A propos des élections européennes, par VP

aplutsoc 3 Mai

Présentation

Comme annoncé dans notre publication du 6 avril dernier, nous avons ouvert la discussion sur les élections européennes du 9 juin prochain au niveau de la rédaction d’Aplutsoc. Nous n’avons donc pas encore pris de position et rien n’oblige à se priver de discussion avant d’en prendre, bien au contraire. Pour amorcer ce débat, nous commençons par une contribution de Vincent Présumey. Toutes autres contributions seront les bienvenues.

Contribution

La discussion sur les élections européennes, abordée lors de notre réunion du 1° mai, tarde à démarrer par des textes, ce qui est cependant nécessaire. A moins que l’on pense qu’il n’y a rien de nouveau et que les larges masses se contrefoutent de ce scrutin, qui, effectivement, ne porte aucune perspective permettant d’avancer vers la satisfaction de la moindre de leur revendication. Et pourtant, s’imaginer qu’elles s’en contrefoutent serait une erreur de militants blasés, ne saisissant pas les processus profonds.

Indifférence et non-participation à un scrutin ne sont pas la même chose. S’il reste assez probable, quoique non absolument certain, qu’une grande majorité va s’abstenir, c’est en raison de cette absence de perspective et du caractère antidémocratique aussi bien des institutions de la V° République que des institutions dites « européennes » issues du traité de Lisbonne. Mais cela n’empêche en rien que le souci pour la situation européenne, pour le message à la fois national et continental de ce scrutin, surdéterminé par les deux guerres en cours (Ukraine et Gaza), ainsi que la conscience d’une situation mondiale dans laquelle la réaction la plus violente, incarnée par les noms de Vladimir Poutine et de Donald Trump, voudrait barrer la route à tout avenir, soit tout à fait massif et prégnant. Le tout sous le surplomb de l’emballement climatique dont il va probablement se confirmer cette année qu’il a franchi un seuil qualitatif, non officiellement anticipé par les climatologues, depuis l’été 2023.

Macron a échoué à faire de son second mandat, démarré sur des bases précaires, le moment de la reconstitution d’une « présidence forte ». Mais il a été sauvé de l’affrontement social central au premier semestre 2023. D’où le fait que pour le monde du travail et la jeunesse, le principal enjeu réel de ce scrutin, premier scrutin national du second quinquennat, est que son illégitimité et son affaiblissement, malgré la fuite en avant autoritaire incarnée par le ministre Darmanin et par une politique visant à corseter et abrutir la jeunesse, soient confirmées et aggravées. Et c’est bien ce qui se profile.

Le problème, c’est que, l’ensemble des partis de la plus ou moins défunte NUPES ne représentant pas une alternative à Macron, car tous acceptent et protègent le cadre et le calendrier institutionnel de ce régime, c’est le RN qui semble devoir gagner le scrutin. Sa tête de liste Bardella annonce que s’il est en tête il exigera la dissolution de l’Assemblée nationale. Cela veut dire qu’il espère gagner des élections législatives, et demandera alors à être premier ministre. Il y a un an et demi, telle était la revendication de Jean-Luc Mélenchon, qui elle aussi impliquait de garder Macron à la présidence. Naturellement, Bardella est assuré, lui, que ce serait pour mener sa politique à lui, déjà largement anticipée par Macron dans sa loi « Immigration », contre la jeunesse, contre la fonction publique et l’école laïque, et dans la répression.

Le score potentiel du RN ne signifie pas qu’il y a « extrême-droitisation » en profondeur de la société – il y a radicalisation de la classe capitaliste, ce qui n’est pas la même chose – mais que le RN est parfaitement légitime, hé oui, pour prétendre diriger et rétablir la V° République dans la force de l’État, dirigée contre le monde du travail et la jeunesse. Ce parti, répétons-le car cela est souvent peu compris, est l’héritier du coup d’État colonial d’Alger du 13 mai 1958. Il est une composante organique de ce régime et il revendique à présent son droit à le diriger, en exigeant de cohabiter avec Macron avant 2027 et en pesant, ce qui n’est pas difficile, sur la politique de Macron. Le combat contre le RN est donc inséparable du combat pour que Macron et ce régime soient renversés par l’affrontement social avant 2027, qui est et doit demeurer notre perspective dans et à travers le scrutin du 9 juin prochain.

La confrontation apparente avec le RN convient à Macron et a été recherchée par lui. En revanche, le fait que la liste Renaissance soit talonnée par la liste PS et sa tête de liste Raphaël Glucksmann de Place publique (l’une des formations éthérées nées de l’effondrement du PS en 2017, avec Générations.s, Nouvelle donne, Diem-21 …), et puisse être éventuellement dépassée par elle, surtout si, à une échelle de masse, se développe ce qui a commencé – la volonté d’utiliser ce vote apparaissant comme vote utile à la fois contre Macron et contre le RN – n’a été ni prévu ni recherché par lui. Bien que, évidemment, la remise en cause du calendrier institutionnel et la recherche de l’affrontement social pour casser le cercle infernal Macron/RN avant 2027, ne soit absolument pas l’orientation ni la raison d’être de cette liste, sa relative poussée n’a rien du phénomène « bobo » fantasmé par la sociologie gauchisante. Il n’est pas nécessaire de se faire la moindre illusion sur leur orientation et sur l’absence totale de garantie sur ce qu’ils feraient d’un score élevé, pour comprendre que celui-ci constituerait un coup direct et supplémentaire porté à Macron et – du coup – au RN.

Un élément clef de leur percée, probablement le facteur initial qui a fait la différence avec les autres listes issues de la NUPES, c’est l’Ukraine. Raphaël Glucskmann est l’objet d’une campagne de haine, aux relents antisémites, de la part de LFI et de secteurs du PCF et surtout des JC, ainsi que d’une partie de ce qu’il est convenu d’appeler l’ « extrême-gauche » et qui s’estime propriétaire, contre le mouvement réel de la majorité, de la révolution. Cette campagne est allée jusqu’à l’agression physique ce 1° mai à Saint-Étienne. Elle est inspirée et largement manipulée par les « organes » russes et chinois, formant le trait d’union avec ce que notre camarade d’Oakland Socialist (Californie) John Reimann a appelé la « gauche poutinienne » – l’irredressable gauche poutinienne. Mais de qui fait elle principalement le jeu ? De Macron, car c’est Macron qui serait frappé gravement si sa liste n’était même pas deuxième après le RN.

La percée possible de cette liste est bien sûr à relier au fait que J.L. Mélenchon est de moins en moins perçu comme porteur d’une perspective politique de rupture avec les gouvernements de droite de la V° République. Pendant que les courants potentiels issus de LFI et leurs têtes d’affiche, Ruffin le premier, attendent que passe le 9 juin pour voir comment dégainer, LFI s’étiole en une garde prétorienne autour du Chef, assurée surtout par le POI, et mise à fond sur la mise en scène du « génocide de Gaza » pour prétendre représenter le puissant et réel sentiment d’indignation qui parcourt la jeunesse étudiante contre le massacre en cours. Sa tête de liste Manon Aubry a à peu près disparu des radars, au profit du vieux Chef et de Rima Hassan, poursuivie par les journalistes et les magistrats comme soi-disant « apologue du terrorisme ». Il va sans dire, mais disons-le, que ces attaques du régime contre la liberté d’expression et contre la liberté politique doivent être combattues. Mais notons-bien que LFI ne souhaite pas être défendue par d’autres forces contre ces attaques, ne veut pas d’une victoire démocratique contre Macron, mais entend seulement les utiliser pour jouer les faux martyrs. De plus, le fait que Rima Hassan a manifestement, pour le moins, des relations parfaitement cordiales avec le régime d’extrême droite syrien (et n’a jamais dénoncé le plus grand massacre de Palestiniens avant celui qui se déroule en ce moment à Gaza, mené par Bachar el Assad ces dernières années) constitue un gros problème potentiel.

La jeunesse mobilisée pour la cause palestinienne, mobilisée à juste titre, ne doit pas être trompée. Quand Mélenchon écrit : « Honte à ceux qui regardent ailleurs face au génocide en cours à Gaza » – juste après avoir écrit : « L’Ukraine et la Russie doivent négocier des garanties de sécurité mutuelle. », Mélenchon ne défend pas les Gazaouis et ne leur sert en rien. C’est, là aussi, une campagne unitaire, démocratique, internationaliste, qui peut imposer un cessez-le-feu à l’armée israélienne et du même coup mettre en cause la colonisation en Cisjordanie. Pas une campagne identitaire autour du mot-fétiche « génocide » visant à interdire qu’on « regarde ailleurs », notamment vers les territoires occupés d’Ukraine. La libération conjointe des territoires occupés en Palestine et en Ukraine, voila l’objectif internationaliste, contre le gardien de l’ordre européen Mélenchon.

A l’échelle du monde, la menace de la guerre et de l’extrême-droite porte deux noms, qui sont alliés : Vladimir Poutine et Donald Trump. La plus grave accusation contre Joe Biden ou Emmanuel Macron est qu’ils leur pavent la voie, en cautionnant le massacre de Gaza et tout simplement par leur politique capitaliste. Toute lutte contre l’extrême droite, toute lutte contre la guerre, qui ne comprend pas cela, fait le lit du fascisme, et, indépendamment de l’orientation et de ce que représente R. Glucskmann, cela vient d’être démontré en France par la campagne potentiellement meurtrière de la fausse gauche poutinienne à son encontre.

VP, le 02/05/2024.

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