Comment l’AIE et l’AFP tentent de masquer le déclin irréversible du nucléaire dans le monde

Par Stéphane Lhomme
Directeur de l’Observatoire du nucléaire
Mercredi 2 avril 2025

L’Agence internationale de l’énergie (AIE) est une organisation internationale qui ne peut pas se permettre de publier des chiffres faux. Mais il existe des façons subtiles de tromper l’opinion sans en avoir l’air, en l’occurrence pour essayer de masquer le déclin irréversible de l’énergie nucléaire sur Terre.

La méthode choisie par l’AIE à cet effet est aussi simple que choquante : elle comptabilise ensemble les énergies renouvelables et le nucléaire, ce dernier étant qualifié au passage d’énergie propre : un véritable négationnisme par rapport aux ravages des mines d’uranium, à la production de déchets radioactifs, aux rejets radioactifs et chimiques massifs dans les rivières et les océans, etc.

Dans son rapport mondial « Global Energy Review », publié lundi 24 mars, l’AIE insiste lourdement sur le fait que plus de 80% de l’augmentation de la production d’électricité sur Terre entre 2023 et 2024 sont générés par « les renouvelables et le nucléaire« , mais il faut faire soi-même les calculs pour voir que ce total se répartit en 66% pour les renouvelables et 14% seulement pour le nucléaire.

Qui plus est, l’accroissement de la production nucléaire est essentiellement dû à la remise en fonction de réacteurs en panne en 2023 – par exemple des réacteurs français touchés par la fameuse « corrosion sous contrainte » – ce que l’on ne peut en aucun cas considérer comme la conséquence d’un accroissement du nucléaire.

Les petites manœuvres de l’AIE sont hélas reprises en France par l’Agence France presse (AFP) qui, dans sa dépêche évoquant le rapport de l’AIE, écrit sans donner de détails que « Les énergies renouvelables et le nucléaire ont fourni 80% de l’électricité supplémentaire consommée en 2024″. L’AFP ajoute aussi que, « Ensemble, ces deux sources d’énergie représentent pour la première fois 40% de la production totale d’électricité dans le monde« , oubliant de préciser que ce total (41% en fait) se compose de 32% de renouvelables et 9% de nucléaire.

C’est avec des méthodes aussi déplorables qu’est entretenue dans l’opinion l’idée que l’atome serait une énergie massive et incontournable, qui plus est en pleine croissance. En réalité, en se reportant aux précédentes publications annuelles de l’AIE, sans bien sûr que cette dernière n’en fasse état, on constate que la part du nucléaire dans la production mondiale d’électricité est passée de 17,1% en 2001 à 9,1% en 2024 : non pas une baisse mais un véritable effondrement.

Ce dernier va d’ailleurs se poursuivre malgré le nombre sidérant de médias qui reprennent en choeur l’expression « le retour en grâce du nucléaire« . Il est vrai que les effets d’annonces sont légion : divers pays ou industriels annoncent pour « bientôt » la construction de réacteurs de différents genres : des petits (les fameux SMR), des gros (les EPR ou EPR2 français qu’EDF… ne sait pas construire), des réacteurs à fusion, au thorium, etc.

La plupart des ces réacteurs n’existent que sur le papier et, sous peu, il ne restera pas grand-chose de cette agitation. En effet, le plus grand ennemi de l’atome est… la calculette : une fois les prévisions établies, il apparait que le coût de l’électricité nucléaire est très largement et définitivement supérieur à celui de l’électricité renouvelable.

Les mensonges – par omission ou non – en faveur du nucléaire ont hélas une conséquence grave : tant que l’opinion publique n’est pas consciente de la réalité de la situation, il reste possible de lui faire croire qu’il serait justifié et même nécessaire de lancer la construction de nouveaux réacteurs, en l’occurrence des EPR – baptisés EPR2 pour simuler une évolution… qui reste encore à démontrer – prévus en premier lieu à Penly (Seine-Maritime).

Nous pouvons sans crainte de nous tromper assure que, si EDF retrouve le mode d’emploi et parvient à construire ces réacteurs et les mettre en service (au mieux vers 2040), personne ne voudra acheter leur électricité, concurrencée par des productions renouvelables qui, dans 15 ans, seront toujours plus massives et encore moins chères qu’aujourd’hui.

Il est encore largement temps de stopper le chantier de Penly – seuls quelques terrassements préparatoires ont eu lieu – et d’annuler tous les projets nucléaires afin de préparer dès aujourd’hui un avenir qui ne peut s’éclaircir qu’avec une politique basée sur les renouvelables et les économies d’énergie.

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