A quoi correspond la somme de 500 000 euros facturée par le cabinet de conseil McKinsey à l’Education nationale ?

Une commission d’enquête du Sénat se penche sur l’influence des cabinets de conseil, qui fournissent régulièrement des prestations aux ministères. Chaque année, hors informatique, le montant de ces prestations s’élève en moyenne à 140 millions d’euros.

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Une table ronde de cabinets de conseil au Sénat, le 20 janiver 2022, dans le cadre d'une commission d'enquête. (SENAT)

Près de 500 000 euros pour préparer un séminaire. Le cabinet McKinsey est de nouveau montré du doigt après l’audition de deux de ses cadres au Sénat, mercredi 19 janvier, dans le cadre d’une commission d’enquête sur l’influence des cabinets de conseil. Le directeur associé de McKinsey France, Karim Tadjeddine, a notamment été interrogé par la sénatrice communiste Eliane Assassi, à propos d’un contrat de 496 800 euros facturé à l’Education nationale. Le responsable s’est contenté d’évoquer l’organisation d’un « séminaire » pour « réfléchir aux grandes tendances des évolutions du secteur de l’enseignement ».

Le directeur associé de McKinsey France a également décrit des « travaux de benchmarking, de comparaison » des évolutions du métier d’enseignant et des systèmes éducatifs en Europe. « Dans cette réflexion”, Karim Tadjeddine précise avoir accompagné la Direction interministérielle de la Transformation publique (DITP), qui dépend du ministère éponyme. Installée en 2017, la DITP fait office de guichet unique pour les ministères – à l’exception de celui de Défense – et son rôle est d’orchestrer le système général des commandes passées par les différents ministères.

Le ministère de l’Education nationale confirme à franceinfo avoir sollicité la DITP, en janvier 2020, pour obtenir des éléments de comparaison internationale en vue d’un colloque international, prévu trois mois plus tard à l’Unesco. La moitié du coût a été pris en charge par ce ministère, et l’autre a été assurée par la DITP. Le cabinet McKinsey avait pour mission d’apporter un « éclairage sur le positionnement/rôle du métier d’enseignant dans des pays faisant référence », ainsi que sur « certaines composantes du fonctionnement opérationnel des systèmes scolaires étrangers ».

Mais le montant d’un demi-million d’euros a fait bondir la rapporteure de la commission d’enquête, la sénatrice Eliane Assassi, qui compile actuellement les différents bons de commande signés par les ministères.

Prévu pour un colloque… finalement annulé

Une source proche du dossier explique à franceinfo que « ces honoraires ont couvert trois mois de mobilisation, avec une équipe-projet de six personnes et la mobilisation de collaborateurs dans une quinzaine de pays”. Ce travail a donné lieu à un document de référence de 200 pages organisé en plusieurs thématiques (conditions d’enseignement, intérêt de l’innovation dans les systèmes éducatifs, nouveaux modes de gestion…) « Depuis trois ans, il s’agit de l’unique contrat de McKinsey avec l’Education nationale », poursuit cette source, sous couvert d’anonymat, tout en précisant que le cabinet appliquait généralement un rabais « d’au moins 25% » dans le cadre des commandes publiques.

Le colloque a finalement été annulé en raison du Covid, entraînant « une réorientation des travaux qui ont finalement duré jusqu’à la fin du mois de juin, sans modification du budget initial », précisait Amélie de Montchalin, la ministre de la Transformation et de la Fonction publique, en audition. Ce travail n’a donc servi à rien. Mais Amélie de Montchalin assure que le document de McKinsey a connu une seconde vie à la fin de l’année, à travers « la préparation et la rédaction » d’un rapport du Conseil scientifique de l’Education nationale (CSEN), « Quels professeurs au XXIe siècle ?« .

L’occasion, enfin, de rentabiliser l’investissement ? Pas vraiment, à en croire l’auteur principal de ce document de 120 pages, Yann Algan, professeur d’économie et doyen de l’École d’affaires publiques de Sciences Po : « Il est issu de mes travaux de recherche, notamment sur les problématiques de coopération des méthodes pédagogiques », explique-t-il à franceinfo, « et des travaux de mes confrères comme Stanislas Dehaene, sur les bénéfices de l’éducation ». Dans la dernière partie, qui présente un benchmarking (une analyse comparative) des modes de gouvernance, Yann Algan a bien repris « quelques graphiques produits par McKinsey dans son document, mais cela représente un pourcentage tout à fait négligeable du rapport », estime-t-il. Par ailleurs, selon nos informations, la contribution du cabinet a reçu la note de 3/5 lors de son évaluation par la DIPT.

« Il y a déjà les compétences en interne »

Ce recours répété à des cabinets de conseil privés en agace plus d’un. « Il est incompréhensible que le ministère aille chercher, à l’extérieur, des cabinets, surtout pour de telles sommes, explique à franceinfo Sophie Vénétitay, secrétaire générale du Snes-FSU. Il y a déjà les compétences en interne. » Le Centre national d’étude des systèmes scolaires (Cnesco), une instance indépendante, a justement pour objectif d’accompagner les politiques de pratiques scolaires. Et tous les deux ans, la Direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance (Depp) produit notamment un rapport comparatif sur l’Europe de l’éducation – le dernier date de 2020« Nous n’aurions pas été en capacité d’apporter notre concours à la mission », répond toutefois le service, « car la Depp n’a pas de mission de benchmarking international en dehors des données statistiques ».

Au-delà des questions de compétence, qui peuvent être débattues, ces recours aux consultants privés sont parfois motivés par des contraintes de temps. Et quelles que soient les raisons ayant motivé ce recours, cette mission « a été menée dans la stricte application de [la règle du] tourniquet, qui permet à différents cabinets d’être sollicités sans qu’il y ait de choix favorisant untel ou untel », a fait valoir Amélie de Montchalin. Le sénateur Arnaud Bazin a toutefois rappelé à la ministre que le cabinet McKinsey avait décroché onze contrats auprès de l’Etat, pour un montant total de 13,5 millions d’euros…

Un autre exemple, justement, a frappé les membres de la commission d’enquête : une facture provenant de McKinsey de 235 620 euros pour la rédaction d’un guide du télétravail dans la fonction publique à destination des managers. « C’était un enjeu majeur pour l’administration », a justifié Amélie de Montchalin – la commande ministérielle avait été passée avant son arrivée. « C’était un travail mené pour accélérer notre capacité à déployer notre culture du travail. Un sous-traitant a [donc] été utilisé pour voir comment les bonnes pratiques étaient menées dans les autres organisations. » La ministre précise que les deux documents, ici disponibles, sont désormais partagés par les collectivités locales, les employeurs publics, et resteront actualisés par l’administration.

Des questions « d’opacité et de souveraineté »

Aussi médiatique soit-il, le cabinet McKinsey n’est qu’un exemple de ces groupes plébiscités par l’Etat, comme Citwell, Accenture…. Entre 2018 et 2020, les ministères ont dépensé chaque année 140 millions d’euros en moyenne pour des prestations de conseil (hors informatique). Interrogée par franceinfo, la rapporteure de la commission, Eliane Assassi (PCF) dénonce des « dérives », alors même « qu’une réduction des fonctionnaires est prônée ». Elle soulève également des questions « de dépense publique, d’opacité et de souveraineté – en raison des données en jeu. » Et s’interroge sur l’influence de ces opérateurs.« Il s’agit de sujets politiques confiés à des cabinets privés, mais c’est le rôle des ministères et de l’administration ».

« Il n’est pas absurde, pour réformer l’Etat, d’avoir un œil extérieur », convient la sénatrice UDI de l’Orne Nathalie Goulet, « mais le lien entre le besoin et le montant devrait alors être regardé avec davantage d’attention ». Remontée contre les « sommes astronomiques » engagées et de « possibles conflits d’intérêts », l’élue estime que « la ministre a été rattrapée par la patrouille ». Le gouvernement promet d’avancer sur le dossier. « Nous avons tiré les leçons de la crise sanitaire », a assuré Amélie de Montchalin, « voyant bien que nous avons parfois eu recours à des cabinets de consultants externes parce que nous ne savions pas où étaient les compétences en interne, ou car elles manquaient tout bonnement. »

Lors de son audition, la ministre a donc annoncé la signature prochaine d’une circulaire par le Premier ministre, afin d’établir de nouvelles règles. « Tous les bons de commande supérieurs à 500 000 euros devront être approuvés par un comité d’engagement présidé par le secrétaire général du ministère concerné », a commenté Amélie de Montchalin. Par ailleurs, les ministères devront prouver qu’ils n’ont pas les moyens en interne de réaliser la mission confiée au cabinet de conseil. Enfin, elle a annoncé dans L’Obs qu’ils devront diminuer cette année de « 15 % au moins leurs dépenses sur les conseils en stratégie et en organisation ».

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