La vente des masques par la grande distribution suscite des remous

« Défaut d’anticipation » de l’Etat ou « polémique insensée », la vente des masques par la grande distribution suscite des remous

Critiquée par des responsables politiques, la grande distribution s’est défendue d’avoir constitué des « stocks cachés » de masques à usage unique.

Le Monde avec AFP Publié le 03/05/2020

Les professionnels de santé, dont certains ont dit manquer de masques pendant des semaines, critiquent la vente massive de masques par la grande distribution. STEPHANE DE SAKUTIN / AFP

La polémique continue d’enfler sur les stocks de masques de la grande distribution. Le chef de file des députés d’opposition Les Républicains (LR), Damien Abad, fustige, samedi 2 mai au soir, l’Etat pour son « défaut d’anticipation » face aux grandes surfaces qui ont affirmé avoir « sécurisé » plusieurs centaines de millions de masques en vente dès lundi.

« Comment se fait-il que l’Etat français soit supplanté par les grandes surfaces et qu’on n’ait pas pu préempter les commandes de masques, et les stocks pour les distribuer aux masseurs, dentistes, sages-femmes, infirmiers libéraux… à toutes celles et tous ceux qui ont manqué de masques et ont dû gérer la pénurie au quotidien ? »

« Il ne s’agit pas de mettre en cause les grandes surfaces », assure le député de l’Ain auprès de l’Agence France-Presse, « mais ce qui est incompréhensible, c’est que Carrefour et Leclerc sont plus puissants que l’Etat » et « ont la capacité de faire des commandes massives ».

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Soutenant que ces commandes ont été passées il y a une dizaine de jours, au moins, le député estime que le gouvernement a fait preuve d’« un défaut d’anticipation et aurait pu préempter une partie de ces stocks ».

La menace d’un dépôt de plainte

Plus tôt samedi, le président de la région PACA, Renaud Muselier (LR), a menacé, dans un tweet, de dépôt de « plainte pour mise en danger de la vie d’autrui et non-assistance à personne en danger » et donné « trois jours à la grande distribution pour prouver qu’elle n’avait pas de stock secret de masques pendant la crise ».

Renaud Muselier

@RenaudMuselier

La grande distribution a-t-elle stocké des masques alors que les soignants étaient rationnés ?
Les enseignes doivent faire preuve de transparence et transmettre leurs bons de commande et de livraison, sans quoi je déposerai plainte immédiatement !

« S’il était avéré que ces commandes et ces livraisons sont très largement antérieures à la mise en vente ce lundi (…), cela signifierait une chose très claire : pendant que notre pays subissait une pandémie mondiale et sans précédent, ces entreprises ont stocké des produits de première nécessité (…) dans un but commercial et de communication », écrit M. Muselier, dans un communiqué.

Vendredi, le chef de file des Insoumis, Jean-Luc Mélenchon, s’était lui aussi dit « écœuré » face aux volumes de masques annoncés par la grande distribution.

« Il n’y a pas de loup »

Les groupes Carrefour et Leclerc, qui comme toute la grande distribution, pourront vendre des masques à partir du 4 mai, ont annoncé avoir sécurisé respectivement 225 millions de masques (dont 175 millions dits « chirurgicaux ») et 170 millions (uniquement « chirurgicaux »).

« Je trouve ça dégueulasse car ça casse le front qui s’est construit entre le personnel de santé et le monde économique », a réagi le président du géant Leclerc, Michel-Edouard Leclerc, dans une interview au Journal du dimanche.

« C’est de la diffamation que de raconter que Leclerc ou Système U ont enfoui les masques dans des caves pendant que d’autres en avaient besoin. Il faut arrêter les conneries, il n’y a pas de loup. »

« Cette polémique des masques est insensée et infondée », a tweeté de son côté le PDG de Système U, Dominique Schelcher.

Les enseignes Intermarché et Netto (groupement Les Mousquetaires) se sont fendues d’une « mise au point » dans un communiqué. Elles indiquent s’être fait livrer, entre le 13 avril et le 2 mai, 50 millions de masques à usage unique, vendus par boîtes de 50, soit un million de boîtes pour 2 100 magasins, qui seront mis en vente pendant la semaine du 4 mai. « Toutes les quantités suivantes de masques à usage unique sont au stade de commandes », insistent les enseignes.

Olivier Véran « comprend la colère » des soignants

Dans une interview au Parisien, le ministre de la santé, Olivier Véran, souligne qu’il aurait « préféré que la distribution de ces masques reste gérée par les pharmaciens et soit destinée au public médical, aux personnes vulnérables et aux malades ».

« La priorité pour moi est que (ces personnes) puissent avoir des masques chirurgicaux. La grande distribution est autorisée à vendre ses stocks dès lors que cette condition est bien respectée. (…) On sort d’une période où les soignants n’ont pas toujours eu accès aux masques dans des quantités suffisantes. Je comprends donc leur émotion, voire leur colère. »

M. Véran ajoute cependant que « la grande distribution n’a pas véritablement de stocks et n’a fait qu’annoncer des commandes à venir, pour le moment ».

Les professionnels de santé ont dénoncé, eux, « une surenchère de l’indécence » alors que certains ont dit manquer de masques pendant des semaines. Des accusations jugées « diffamatoires » par les distributeurs, qui assurent qu’« il n’y a pas de stocks cachés » mais des commandes à venir.


Les soignants indignés par la vente de masques en grande surface

RT France

Les soignants indignés par la vente de masques en grande surface© Philippe Hugen Source: AFP

La Fédération du commerce et de la distribution a annoncé disposer de masques pour la vente dès le 4 mai. Une information qui n’a pas manqué de susciter l’indignation des soignants qui subissent la pénurie depuis le début de la pandémie.

Les professionnels de la santé voient rouge. Dans un communiqué titré «Les masques tombent» et publié le 30 avril, les présidents des sept Ordres nationaux des professions de santé (médecins, infirmiers, pharmaciens, sages-femmes, kinésithérapeutes, podologues et dentistes) ont manifesté leur amertume et leur incompréhension à l’égard des annonces des grandes surfaces, qui se disent prêtes à commercialiser des centaines de millions de masques dès le 4 mai.

225 millions de masques chez Carrefour, 170 millions chez Leclerc

Quand Carrefour déclare disposer de 225 millions de masques, dont 70 millions destinés à son personnel, les soignants s’interrogent : «Où étaient ces masques quand […] tous nos personnels en prise directe avec la maladie tremblaient et tombaient chaque matin ?» Le réseau Leclerc dit avoir «sécurisé» 170 millions de masques et en prévoit «bien davantage» à terme. Pour le président de Système U, les chiffres annoncés n’étaient pas des stocks, mais des livraisons à venir.

Le 29 avril, la Fédération du commerce et de la distribution (FCD) avait cependant précisé les conditions commerciales des enseignes dans cette vente de masques : «Elles vendront les masques avec une marge minimale. Le prix de base d’un masque grand public sera de l’ordre de 2 à 3 euros, soit un coût à l’usage de 10 à 30 centimes selon le nombre de lavages et de réutilisations possibles. Le prix d’un masque à usage unique sera inférieur à 1 euro, en cohérence avec leurs prix d’achat à l’étranger.»

Là encore, les représentants des soignants dénoncent des «profiteurs de guerre» qui ne se cachent pas, voire s’affirment à «grand renfort de communication tapageuse des chiffres sidérants de masques».

Auteur: RT France

Leur attribuer les difficultés d’approvisionnement est donc faux et malhonnête

Un communiqué au vitriol que la FCD n’a pas laissé passer : «Les enseignes de la grande distribution ne sont pas, et n’ont jamais été, en charge de l’achat et de la fourniture de masques pour les soignants […] Leur attribuer les difficultés d’approvisionnement est donc faux et malhonnête.» La fédération fait valoir dans un communiqué publié le 1er mai que la grande distribution a remis ses stocks de masques FFP2 aux professionnels de la santé dès le début de la crise, et effectué de nombreux dons aux hôpitaux. De même, jusqu’à récemment, les enseignes n’avaient pas le droit de vendre de masques. Pour Jacques Creyssel, délégué général de la FCD et membre du bureau du Medef, «cette polémique n’est pas digne».

Les soignants assurent de leur côté : «Nous allons poursuivre notre mission de professionnels de santé, car c’est notre engagement. Avec néanmoins l’amertume de se dire que la responsabilité n’est pas la mieux partagée de toutes les vertus.»

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