«Elle l’a tirée jusqu’aux lavabos et lui a cogné la tête», paroles de pensionnaires du Bon Pasteur

Maltraitances, humiliations, travail forcé… Les pensionnaires d’instituts religieux sortent enfin de leur silence et dénoncent les mauvais traitements dont elles ont été victimes.

Extrait du documentaire d’Émérance Dubas, Mauvaises filles. | Capture d’écran Bandes-annonces : Chacun Cherche Son Film via YouTube

À l’instar de 40.000 autres jeunes filles, toutes, à des époques différentes, sont passées par un des établissements de la congrégation de Notre-Dame de Charité du Bon Pasteur, ou ce qu’on appelait les «Refuges». Ces institutions religieuses, depuis leur création en 1840 jusqu’aux années 1970, avaient pour mission de rééduquer des jeunes filles en «perdition», avec des méthodes musclées.

«L’État et mère Marie-Emphrasie Pelletier, la créatrice de Bon Pasteur étaient convaincus que la déviance des filles était différente de celle des garçons», relate Véronique Blanchard, historienne et spécialiste de la question de la déviance juvénile, «et que personne d’autre que les sœurs ne parviendrait à redresser ce corps féminin déficient.» Le mythe de la jeune fille modèle, bonne épouse et bonne mère devait, à tout prix, être préservé.

Autre actualité: certaines femmes, 300 à ce jour, représentées par l’association Les Filles du Bon Pasteur qu’ont créée Éveline Le Bris et Marie-Christine Vennat, ont souhaité porter leur affaire devant la justice pour se voir reconnaître le statut de victimes: victimes de maltraitances, victimes de travail forcé, victimes d’agressions sexuelles de la part de religieuses et dans des familles. Leurs témoignages racontent toujours ou presque la même chose.

Coupables, mais de quoi?

Souvent, il s’agit d’un enfermement arbitraire. Devant la caméra d’Émérance Dubas, Éveline explique avoir été retirée de chez ses parents. Son méfait? S’être rendue coupable des viols qu’elle a subis par son voisin. Une vraie aguicheuse, en somme. À 15 ans, la voilà envoyée au Bon Pasteur du Mans. Elle y restera quatre ans. Michèle, quant à elle, confie: «Je ne savais même pas pourquoi j’étais là, si ce n’est que ma mère m’y avait mise.»

Pour les caméras du Point, Marie-Christine partage et commente le contenu de son dossier: «Ne faisait rien. Très paresseuse. Enquête de gendarmerie: Je n’ai rien fait. Déficience principale: Je n’ai rien non plus. Ce papier va m’envoyer en maison de correction. Ça fait un choc parce que je me dis que j’ai été condamnée, mais je n’avais rien fait. Maintenant, si la paresse est un motif de condamnation devant les tribunaux, il va falloir agrandir les prisons.»

Dans son livre Mauvaises filles coécrit avec David Niget, Véronique Blanchard raconte une histoire qui date de 1859. C’est celle d’Élise, 9 ans, obligée de mendier après avoir fui un foyer maltraitant. Elle sera arrêtée, envoyée au Bon Pasteur d’Angers, et l’historienne de terminer son récit par ces mots glaçants: «Jamais plus personne n’aura de nouvelles de la petite mendiante.»

«Le problème des filles, ce n’est ni leur délinquance ni leur violence. C’est ce corps un peu malade, un peu hystérique, un peu trop sexué.»

Véronique Blanchard, historienne et spécialiste de la question de la déviance juvénile

Dans l’article «Violence et internat: les centres de rééducation pour filles, en France, de la Libération au début des années 1960», l’autrice Anne Thomazeau écrit: «À en croire les acteurs du secteur, la violence des élèves est un mal attendu dans un internat de rééducation de filles. Pourtant, rares sont les mineures placées suite à des actes de violence. Les délinquantes représentent toujours moins de la moitié des mineures placées dans les internats de rééducation, et cette proportion diminue au cours de la période: de près de 40% en 1952 à 13,5% en 1961.»

Véronique Blanchard précise: «On est dans l’idée que le problème des filles, ce n’est ni leur délinquance ni leur violence. C’est ce corps un peu malade, un peu hystérique, un peu trop sexué.»

Yvette Rolin, qui a suivi plusieurs stages d’éducatrice dans ces instituts entre 1965 et 1968, se rappelle«J’avais l’impression que les filles étaient fautives de je ne savais quoi, qu’on se méfiait de leurs réactions, qu’il fallait briser leurs révoltes. Je ne comprenais pas le projet éducatif, on ne cherchait ni à valoriser leurs atouts ni à préparer leur sortie, mais bien plutôt à résorber leurs mauvais instincts par la discipline et la pratique religieuse. Pour moi, elles étaient punies et enfermées pour des actes posés par des adultes irresponsables ou parce qu’elles avaient été abandonnées par leurs parents: cela me révoltait. […]. Souvent victimes de violences intrafamiliales ou abandonnées, elles rêvaient du prince charmant et d’une vie de famille idéale.»

Des méthodes pas très catholiques

Aussitôt arrivées, elles changent de vêtements, mais aussi de nom. Le tutoiement est interdit, une façon de créer de la distance entre les pensionnaires. S’agissait-il de diviser pour mieux régner? Derrière les portes closes, nombreuses sont celles qui décrivent «l’enfer». Marie-Christine Vennat se souvient: «Au bout du dortoir, on était regroupées et une sœur a attrapé une des filles par les cheveux. Elle l’a tirée jusqu’à la salle des lavabos et lui a cogné la tête. Sans arrêt. Il y avait du sang partout parce que la tête, ça saigne. On était pétrifiées, une fille a ouvert le bec et a dit: “Arrêtez ma sœur, vous allez la tuer” et la sœur l’a lâchée.»

Autre scène, celle-ci décrite par Édith, 95 ans, ancienne de Bourges dans le film Mauvaises filles«Je sais bien que je faisais pipi au lit, mais je n’y pouvais rien. La bonne sœur m’emmenait sur le palier, “tu dors là”, sans lumière, sans rien […] je n’avais pas le droit de boire. […] Je buvais dans le broc qui était dans les toilettes tellement j’avais soif.» Elle parle aussi du fait qu’elles ne se lavaient les cheveux que tous les six mois, et que la toilette quotidienne se résumait à se laver au lavabo et à l’eau froide, même en hiver.

«Quand je suis sortie en 1966, après quatre ans de travail, j’avais en poche l’équivalent de 4,75 euros.»

Éveline Le Bris, cofondatrice de l’association Les Filles du Bon Pasteur

C’est sans oublier la punition collective, «la bastonnade», dont parle Fabienne, 66 ans, placée de 1970 à 1974, au Refuge de la Charité de Toulouse: «Une religieuse donnait les coups de baguette, l’autre nous tenait les mains au-dessus de la tête et la troisième surveillait le dortoir.» Autre punition: l’interdiction de recevoir des lettres ou d’en écrire. Certaines n’ont même jamais eu de nouvelles de leurs proches.

En cas de tentative d’évasion, c’était le cachot. Fabienne raconte avoir été enfermée deux mois dans une cellule avec pour tout ameublement un lit fixé au sol, sans contact avec l’extérieur. Le recours à la camisole chimique pour les filles les plus révoltées n’était pas rare. «Cela s’installe de manière assez pérenne dans les établissements des années 1950 à 1970, atteste Véronique Blanchard. Les psychiatres que David Niget a interrogés ont été effarés. C’est quelque chose d’extrêmement dangereux. C’étaient des apprentis sorciers. Ils auraient pu mettre les jeunes filles dans des situations somatiques extrêmement graves.»

Enfin, les pensionnaires étaient victimes de travail forcé: le Bon Pasteur fournit de la main-d’œuvre gratuite. Celui de Nancy sera fermé à la suite d’une plainte en 1903, pour exploitation par le travail. «Quand je suis sortie en 1966, après quatre ans de travail, j’avais en poche l’équivalent de 4,75 euros», affirme Éveline. Et Anne-Chrystel d’ajouter: «On a raté notre vie. On aurait pu faire des études. J’aurais bien voulu faire avocate ou être pilote de ligne.»

D’autres étaient envoyées dans des familles comme employées de maison, où certaines ont subi des agressions sexuelles. Autant de faits graves a priori ignorés de l’administration. Lors de ses contrôles au sein des institutions, les sœurs s’assuraient, dit-on, de donner une bonne image.

Difficile reconstruction

Une fois majeures, l’État ne payant plus leur pension, ces demoiselles étaient jetées sur le trottoir. Souvent sans contact, sans argent, sans réelles formations, sans aucun repère ni connaissance du monde, elles deviennent des proies faciles pour les réseaux de prostitution. Les plus chanceuses parviennent tout de même à se rafistoler une vie cahin-caha.

«La conséquence de cette absence relationnelle avec le monde adulte, c’est par la suite un handicap que tu gardes toute ta vie, analyse Fabienne dans le film d’Émérance Dubas, c’est le problème de la place. Quelle est ta place? Comment occuper ta place? Et l’énergie que j’ai mise pour trouver la mienne.» Éveline, maman de trois enfants, abonde dans le reportage du Point: «Nos enfants en ont pâti. Ils n’ont pas été aimés comme ils auraient dû être aimés. On les aimait bien nos enfants, mais on n’avait rien à leur donner en plus, parce qu’on n’avait rien reçu.»

Ces ecchymoses psychologiques ne partent jamais. «Je pense qu’on oublie difficilement l’humiliation d’avoir été désignée comme une vagabonde, une voleuse, une vicieuse et d’avoir été enfermée dans une institution», estime Véronique Blanchard. Ainsi, aujourd’hui, certaines femmes veulent effacer cette humiliation et obtenir réparation. Mais il leur a tout de même fallu plusieurs décennies pour sortir de leur silence.

«C’est sociétal. C’est tout un système qui organise le contrôle social des femmes.»

Véronique Blanchard, historienne et spécialiste de la question de la déviance juvénile

En 2009, sur un forum consacré aux cactus, Michelle-Marie Bodin-Bougelot, ancienne de l’institut Anjorrant à Orléans, tombe sur un message: «Que sont devenues mes amies de l’institut Anjorrant? S’en sont-elles sorties?» Elle prend aussitôt contact avec l’expéditrice du message. Yvette. «Elle m’a dit que j’étais la première à l’avoir crue et que cela l’avait complètement libérée», se remémore Michelle-Marie. De là, elle décide de récolter le témoignage d’autres pensionnaires et de les rassembler dans un livre, Enfance volée – Le Bon Pasteur, nous y étions: «Il fallait que ces mauvais traitements se sachent.»

De son côté, avant de tomber sur le forum créé par Michelle-Marie («Nous y étions: les filles du Bon Pasteur»), Éveline n’en avait parlé à personne: «J’ai mené ma vie. Je me suis mariée, j’ai eu des enfants, je travaillais, mais ça ne signifie pas que je n’y pensais pas. J’avais mis un couvercle sur la lessiveuse parce que parfois, ça bouillait.» Désormais, ce sur quoi elle s’était tue jusqu’ici est devenu son cri.

Avec Marie-Christine Vennat, elle a interpellé le ministre de la Justice et imaginé la création d’une commission d’enquête parlementaire. «Si on fait tout ça, c’est pour nous, explique-t-elle, mais c’est aussi pour les filles. On leur doit cela. Et pour la jeunesse actuelle. Ce qui se passe dans les maisons fermées et les foyers, c’est une horreur», suppose-t-elle.

Quant à désigner les coupables, cela s’annonce compliqué. «C’est sociétal, avance Véronique Blanchard. Je pense qu’il n’y a aucune responsabilité individuelle. C’est tout un système qui organise le contrôle social des femmes et dans le contexte actuel de la libération de la parole, c’est pour ça que c’est audible et que cela nous bouleverse.»

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