Maintien de l’ordre, une histoire à la française

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Mediapart republie un chapitre du livre de David Dufresne Maintien de l’ordre (Fayard), où est détaillée la démilitarisation des gestions de la colère populaire par l’État, de la Commune de Paris à nos jours. Une évolution aujourd’hui stoppée net.

Où les Soldats du Roi tirent sur le peuple… Où sont créés de toutes pièces les premiers services d’ordre… Où les forces de l’ordre se démilitarisent… Où les CRS recrutent à Vichy, puis cognent en Mai-68… Où psychologie et matraque s’allient… Où les banlieues passent du rodéo à l’émeute… Et où des constances et des ruptures jalonnent les habitudes françaises en matière de police des foules.

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Maintenir l’ordre, contenir la contestation : l’affaire remonte à loin, c’est une affaire d’État au sens propre. Le pouvoir, qu’il soit monarchique ou républicain, démocrate ou autocrate, a une constance : il se réserve le monopole de la violence. Lui et lui seul peut en user. La différence, de taille, selon les régimes, se niche dans le cadre législatif que se donne l’État. Pendant l’Ancien Régime, l’État se construit contre les jacqueries et les féodalités locales. Pour mater les révoltes des pieds bleus — les teinturiers — la France crée des gens d’armes (ancêtres des gendarmes) au Moyen Âge.

La culture du soulèvement puise ses racines ici : dans ces colères paysannes, puis urbaines. 1789, bien sûr. La Bastille, qu’on prend un 14 juillet et qui devient symbole national, et quel symbole : la consécration du pouvoir de la rue. Puis les boutiquiers de Paris, les ouvriers, en 1795. Puis 1830 et 1848, bien entendu. Et la Commune, 1871, et ses barricades qu’on ne cesse depuis de se réinventer. À grands traits, le maintien de l’ordre à la française ressemble à ça : une succession de dates, de prises de rue et de conscience, d’évolutions. Pendant que la culture de la manifestation se propage, la police s’adapte. En un siècle, le maintien de l’ordre s’est démilitarisé. C’est à la police d’assumer l’ordre public ; pas aux militaires. Avec, parfois, de bien curieuses méthodes, si peu civiles, comme les premiers agents provocateurs sous Louis-Philippe. L’histoire du maintien de l’ordre, c’est bien plus que l’histoire policière. C’est l’histoire de France.

La démilitarisation

1871, la Commune. La répression est sanglante. Les militaires tirent sur le petit peuple de Paris. Le discrédit est total. En 1880, le régime républicain comprend que les choses doivent cesser. Et qu’on ne peut pas, qu’on ne peut plus répondre par les armes aux royalistes, aux boulangistes, aux bonapartistes, aux anarchistes, aux révolutionnaires socialistes.

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Le sociologue Patrick Bruneteaux résume : « Le pouvoir politique demande aux forces militaires de se contenir davantage et de trouver des moyens moins destructeurs : balle à tir réduit, suppression des lances des dragons, recours à la poussée des chevaux, frappe avec le plat du sabre. Les soldats pouvaient disperser mais “en faisant preuve jusqu’aux dernières limites de sang-froid”. »[1] Les fondements du maintien de l’ordre moderne sont posés. Plus de modération, plus de tolérance, plus d’encadrement. Il y aura une police spécifique, une « police des foules ».En 1921, la France se dote des premiers pelotons de gendarmes mobiles. C’est un tournant. Pour les soldats, la création de cette force mobile sonne comme une respiration : les militaires, formés à la guerre, n’apprécient que modérément de se contenir face à la foule. Depuis quelques années, on assiste en outre à des désertions au sein de l’armée. Les jeunes soldats refusent de plus en plus de mater leurs pères paysans, leurs voisins ouvriers, leurs frères grévistes. Comme en 1907, lors du soulèvement viticole dans le Languedoc, quand des gradés, originaires du Midi, refusèrent les ordres[2].

Entretemps, on invente les premiers services d’ordre. Les uns (gendarmes mobiles) vont avec les autres (les « gros bras » des syndicats). Si le principe de la graduation dans la réponse policière est posé, il doit s’accompagner d’une forme de complicité avec les manifestants. La protestation devient, pour une part, un champ balisé. Qu’il semble loin le temps (1831) où un premier texte a codifié les manifestations, faisant de toute réunion publique un acte séditieux dès lors que l’ordre de dispersion avait été donné.

En 1899, un homme va jouer un rôle considérable en la matière, le préfet Lépine, à Paris. Il déclare qu’il a mission « non pas de supprimer les manifestations sur la voie publique (…) mais de les rendre de plus en plus inoffensives ». Surnommé « le préfet de la rue », Louis Lépine fonde sa conception sur l’emploi des policiers en grand nombre, la rapidité des interventions et la minimisation des risques. Un triptyque encore d’actualité.

Dans ses mémoires, le préfet Lépine s’amuse des méthodes de diversion/dispersion qu’il avait créées : « Sur la place de la République, les gens arrivaient comme au spectacle et c’était en effet une représentation que je leur offrais, pour qu’ils n’aient pas l’idée de s’égayer ailleurs. Les deux plateaux de la place étaient occupés par une troupe. Sur les chaussées, tout autour, je faisais défiler au galop de chasse, par rangs de dix et à courts intervalles, des pelotons de chasseurs à cheval, de hussards, de dragons, toute la cavalerie légère qui tient mieux que l’autre le pavé, d’ailleurs sablé. Il ne venait à l’idée de personne de prendre à partie les chevaux. La foule s’entassait sur les trottoirs et cela durait jusqu’à la nuit. Les gens disaient : “Allons voir le manège Mouquin”. C’était le nom du sous-directeur de la police municipale qui présidait à la manœuvre. Les barrages étaient refoulés dans les rues adjacentes où les gens de désordre trouvaient à qui parler. »[3]

Janvier 1907, nouveau cap dans l’acceptation des cortèges. Georges Clemenceau concède que les manifestations peuvent être négociées, à une condition : qu’il y ait « de la discipline et une organisation sérieuse ». Des mots qui rappellent exactement ceux tenus par la préfecture de Police à propos des organisateurs de la manifestation des Invalides, le 23 mars 2006[4]. Dans les années 1920-1930, l’autorité civile est définitivement aux commandes, elle est la seule responsable.

Aujourd’hui encore, tout usage de la force ou des armes doit être soumis à son autorisation. C’est bien le préfet, représentant civil de l’État, qui doit conduire et contrôler toutes les opérations. L’armée est reléguée. Les gendarmes mobiles « inventent » le barrage en ligne, se dotent de moyens divers pour maintenir les manifestants à distance, et mettent au point de nouveaux procédés (« vagues de refoulement, porte de sortie laissée aux manifestants, gestion d’une place ou d’un axe… » [5]).

Survient le 6 février 1934. Une manifestation d’extrême droite tourne à l’émeute. Place de la Concorde, la police est prise de court. Dix-neuf morts. Émoi national et riposte à gauche, qui lance les bases de son Front populaire à venir. Un an et demi plus tard, les députés votent un décret-loi, qui encadre aujourd’hui encore les manifestations de rue en France. Nous sommes le 23 octobre 1935, l’Assemblée nationale consacre le droit fondamental de manifester mais impose aux organisateurs de déposer une déclaration préalable de manifestation, « de manière à protéger les libertés publiques tout en assurant le maintien de l’ordre dans les rues de la capitale ». Soixante-dix ans plus tard, on en est là.

Naissance des compagnies républicaines de sécurité

Vichy crée les gardiens de la paix des corps urbains et les groupes mobiles de réserve, les GMR. Leur but : lutter « contre les terroristes » de la Résistance. Certains iront très loin dans la collaboration avec les Allemands. À la Libération, les GMR seront dissous. Dissous ? Oui, dans un nouveau service : les compagnies républicaines de sécurité (CRS), créées officiellement comme force de réserve.

En réalité, les CRS ont une double parenté. D’une part, les anciens GMR, plus ou moins épurés (d’où les slogans, plus tard de CRS = SS) ; et d’autre part… la Résistance. C’est de Gaulle qui en a voulu ainsi. Il souhaite limiter l’influence des maquisards communistes des FFI (Forces françaises de l’intérieur). Quoi de mieux que de leur faire rendre les armes et les fondre dans un grand service ? Le 8 décembre 1944, le gouvernement provisoire se dote ainsi des soixante-dix premières compagnies républicaines de sécurité.

Trois ans plus tard, les grandes grèves insurrectionnelles de 1947 vont permettre aux CRS de s’imposer comme force principale de maintien de l’ordre… Pour la première fois, on utilise des gaz lacrymogènes à titre expérimental. Les occupations d’usine sont l’épreuve de feu des CRS. Comme le seront 1968, ou les émeutes de 2005. C’est le paradoxe du maintien de l’ordre : il gagne ses galons quand le pays explose. Mais en 1948 quand les CRS deviennent « réserve générale de police à vocation nationale », les communistes quittent le corps. Ils refusent d’aller mater leurs camarades ouvriers.

La suite, c’est l’Algérie et le maintien de l’ordre des deux côtés de la Méditerranée. Ce sont les morts algériens, en plein Paris, tués par la police. Six, le 14 juillet 1953. Deux à Douai en 1955. Les CRS sont envoyés à Alger, Oran, Constantine. Sur le sol métropolitain, l’État d’urgence est décrété. Il sera le seul précédent à celui de… novembre 2005, dans la foulée des émeutes. Le 17 octobre 1961, c’est le massacre-sur-Seine. Des dizaines de Maghrébins meurent. Jetés à la Seine pour la plupart par des gardiens de la paix de la préfecture de police, alors dirigée par Maurice Papon. Un silence de près de trente ans s’abat sur les événements. Officiellement, il n’y a eu que trois morts. Des historiens estiment le nombre de victimes à plus de deux cent vingt.

En 1951, Jean Shira, un commissaire de police de la Ville de Paris, édite un guide d’interventions intitulé : « Principes généraux d’action des forces du maintien de l’ordre sur la voie publique ». Les croquis qui servent son propos sont particulièrement explicites[6]. Le n°12, nommé « Schéma d’un S.O. pour une manifestation sur la VP présentant un danger intérieur », prévoit barrages fixes, barrages filtrants, « manifestation à contenir » et autre « mouvement de la réserve au cas où la manifestation tenterait un changement d’itinéraire ». L’exemple est situé à Paris, place du Colonel-Fabien… siège du Parti communiste français. Le n°14, « Schéma d’un S.O. pour une réunion publique interdite », a pour théâtre le carrefour Monge et… La Mutualité, « salle de réunion ».

Le 8 février 1962, huit personnes trouvent à leur tour la mort au métro Charonne. Le Parti communiste avait appelé à manifester pour la fin de la guerre d’Algérie. Les années 1960 passent ainsi et semblent ramener la France quelque part au milieu du XIXe siècle, quand maintien de l’ordre et folie policière se confondaient. Le docteur Leibovici était présent dans son service, à l’hôpital Saint-Antoine, à Paris, le soir du métro Charonne. Quatre des huit victimes y sont décédées : « Je retiens de mon premier mort un fait : la volonté de tuer. Un seul coup, unique, mais terrible, avait fait éclater le crâne, car il n’y avait pas d’autre coup ailleurs. Seul un effroyable coup de “bidule” [7] avait pu fracasser cette tête et tuer l’homme en quelques instants. Je retiens aussi le sadisme meurtrier d’agents en furie qui entassaient les gens dans le métro, en hurlant, les assommaient longuement, à tour de bras, sous une grêle de coups, avec tout : bâtons, bidules, guéridons et tables de café. N’est-ce pas aussi du sadisme que matraquer, à loisir, la tête d’un homme évanoui ? » [8]

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