Un producteur de fleurs pollue eau et terre du Finistère

Par Chloé Richard et Jonathan Konitz (photographies)

11 avril 2024

L’irrigation des champs de bulbes dégrade la zone humide, dénoncent les associations dans leurs plaintes.

Étang asséché, terre et eau polluées aux pesticides… Un producteur de bulbes et de fleurs du Finistère est visé par deux plaintes d’associations écologistes. Elles demandent réparation.

Plomeur et Tréguennec (Finistère), reportage

Tous les ans, à l’arrivée du printemps, c’est la même chose : l’entreprise de production de bulbes floraux Kaandorp, située à Plomeur, dans le sud du Finistère, organise sa « fête des fleurs », qui attire quelques milliers de visiteurs. Sur des centaines d’hectares, les rouge, jaune, mauve et rose pétant des jonquilles, tulipes, iris, jacinthes et autres fleurs à bulbes irradient l’horizon. Les couleurs contrastent avec le reste du paysage, qui se résume à des dunes de sable — le célèbre spot de surf de La Torche est à quelques centaines de mètres —, et des landes ternies par le manque de soleil cet hiver. Mais contrairement aux années précédentes, la fête a quelque peu été gâchée.

L’édition 2024 de la « fête des fleurs » de Plomeur a vu sa fin précipitée début avril par la météo pluvieuse, qui a accéléré la floraison des bulbes. Surtout, la presse locale a fait savoir, le 15 mars, que l’entreprise Kaandorp faisait l’objet d’une double plainte de la part des associations Bretagne vivante et Eau et Rivières de Bretagne, pour « non-respect de l’arrêté préfectoral et dégradation de zone humide » à l’étang de Saint-Vio, situé à quelques kilomètres de là, dans la commune de Tréguennec.

En 2023, la préfecture du Finistère a mis en demeure l’entreprise Kaandorp de régulariser le prélèvement d’eau à Saint-Vio : depuis des années, l’entreprise pompe de l’eau dans cet étang sans autorisation préfectorale. Les associations reprochent également aux bulbiculteurs une pollution aux pesticides des ruisseaux situés à proximité de l’exploitation.

Les plages de la pointe de La Torche se trouvent à proximité des champs de bulbes. © Jonathan Konitz / Reporterre

Pour marquer le coup, le 24 mars, une trentaine de manifestants se sont rendus à la fête pour « montrer l’envers du décor », explique Mangrove [*], du collectif Bassines non merci 29. Les activistes espèrent notamment voir la pompe de Saint-Vio démontée. Des banderoles avec comme slogan « Bulbes devant, mort au tournant » pour dénoncer le modèle intensif de l’entreprise agricole étaient également étendues. Une manifestation surprise qui n’a pas été bien accueillie par les organisateurs, insultes et coups ayant plu sur les militants.

Un étang parfois asséché dès avril

Si la double plainte déposée par les associations Bretagne vivante et Eau et Rivières de Bretagne fait l’actualité, le pompage d’eau de Saint-Vio n’a rien de nouveau. « Depuis des années, notre association dénonce cette situation », explique Nicolas Forray, secrétaire général d’Eau et Rivières de Bretagne. « L’étang appartient au Conservatoire du littoral et le pompage date des années 1960. Il préexistait à l’achat de l’étang par le Conservatoire et aussi à l’installation de l’entreprise Kaandorp dans les années 1980 », dit à Reporterre Bernard Trebern, adhérent de l’association Bretagne vivante depuis 1995.

Et d’ajouter : « Quand le Conservatoire du littoral a acheté le site autour de l’étang de Saint-Vio dans les années 2000, la convention de pompage avec l’ancien propriétaire a été conservée. Un tarif progressif pour l’eau pompée a été fixé. Cette convention précisait que l’entreprise Kaandorp devait obtenir une autorisation de la part de la préfecture, cela n’a jamais été fait. » Faute d’action de la part du bulbiculteur, un an après cette mise en demeure par la préfecture, les associations ont porté plainte.

Bernard Trebern, membre de l’association Bretagne vivante, devant l’étang de Saint-Vio. Des tuyaux enterrés alimentent les champs de l’entreprise Kaandorp. © Jonathan Konitz / Reporterre

Les associations ont chacune de leur côté fait appel à la justice pour « soutenir les services de l’État » dans leur action en faveur de la préservation de la ressource en eau, précise Bernard Trebern. Un fait qui contraste, un an après les événements de Sainte-Soline et sa manifestation contre les mégabassines fortement réprimée. « Nous suivons de près les actes de l’administration, elle facilite notre intervention. Nous nous contentons d’apporter des éléments probants au procureur », souligne Nicolas Forray.

Selon les années, ce sont entre 70 000 et 145 000 m3 d’eau qui sont pompés à Saint-Vio, au point de parfois assécher l’étang, qui dispose d’un volume moyen d’eau de… 145 000 m3. Il se trouve également dans une zone classée Natura 2000 et Ramsar, la convention relative aux zones humides remarquables. « Le site de Saint-Vio est une réserve ornithologique intéressante, des échasses et des vanneaux huppés nichent ici. Avant, il y avait aussi des combattants et des barges à queue noire. Mais comme la zone humide est parfois asséchée dès fin avril, des oiseaux ont arrêté de nicher ici », dit Bernard Trebern.

Depuis 1995, Bernard Trebern constate les dégâts commis par la bulbiculture dans le sud du Finistère. © Jonathan Konitz / Reporterre

Pollution de la terre et de la mer

Localement, la culture de bulbes concerne trois entreprises qui travaillent en agriculture conventionnelle sur « pas loin de 500 hectares », selon l’adhérent de Bretagne vivante, qui ajoute : « La terre sableuse est recherchée par les cultivateurs, elle donne des bulbes propres, sans terre. Mais la culture des bulbes est peu compatible avec le milieu. La nappe phréatique est perchée [peu profonde]. Naturellement, l’hiver, il y a de l’eau, et l’été, c’est sec. Les bulbes ont besoin de l’inverse : d’un hiver sec et d’eau en été. »

La bulbiculture locale affecte aussi la qualité des ruisseaux entourant les exploitations depuis de longues années. Sur le territoire couvert par le syndicat mixte Ouesco (pour Ouest Cornouaille), chargé de la gestion de la ressource en eau et de sa qualité, « il n’y a pas un cours d’eau sans pesticides. Aucun ne répond aux exigences fixées par le Sage (schéma local d’aménagement et de gestion des eaux) », soit 1 microgramme par molécule et par litre d’eau et 5 microgrammes pour l’ensemble des substances actives, précise Thomas Picheral, directeur d’Ouesco.

Les terres sableuses ont un avantage pour les agriculteurs : elles produisent des bulbes propres, sans trop de terre dessus avant leur commercialisation. © Jonathan Konitz / Reporterre

Les ruisseaux entourant les champs de bulbes — ruisseaux de Penmarc’h, Tronoën et La Torche — présentent des concentrations encore plus fortes que le reste des cours d’eau de Cornouaille, avec des résultats parfois dix fois supérieurs aux seuils, d’après les résultats obtenus en 2018, 2019 et 2020. De l’asulame, un herbicide interdit depuis 2012, a également été détecté par les agents de Ouesco. La Bretagne est par ailleurs un territoire au sol granitique, qui compte essentiellement des nappes d’eau superficielles, proches du sol. « Une zone particulièrement sensible aux transferts de polluants », indique Thomas Picheral.

Le syndicat mixte Ouesco a tenté, avec les producteurs de bulbes, de mettre en place des mesures agroenvironnementales (MAE) pour améliorer les pratiques de l’exploitation Kaandorp. « Mais les outils sont peu adaptés au système bulbicole. Les MAE sont davantage faites pour des systèmes de production laitière », indique Thomas Picheral. En 2018, des surfeurs de La Torche racontaient à Ouest-France avoir, à certaines périodes de l’année, des brûlures sur la peau, peut-être liées à la pollution de l’eau.

Des surfeurs de La Torche racontaient en 2018 avoir eu des brûlures sur la peau, peut-être liées à la pollution de l’eau. © Jonathan Konitz / Reporterre

Contactée par Reporterre, l’entreprise Kaandorp a déclaré être dans « l’impossibilité de trouver un bureau d’étude capable de faire ce qui est demandé par la DDTM [la direction départementale des territoires et de la mer] », c’est-à-dire une étude d’impact. Si l’entreprise devait se passer de l’étang de Saint-Vio, elle aurait besoin de réaliser « une nouvelle retenue d’eau d’une capacité de +/- 100 000 m3. En fonction de la météo, certaines années nous sommes entre 50 000 et 60 000 m3, mais les années sèches les besoins sont plus importants ».

Pour l’exploitation agricole, « le climat est idéal ainsi que les sols. Seul bémol : les printemps secs, mais ça existe partout ». Quant à la pollution de l’eau par les pesticides, l’entreprise répond « qu’une fois de plus, on a tenté de nous mettre ça sur le dos, sauf que la grande majorité des molécules trouvées ne sont pas utilisées sur nos cultures ». Pour le maire de Plomeur, Ronan Crédou, « on met tout sur le dos des bulbiculteurs, mais il n’y a pas qu’eux qui polluent à La Torche ». L’édile faisant ici référence à une ancienne décharge sauvage qui a récemment été résorbée. Il ajoute : « Cela fait quarante ans qu’ils sont sur notre commune, des milliers de gens viennent voir les fleurs. Ça ne déplaît pas à tout le monde, mais au moins à certains, comme les associations. »

En 2012, les trois entreprises de bulbes de Plomeur ont déjà été condamnées à des amendes pour usages de pesticides non homologués en France, mais autorisés aux Pays-Bas. Pour Nicolas Forray, « l’entreprise Kaandorp sabote et dégrade un espace à renommée internationale. La mise en demeure de la préfecture nous a amenés à faire des recherches novatrices ». Ainsi, avec la double plainte qui s’ajoute à la mise en demeure, reste à savoir quelle ampleur la justice donnera à ces plaintes.

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