nouveau décret de « conflit armé interne », ordonnant aux forces armées de mener des actions militaires avec des méthodes claires de guerre civile, et qualifiant 22 groupes criminels organisés de « terroristes » et « d’acteurs non étatiques belligérants » qui doivent être neutralisés.

Face à la succession des événements, les garanties démocratiques et les droits de l’homme pour l’ensemble de la population ont été balayés, ouvrant la voie à une politique punitive de violence d’État où tout le monde peut être suspecté. La situation d’État qu’elle instaure est une situation « d’exception » qui ne laisse pratiquement aucune limite aux forces armées, à la police et à son propre gouvernement. Cette tournure autoritaire et militarisée du gouvernement minimise le fait évident que la sécurité des prisons ne peut être contournée sans la complicité d’acteurs politiques à différents niveaux du pouvoir de l’État, même au-delà du système pénitentiaire, policier et judiciaire.

Les gangs du crime organisé tels que Los Choneros et Los Lobos, liés aux organisations mexicaines de trafic de drogue telles que le cartel de Sinaloa et le cartel de Jalisco – Nouvelle Génération, entre autres, constituent des entreprises de plusieurs millions de dollars qui transcendent les frontières et gagnent en puissance en aggravant la crise du régime bourgeois équatorien, en raison de la décomposition de l’État qu’ils génèrent, comme cela s’est produit au Mexique et en Colombie.
Nous savons que le développement des gangs et des organisations de narcotrafiquants ne vient pas de nulle part, dans quelque pays que ce soit, et qu’il ne peut se faire sans liens avec l’État lui-même. Ces liens entre les criminels et l’appareil d’État montrent comment le capitalisme et ses mécanismes de pouvoir sont conçus pour servir les intérêts de ceux qui sont au sommet. Ainsi, des institutions telles que la police, les forces armées et le pouvoir judiciaire sont souvent à la fois directement et indirectement impliquées, par leur participation active et consciente avérée dans le soutien et l’expansion de ces réseaux criminels, en plus de la corruption de l’État.

La « guerre » inventée par Daniel Noboa est une stratégie vouée à l’échec, bien connue dans des pays comme le Mexique ou même les États-Unis.

Daniel Noboa a assuré le 11 janvier qu’il devait y avoir une unité totale sur les bancs de l’Assemblée nationale pour prendre des mesures économiques dures et faire face aux dépenses que l’État devra engager pour la « guerre » contre le trafic de drogue. Alors qu’il a envoyé pour approbation sa proposition de loi économique avec une augmentation de 12% à 15% de la TVA, parmi d’autres mesures qui doivent être résolues dans les 30 jours, il cherche à approfondir les plans d’ajustement au profit des entreprises et au détriment des travailleurs, le tout sous le prétexte de la « guerre » contre le trafic de drogue. Il prévoit de payer « sa guerre » avec l’argent de la population en augmentant l’un des impôts les plus régressifs et en ne taxant pas les grands groupes économiques, les secteurs financiers et les entreprises.

Ainsi, les coûts de la sécurité et de la crise économique sont rejetés sur la classe ouvrière, comme à l’époque de ses prédécesseurs, tandis qu’il met en parallèle en œuvre des politiques d’intervention musclée et de militarisation. La politique du gouvernement ouvre un scénario de répression comme outil de contrôle, de criminalisation de la pauvreté, de persécution sélective de ceux qui font partie des majorités populaires et des pauvres, exposant ainsi la dégradation d’un système capitaliste qui a été remis en question lors des élections [1].

Tenter de contenir la dégradation de l’État en concentrant le pouvoir entre les mains de l’armée par une déclaration de guerre interne est une stratégie connue depuis des décennies dans des pays comme le Mexique avec des politiques telles que la « guerre contre les narcotiques » sous la présidence de Felipe Calderón, ou en Colombie sous l’ère Uribe, et même aux États-Unis avec les politiques de « guerre contre la drogue ». Les confrontations armées, l’autoritarisme du gouvernement, la perte de garanties et la terreur pour la population sont la formule directe de l’échec qui a entraîné au Mexique plus de 400 000 meurtres et plus de 100 000 disparitions entre 2006 et aujourd’hui. Il ne s’agit pas seulement d’une militarisation, mais d’une soi-disant guerre où toute la population est criminalisée et visée, principalement les jeunes et les pauvres, et notamment les migrants.

Nous pouvons maintenant voir comment par la polarisation croissante en tant que politique gouvernementale et comment par la peur distillée parmi la population, Noboa cherche à obtenir une acceptation tacite de la répression étatique. Un consensus qui progresse dans les hautes sphères, violant les droits fondamentaux, pour renforcer le contrôle social dans un cadre d’une régression conservatrice. Ce consensus inclus y-compris les partisans de Correa, regroupés dans le mouvement de la Révolution citoyenne [2], ainsi que tout le reste de l’arc politique.

Les conséquences de ces décisions sont palpables dans le pays, où la libéralisation du commerce des armes, qui favorise les opérations des gangs criminels ayant des liens avec l’État, prend forme. Dans le même temps, la militarisation accrue du pays vise à inhiber tout signe de mécontentement social.

S’inspirant de modèles de violation nationale des garanties individuelles, démocratiques et des droits de l’homme, comme celui de Nayib Bukele [3], le terrorisme d’État devient en Equateur une forme de gouvernement contre la population. Noboa se positionne ainsi comme un bonapartiste réactionnaire et militariste, suivant l’exemple d’autres régimes latino-américains, non seulement le bukeleisme, mais aussi celui de Javier Milei en Argentine.

Les États-Unis profitent de la situation pour renforcer leur présence en Équateur. M. Biden a déjà annoncé qu’il enverrait en Équateur le chef du commandement sud, le général Laura Richarson, ainsi que de hauts responsables de la lutte contre les stupéfiants et de la diplomatie. Ils se préparent à fournir une « aide » militaire et sécuritaire, conformément à des accords antérieurs qui rendent possibles des mécanismes allant au-delà du conseil stratégique, puisqu’ils ouvrent la possibilité de débarquer des troupes et même de remettre en place des bases militaires. Nous connaissons déjà les objectifs de ces politiques impérialistes qui, avec l’argument de la guerre contre le trafic de drogue, redoublent leur contrôle politique dans la région, et nous connaissons également les résultats. La Colombie et le Mexique ont beaucoup à nous dire.

La véritable cause de la crise et du contrôle militaire

La profonde crise économique et sociale en cours découle des mesures d’ajustement sévères dictées par le Fonds monétaire international (FMI) et du maintien de la dollarisation, qui ont été renforcées par l’ancien président Guillermo Lasso, mais qui avaient déjà été débutées par le gouvernement de Lenin Moreno [4], mettant fin à la période corréiste. Si Lasso a marqué le retour de la droite au pouvoir et radicalisé les politiques d’ajustement, Daniel Noboa fait un bond de plus dans cette direction.

Les gouvernements de Lenín Moreno et de Guillermo Lasso ont essayé d’appliquer des plans économiques sévères imposés par le FMI. Ils ont avancé avec certaines mesures, mais ils se sont heurtés à la grande résistance et à la rébellion des travailleurs, des majorités populaires et des peuples indigènes, malgré la soumission des directions politiques du mouvement de masse qui ont détourné les processus. L’épisode Lasso s’étant soldé par un échec retentissant.

Les promesses faites au peuple qu’avec le FMI et la poursuite de la dollarisation, la crise économique serait rapidement surmontée, se sont effondrées. La situation s’est aggravée et avec elle la crise sociale et la pauvreté se sont creusées, avec des conséquences qui affectent directement la classe ouvrière, les secteurs populaires et les grandes communautés des peuples d’origine. Cette situation a conduit au développement de bandes criminelles, liées à la détérioration des conditions économiques, qui profitent du manque d’opportunités d’études et d’emploi, en particulier chez les jeunes précaires.

Le renforcement de la puissance militaire est en réalité un instrument de contrôle social plus strict et de surveillance quotidienne du peuple contre les libertés démocratiques et les droits de l’homme, qui canalise d’importantes ressources de l’État vers l’appareil sécuritaire et répressif, et non vers la santé ou l’éducation. Les tactiques d’intimidation inhérentes au déploiement des forces militaires ont un impact sur les classes ouvrières et les opprimés, où l’espace d’organisation sociale et de protestation est plus restreint.

L’instauration d’un état de siège, en particulier dans les zones où l’expression du mécontentement social est la plus évidente, n’est pas seulement une politique visant à étouffer la contestation, mais aussi à garantir l’ordre de l’État comme l’exige le FMI, donnant ainsi la priorité à l’ordre imposé par la sécurité sur les droits et les libertés de la population. Le véritable objectif de la militarisation est de préserver les relations de pouvoir existantes, de veiller à ce que la classe dirigeante conserve sa position privilégiée, tandis que la classe ouvrière reste marginalisée. Il est donc évident que cette dynamique de contrôle social sert à aggraver les inégalités existantes et à saper les revendications légitimes des travailleurs et des peuples indigènes.

Noboa à la présidence et le soutien de Revolución Ciudadana [5] et d’autres forces politiques

L’accession au pouvoir de Daniel Noboa, dans un contexte de turbulences politiques marquées par la mort croisée [6] décrétée par l’ancien président Guillermo Lasso en 2023, met en lumière les liens profonds entre pouvoir économique et pouvoir politique en Equateur. Noboa, issu de l’un des conglomérats économiques les plus puissants du pays – le groupe Exportadora Bananera Noboa – apparaît comme la figure de proue présidentielle dans une nation marquée par l’agitation sociale et la crise économique. Cependant, son élection a soulevé des questions, compte tenu de la longue histoire de son groupe familial avec des allégations d’évasion fiscale et des politiques de travail douteuses.

Une semaine après le début de son mandat, le président Noboa a présenté à l’Assemblée nationale un projet de loi intitulé « loi organique sur l’efficacité économique et la création d’emplois ». L’empressement à faire passer ce paquet de mesures fiscales ne correspondait pas à l’urgence de résoudre le prétendu manque de liquidités publiques, mais plutôt aux intérêts des conglomérats économiques alliés à Noboa. Cette confluence de politiques néolibérales extrêmes a révélé l’alignement du président sur les États-Unis et rappelle la tentative ratée de Lasso l’année précédente.

Le projet de loi propose une déréglementation fiscale avec des avantages pour les débiteurs et des exonérations fiscales qui profitent aux activités économiques proches de ces groupes de pouvoir ; il préconise une libéralisation économique qui favorise des zones de libre-échange disséminées abusivement sur l’ensemble du territoire, avec des avantages fiscaux et de travail excessifs ; et une privatisation ambitieuse des infrastructures et des services publics de l’État par le biais de partenariats public-privé, laissant aux mains du secteur privé la capacité discrétionnaire de définir les tarifs et les conditions de service. Ces dernières semaines, le ministre de l’économie et des finances, Juan Carlos Vega, a déclaré que le gouvernement analysait le ciblage des subventions aux carburants et que les dépenses des entreprises publiques seraient réduites d’environ un milliard de dollars.

La politique économique de l’Équateur est façonnée par un modèle d’accumulation radicalement modifié par la dollarisation en 2000, alors qu’auparavant les agro-exportations et le pétrole définissaient l’accumulation du capital. De nouveaux acteurs sont apparus, tels que les banquiers, les importateurs, les transnationales et une diversité de groupes économiques qui gèrent tout, des médias au secteur pharmaceutique. Ces acteurs, ainsi que les agro-exportateurs et les agro-industriels, comme la famille Noboa, ont continué à chercher à accroître leurs marges bénéficiaires et leur pouvoir de marché. La présidence de Noboa représente une opportunité pour ces groupes de réorienter l’équilibre en leur faveur, en facilitant un processus de réformes de privatisation.

Mais Noboa n’est pas seul, au début de son mandat il a mis en place un pacte parlementaire dont les principaux partis membres sont la Revolución Ciudadana de l’ancien président Rafael Correa et le Partido Social Cristiano, dont sont originaires tous les autres partis de droite en Equateur. Le corréisme, en tant que force parlementaire, soutient aujourd’hui un gouvernement qui cherche à démanteler les structures de l’État qu’il prétendait autrefois défendre, une réalité qui montre la nature changeante de la politique équatorienne, où les intérêts de groupe ont un poids décisif. Noboa et son gouvernement, avec l’accord de la base parlementaire corréiste, avancent dans la mise en œuvre d’un programme politique et économique conçu pour favoriser les élites, dans un Équateur habitué aux turbulences et aux changements politiques.

Ce soutien a fait un bond après la prise en otage de la chaîne TC Televisión et le nouveau décret de « conflit armé interne » signé par Noboa, qui a été soutenu par l’ensemble du spectre politique et qui comprenait une déclaration publique de Rafael Correa sur ses réseaux sociaux et un communiqué de la CONAIE [7] appelant à l’unité nationale derrière le président. En d’autres termes, il s’agit d’approuver la politique consistant à faire descendre les militaires dans la rue sans jamais remettre en question la collusion des bandes criminelles avec l’État, le monde politique, le système judiciaire et les forces de répression.

Une sortie progressiste à la crise actuelle

Les mandats successifs de Moreno, Lasso et Noboa en Équateur ont aggravé la situation du pays. Leurs politiques néolibérales ont exacerbé les inégalités et accru la vulnérabilité des travailleurs, des pauvres et des communautés indigènes. Les réformes économiques entreprises ont constamment donné la priorité aux intérêts des pouvoirs économiques et des entreprises, perpétuant un cycle d’appauvrissement et de marginalisation sociale.

Dans le même temps, la réponse de l’État à l’augmentation de la criminalité a consisté à renforcer l’appareil répressif. Cette politique répressive est devenue l’étendard d’une prétendue stabilité à un coût très élevé pour les libertés démocratiques et les droits de l’homme, et même avec un lourd fardeau économique comme on le voit avec la taxe sur la valeur ajoutée.

Il est également regrettable de constater le rôle joué par les directions des différents mouvements syndicaux et sociaux qui, au lieu de défendre les droits et les intérêts de la classe ouvrière et des secteurs opprimés, ont choisi la voie du pactisme avec ces gouvernements, comme nous l’avons vu au plus fort des luttes contre Lenin Moreno, et pire encore avec les accords de gouvernement qu’elles ont fait avec Guillermo Lasso.

En détournant les processus de résistance, ils ont affaibli la lutte du peuple lors des dernières rébellions et ont manqué l’occasion de lutter efficacement pour imposer les revendications de la classe ouvrière et des secteurs opprimés et exploités. Il est nécessaire d’exiger que ces directions rompent avec leurs politiques conciliantes et appellent à de véritables plans de lutte pour mettre en échec toutes ces politiques répressives et anti-ouvrières du gouvernement Noboa et des groupes d’affaires.

La lutte pour une solution progressiste à la crise que traverse le pays ne peut partir que de solutions structurelles centrées sur les besoins de la classe ouvrière et des secteurs les plus touchés par les politiques capitalistes. Une lutte qui ne peut être menée que par la classe ouvrière, dans la construction d’une issue par le bas, dans un gouvernement ouvrier.

[1L’élection présidentielle de 2023 fait suite à la destitution du précédent président, Guillermo Lasso, et est notamment marquée par l’assassinat d’un des principaux candidats, Fernando Villavicencio, 11 jours avant le premier tour, note du traducteur.

[2Rafael Correa est la figure centrale de la gauche néoréformiste équatorienne, il a été président du pays de 2007 à 2017 et y conserve une très grande influence, note du traducteur.

[3Président du Salvador ayant instauré depuis 2019 un régime autoritaire, ultra-sécuritaire et ultralibéral, note du traducteur.

[4Président de l’Equateur de 2017 à 2021, issu du courant de Rafael Correia, mais ayant mené une politique bien plus à libérale que son prédécesseur, ce qui avait fini par provoquer une scission dans le mouvement corréiste, note du traducteur.

[5Parti de l’ancien président Rafael Correia, principale force politique de gauche en Equateur, note du traducteur.

[6Procédure politique équatorienne permettant à un président de démissionner en dissolvant le parlement, elle est utilisée en 2023 par Guillermo Lasso, alors que le parlement menait une procédure de destitution contre lui, note du traducteur.

[7Confédération des nationalités indigènes de l’Équateur, note du traducteur.

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