« Virile », anti-écolo, protectionniste… Que défend la Coordination rurale ?

1er février 2024 

La Coordination rurale ne goûte pas les normes environnementales, défend le protectionnisme et une vision identitaire des paysans. Portrait d’un syndicat agricole aux valeurs compatibles avec l’extrême droite.

Sur les blocages, au milieu des tracteurs, le signe de reconnaissance se multiplie : le bonnet jaune poussin, siglé des lettres noires CR, pour Coordination rurale. Plutôt méconnu jusqu’à peu, sa notoriété surtout locale est devenue, d’un coup, nationale. Depuis que sa section du Lot-et-Garonne – fief de longue date de la CR – a appelé à bloquer Rungis, le syndicat né en 1991 a droit aux unes des quotidiens.

Deuxième syndicat agricole français, il avait rassemblé 20% des voix aux dernières élections des chambres d’agriculture en 2019, largement précédé par le syndicat majoritaire, la FNSEA (55%), et talonné par la Confédération paysanne (19%) — la grande gagnante demeurant l’abstention (54%). Bien implantée dans quelques départements, la CR avait remporté la direction des chambres d’agricultures de trois d’entre eux : Lot-et-Garonne, Vienne et Haute-Vienne.

Jean-Baptiste, agriculteur en polyculture (maïs, blé, tournesol) dans le Lot-et-Garonne, le 31 janvier au matin, fait partie du cortège venu d’Agen afin de bloquer le marché de Rungis. © NnoMan Cadoret / Reporterre

Que prône ce syndicat désormais omniprésent? Avec sa contestation des mesures écologiques, un positionnement anti-État et un discours paysan identitaire, la proximité du syndicat avec l’extrême droite est réelle, bien qu’il s’en défende. Pour faire valoir ses idées, il mise sur les actions musclées. C’est déjà ce qui avait fait connaître le syndicat à ses tout débuts, dès 1992. «C’est en bloquant avec un cortège de tracteurs le réseau autoroutier autour de Paris que la Coordination rurale a fait irruption dans le paysage syndical», raconte le sociologue François Purseigle dans un article de l’ouvrage Les mondes agricoles en politique (éd. Presses de Sciences Po, 2010).

Tandis que 200 tracteurs montent à nouveau, depuis le Sud-Ouest, à l’assaut de Paris, Véronique Le Floc’h, la présidente du syndicat, court les plateaux télé. Et les rendez-vous ministériels. Reporterre a tenté de la joindre. Matignon et Marc Fesneau sont passés avant nous dans son agenda. Elle répond, s’excuse à chaque fois d’une petite voie aimable de ne pouvoir nous prendre, promet de rappeler, en vain.

La Coordination rurale s’est d’abord bâtie contre la PAC – politique agricole commune – de l’Union européenne. Pour elle, la politique européenne a été responsable d’une baisse des prix. Que les primes n’ont pas su compenser. «Des prix pas des primes», clame le syndicat des bonnets jaunes encore aujourd’hui, qui considère que dépendre des aides est une «atteinte à la dignité des paysans» et une source de «contraintes».

Sortie des accords de libre-échange

Posément, obstinément, la présidente du syndicat le répète : ce qu’elle veut, plutôt, ce sont des «prix rémunérateurs». Chemise blanche, cheveux courts teints en blond, ton didactique, l’ex-banquière a parfois plus des airs de patronne de PME que d’éleveuse.

Un style qui correspond aux idées de son syndicat, qui voit les agriculteurs comme des commerçants indépendants, des petits patrons. «On veut vendre nos produits au juste prix, comme dans la plupart des professions, d’ailleurs», dit à Reporterre Laëtitia Plumat, membre du comité de direction du syndicat. «L’artisan, quand il fabrique quelque chose, il le vend au prix qu’il souhaite!» Impossible, pour l’instant, à cause de la «concurrence déloyale», nous explique encore l’élue nationale. C’est pourquoi le syndicat demande une politique protectionniste pour l’agriculture : qu’elle soit sortie des accords de libre-échange et que tout produit importé réponde aux mêmes normes que celles demandées aux produits français. Sans oublier de réclamer au passage la fin de la «surtransposition» des normes — un «faux problème», selon certains juristes.

Action de la Coordination rurale dans un magasin pour demander des «prix rémunérateurs» pour les agriculteurs. Twitter / @VeroLefloch

«Ce discours anti-étatique, qui prône l’indépendance, la rapproche du poujadisme», dit l’historien des mobilisations agricoles Édouard Lynch. Le slogan du syndicat, «100% agriculteurs», reflète, lui, «une mobilisation de l’idéologie agrarienne», poursuit le chercheur. «Le paysan n’est pas un travailleur comme les autres, le paysan, c’est la France. Il est l’homme premier, le socle de la civilisation, les pieds dans la terre.»

Contre la PAC, la Coordination rurale est aussi contre le Pacte vert européen, qui préconise notamment la réduction de moitié des pesticides d’ici 2030. «On ne brasse pas les produits phytosanitaires pour le plaisir», explique Laëtitia Plumat. «Mais il faut quand même que l’on nourrisse les gens. Or, sans produits phytosanitaires, on produirait quatre fois moins.» Le syndicat n’est pas contre le bio, en compte dans ses rangs. «C’est une niche», estime l’agricultrice, à la fois vigneronne, productrice de céréales et de truffes.

Un syndicat favorable aux mégabassines

Moins de normes environnementales, productivisme… Le syndicat n’a-t-il pas des positions proches de celles de la FNSEA«Non, la FNSEA signe des accords, pas nous!» affirme Laëtitia Plumat. Référence à l’accord sur le gazole non routier, conclu entre le syndicat majoritaire et le gouvernement en septembre 2023, qui prévoyait une augmentation des taxes sur le carburant des agriculteurs en échange d’une redistribution des recettes engrangées par l’État à ces derniers. Référence, aussi, à ce qui a provoqué la création du syndicat il y a plus de trente ans. Alors que la FNSEA avait fini par accepter la PAC, la Coordination rurale est née de ceux qui entendaient poursuivre le combat. Ils dénonçaient déjà le syndicat majoritaire et son «double jeu», qui prétend à la fois porter «la détresse des agriculteurs» mais laisse entrer en France des «vaches polonaises»«Le problème de la FNSEA, c’est que ses dirigeants sont aussi à la tête de grands groupes industriels», dit notre vigneronne.

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Sur la contestation des traités de libre-échange et la demande d’un revenu digne pour les paysans, la Coordination rurale pourrait paraître proche de la Confédération paysanne, syndicat agricole de gauche. Mais les questions environnementales les divisent. «Dans mon département, en Charente, on arrivait bien à travailler ensemble», raconte Laëtitia Plumat. Le combat de la Conf’ contre les mégabassines a «creusé le fossé», déplore-t-elle. «Ils ont détruit les biens de leurs collègues, ça fait bondir!» dit-elle en référence aux sabotages de mégabassines. Des bâches avaient été lacérées, mais pas par la Confédération paysanne, qui s’est contentée d’un démontage de pompe à visage découvert. «Stocker l’eau de l’été pour l’utiliser l’hiver, c’est pourtant le bon sens», insiste-t-elle.

Sur la contestation des traités de libre-échange et la demande d’un revenu digne pour les paysans, la Coordination rurale pourrait paraître proche de la Confédération paysanne. © NnoMan Cadoret/Reporterre

Car le stockage de l’eau est un autre sujet central pour la Coordination rurale. Elle s’est portée partie civile au procès des militants antibassines, son avocat les comparant au despote Pol Pot. Déjà, sa section du Lot-et-Garonne (la CR 47, celle qui souhaite aujourd’hui bloquer Paris) avait défendu le barrage de Sivens, en 2014, dans le Tarn voisin. Puis, elle avait illégalement construit le barrage de Caussade. Un passage en force représentatif des méthodes de Serge Bousquet-Cassagne, président de la chambre d’agriculture du Lot-et-Garonne, connu pour sa violence verbale et physique. Cela lui a valu dix mois de prison avec sursis et 7 000 euros d’amende.

Climatoscepticisme

Reporterre vous avait déjà décrit le personnage. En mars 2023, alors que la secrétaire nationale des Verts, Marine Tondelier, venait dans le département, Serge Bousquet-Cassagne l’avait traquée, déversant du lisier là où il espérait la trouver. Sans succès. «Ma poule, tu t’es encore échappée. Je vais t’attraper et te plumer…» lui avait-il dit par téléphone. Il lui reprochait notamment d’avoir participé à la manifestation de Sainte-Soline. En mars 2022, la CR 47 s’en était déjà prise au porte-parole de la Confédération paysanne, Nicolas Girod, au Salon de l’agriculture, lui reprochant également son engagement contre les mégabassines.

«Ils ont un discours simplificateur et identitaire»

«Les dirigeants de la CR 47 ont un discours simplificateur et identitaire. Son leader, Serge Bousquet-Cassagne, aime se comparer à un chef de meute et répéter que les paysans sont seuls contre tous. Cela plaît»expliquait à Reporterre Christian Crouzet, ancien porte-parole de la Confédération paysanne du Lot-et-Garonne. «Ses ennemis, c’étaient l’administration et les écolos», ajoutait Bernard Péré, ex-conseiller régional Les Écologistes l’ayant côtoyé.

Fumier, pneus, sapinettes… Les agriculteurs manifestaient fin 2022 leur colère face à l’augmentation de la taxe foncière votée par la communauté de communes des Bastides en Haut Agenais Périgord. Facebook / CR 47

Mediapart constatait récemment dans un reportage que cette défense des mégabassines s’accompagne de climatoscepticisme, du moins de la part du coprésident de la CR 47, José Perez. Le syndicat est aux manettes agricoles du département depuis 2001, et sa gestion de la chambre est teintée «d’irrégularités» selon un rapport de la Cour des comptes de janvier.

Elle déplorait que «la chambre d’agriculture du Lot-et-Garonne n’assume que de manière partielle les missions de service public»«C’est dommage que l’on épingle à nouveau ceux qui utilisent l’argent bien mieux que les autres chambres, et au profit des agriculteurs»répondait Véronique Le Floc’h à Mediapart.

Lâcher de ragondin dans un cinéma

Les méthodes de la CR 47 commencent à essaimer dans d’autres départements, notamment en Haute-Vienne. En janvier 2023, la Coordination rurale locale avait lâché un ragondin, un pigeon ou encore une taupe dans un cinéma de Limoges qui organisait une projection débat sur les bassines. En avril, elle a déversé du fumier devant le congrès de leurs camarades de la Confédération paysanne.

Cette radicalité dans les méthodes d’action fait partie de l’identité de départ de la Coordination rurale, selon l’historien Édouard Lynch. «Dans les années 1980, la FNSEA a pour partie pacifié ses actions. La Coordination rurale a repris le répertoire plus musclé des dégradations matérielles, des actions haut en couleur à la forte visibilité médiatique comme les cadavres d’animaux. Et puis, on retombe aussi sur l’idéologie agrarienne : le paysan est un costaud, il est masculin, presque viriliste et ne craint pas l’affrontement physique.»

«Le paysan est un costaud, il est masculin, presque viriliste»

Les chercheurs situent le syndicat originellement à droite de la FNSEA. La semaine dernière, le 24 janvier, ses membres venus manifester à Bruxelles contre les «excès de la politique agricole européenne» prenaient des selfies avec Marion Maréchal Le Pen. «On est un syndicat apolitique, on envoie nos doléances à tout le monde et ce n’est pas de notre faute si ces élus sont les seuls à nous soutenir»expliquait à Reporterre Lydie Deneuville, présidente de la Coordination rurale dans la Nièvre. Serge Bousquet-Cassagne, lui, assurait au Monde il y a deux jours qu’il se serait bien vu candidat du Rassemblement national aux européennes. Si tout le monde avait les idées du Rassemblement national en matière agricole, «on pourrait aller dans le bon sens», indiquait aussi Véronique Le Floc’h à France Inter.

Mais, à chaque fois qu’on lui pose la question, la réponse de la présidente est toujours la même. Le syndicat est «apartisan» et parle avec «tous les politiques»«Il y a une récupération politique de l’extrême droite», déplore de son côté Laëtitia Plumat. «Cette étiquette nous colle à la peau depuis bien longtemps et c’est dommage car chez nous, il y en a qui votent extrême droite, et il y en a qui votent à gauche!»

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