La chaîne d’extrême droite CNews est non seulement une machine à produire des outrances racistes mais aussi une usine de fabrication et de diffusion de fake news. Pour tenter d’objectiver, au moins partiellement, ce dernier phénomène, quoi de plus efficace que de prendre un programme, presque au hasard, et de compter, tout simplement, les fake news énoncées à l’antenne ? Une tâche à laquelle Blast s’est consacré, avec cet éloquent résultat : plus de 20 fake news en 1h30 d’émission « 100% Politique » le 23 mars, soit environ une toutes les quatre minutes.
Alors que nous rédigions notre « Boxing Day » consacré à l’animateur de CNews Gauthier Le Bret, nous avons été frappé par le caractère industriel de la production de fake news dans son émission quotidienne « 100% Politique », diffusée chaque soir sur la chaîne du milliardaire d’extrême droite Vincent Bolloré. Ce qui nous a conduit à nous livrer à un exercice aussi élémentaire que fastidieux : établir une comptabilité, pour l’un des numéros de cette émission, du nombre de fake news proférées à l’antenne. En raison de l’actualité, notre choix s’est porté sur l’émission « 100% Politique » du lundi 23 mars, autrement dit le lendemain du second tour des élections municipales. Et nous n’avons pas été déçu du voyage.
Étaient présents ce jour-là en plateau, outre Gauthier Le Bret, Jules Torres, « chef de service » au JDD-Bolloré, Erik Tegnér, « président » du média d’extrême droite Frontières, Sébastien Ligner, chef du service politique de l’hebdomadaire d’extrême droite Valeurs actuelles, Julien Dray, ex-dirigeant socialiste devenu mercenaire sur CNews, et Rachel Khan, spécialiste des outrances et habituée des plateaux de la chaîne. En écoutant attentivement les propos de cette illustre — et très pluraliste — assemblée, nous avons relevé, au cours de l’émission, plus d’une vingtaine de fake news en 90 minutes. Et encore : nous avons été magnanime, nous limitant à une définition restrictive des fake news,entendues comme « des nouvelles mensongères diffusées dans le but de manipuler ou de tromper le public » et non comme l’ensemble des âneries et outrances qui ont été proférées ce lundi 23 mars.
Pour ne pas accabler nos lecteurs et lectrices, nous nous sommes limité à commenter ici la moitié de ces fausses informations. Ce qui, comme on va le voir, représente déjà un bien bel ensemble. A fortiori lorsque l’on sait que le temps qui s’écoule entre deux fake news est majoritairement consacré à commenter la première d’entre elles… jusqu’à enchaîner avec la suivante.
La France insoumise dans le viseur
– Gauthier Le Bret (3’10’’) : « Monsieur Léaument qui a dit « On augmentera le SMIC même pour les Juifs » il y a quelques jours. Et après il va donner des leçons de racisme [sic]. »
Soit, à l’appui d’une accusation d’antisémitisme, une fausse citation attribuée au député LFI Antoine Léaument, qui plus est soigneusement extraite de son contexte, ce dont témoigne la transcription de l’intégralité des propos de l’élu (Sud-Radio, 20 mars 2026) : « Vous pensez vraiment que si La France insoumise arrivait au pouvoir, nous menacerions les personnes juives dans notre pays ? Bien sûr que non. Ce que nous ferons, c’est que nous augmenterons le SMIC aussi pour les personnes juives. C’est que nous ferons aussi la retraite à 60 ans pour les personnes juives. [Question : Vous serez, vous la France insoumise, aussi un bouclier contre l’antisémitisme ?] Mais bien sûr que oui, parce que précisément, nous sommes un mouvement qui est un mouvement d’unité du peuple, un mouvement qui ne trie pas, ni en raison de la culture, ni en raison de l’origine, ni en raison de la couleur de peau ».
Antoine Léaument a donc en réalité dit exactement le contraire — avec une part, reconnaissons-le, de maladresse — de ce que Gauthier Le Bret a voulu lui faire dire.
– Gauthier Le Bret (3’55’’) : « La France d’avant il l’appelle la France des rabougris, il faut voir comment Jean-Luc Mélenchon parle de la France rurale dans ses meetings désormais. »
Soit l’attribution à Jean-Luc Mélenchon de propos qu’il n’a jamais tenus, le responsable insoumis ne parlant pas de « la France des rabougris » mais opposant une « Nouvelle France » à une « France rabougrie », expression qui ne désigne absolument pas la « France rurale » mais ceux qui ont, selon lui, une vision étriquée de la France. Une formule que Jean-Luc Mélenchon emploie depuis au moins une quinzaine d’années, qu’il s’agisse de s’en prendre, en 2012, au racisme du FN, ou plus récemment, en 2025, aux responsables politiques de droite ayant une vision figée de la langue française.
Autrement dit les propos de Gauthier Le Bret constituent un mensonge.
— Amine Elbahi (24’) : « Nos compatriotes juifs […] depuis le 7 octobre ont fait l’objet de tous les anathèmes de la part de La France insoumise. » (1)
Soit une accusation aussi grave que frauduleuse, sans aucun élément de preuve. Et pour cause : un anathème étant, d’après le Larousse, « [une] condamnation, réprobation sévère ou malédiction visant une personne, ses actes ou ses opinions », bien malin serait celui qui pourrait produire la moindre déclaration de « La France insoumise » — ou de l’un de ses responsables — qui pourrait être considérée comme une « condamnation » ou une « réprobation sévère » de l’ensemble des Français de confession juive. Nul doute d’ailleurs que si de telles déclarations avaient existé, elles auraient valu à leurs auteurs d’être traduits en justice et condamnés, ce sont témoigne — par exemple — le palmarès judiciaire d’intervenants de CNews comme Éric Zemmour ou Jean-Claude Dassier.
– Gauthier Le Bret (43’20’’) : « À Toulouse, défaite de La France insoumise mais agression des journalistes de BFMTV auxquels on apporte évidemment tout notre soutien, agression donc de l’extrême gauche. »
Soit l’attribution à « l’extrême gauche » de la « prise à partie » (selon les termes de la SDJ de BFMTV), la veille, d’une équipe de reporters de la chaîne d’information à proximité du bar dans lequel François Piquemal (candidat LFI à la mairie de Toulouse) et ses équipes s’étaient retrouvés. Là encore sans apporter le moindre élément de preuve et alors que les journalistes de BFMTV eux-mêmes, pourtant aux premières loges, n’ont nullement attribué de responsabilité directe ou indirecte à LFI ou à « l’extrême gauche », le député LFI Christophe Bex expliquant même que le service d’ordre en place devant le bar était « intervenu rapidement pour calmer les personnes ». Une déclaration qui ne peut être, en soi, considérée comme une vérité, mais le travail du journaliste consiste précisément à vérifier les faits et non à les cuisiner à sa sauce.
– Sébastien Ligner (53’05’’) : « Les villes qui tombent sous escarcelle insoumis [sic] ne repassent plus jamais dans l’autre sens, ce sont des prises de guerre, ce sont des villes qui sont perdues à vie selon moi. »
Soit là encore une pure contre-vérité puisque LFI a justement « perdu », lors des élections municipales, les deux communes de Grabels (34) et Faches-Thumesnil (59), qu’elle administrait jusque là, ainsi que n’avait pas manqué de le relever Valeurs actuelles, dans lequel Sébastien Ligner exerce, rappelons-le, des responsabilités. Il ne peut donc ignorer qu’il profère un mensonge, à moins qu’il ne lise pas les articles politiques publiés par le journal dont il est « chef du service politique » ? Nous n’osons l’imaginer.
Encore et toujours : les musulmans
– Jules Torres (36’15’’) : « Ces Français musulmans ils ont droit de faire cela [célébrer l’Aïd dans un stade à Saint-Denis]. Puisque de toute manière on leur a dit depuis qu’ils, depuis toujours, qu’ils pouvaient faire ce qu’ils voulaient. »
Soit l’accusation selon laquelle les « Français musulmans » auraient le droit de faire « ce qu’ils veulent » dans le cadre de leur pratique religieuse. Ce qui est bien évidemment faux, la pratique de l’islam comme des autres religions étant régie par des lois, et qui plus est outrancier lorsque l’on sait que l’islam et les musulmans bénéficient en réalité d’un traitement particulièrement strict de la part des pouvoirs publics. Si les « Français musulmans » avaient le droit de faire « ce qu’ils veulent », on ne comprend pas bien les surveillances et fermetures de mosquées ou les dissolutions d’associations comme le CCIF, dont CNews ou le JDD-Bolloré de Jules Torres ne manquent jamais de se faire l’écho.
– Jules Torres (41’30’’) : « Vous allez demander à un musulman est-ce que la république est supérieure aux valeurs… à l’Islam… bah la réponse est non. »
Soit l’imputation selon laquelle tout « musulman » placerait « l’Islam » au-dessus des lois de la république, ce qui est évidemment faux, y compris si l’on en croit le très médiatisé (et très controversé) sondage de l’Ifop — qui avait d’ailleurs été longuement commenté sur le plateau de « 100% Politique » le jour de sa publication (18 novembre 2025), dans lequel une majorité des musulmans sondés affirme, entre autres, que les lois de la république priment les règles religieuses. Bref, Jules Torres ment et le sait.
– Jules Torres (41’40’’) : « Il n’y a aucune autre religion [que l’islam] qui est autant dans l’espace public et qui, voilà, qui est visible dans l’espace public. »
Jules Torres a-t-il entendu parler des plus de 40 000 églises en France et des milliers de processions catholiques organisées chaque année sur le territoire ?
Hors catégorie
– Rachel Khan (37’40’’), à propos du post adressé par le rappeur Médine à David Guiraud suite à son élection à Roubaix (« Félicitations au roi du Nord ») : « Lorsqu’il dit « le Roi du Nord », ça vous voyez c’est encore un jeu de mots, c’est encore quelque chose. C’est-à-dire qu’en fait, il parle de quoi… Il parle de David haMelekh, il parle du Roi David. C’est une cible contre les Juifs, en réalité, et c’est mon interprétation des choses et je ne pense pas que je me trompe. »
Que dire face à de telles élucubrations hallucinées ? Nous n’en savons rien.
Fake news diverses
– Gauthier Le Bret (11’10’’) : « Écoutez cet habitant de Roubaix, qui disait face caméra la semaine dernière « J’ai voté David Guiraud parce qu’il a traité Meyer Habib de porc » [Extrait vidéo d’un habitant de Roubaix : « J’ai voté Guiraud juste pour son intervention qu’il avait fait contre, comment il s’appelle, Meyer Habib là, juste pour ça. Il est rentré, il est monté dans mon estime et ça m’a poussé à voter pour lui, je me suis dit que c’était une personne intelligente ». »] Voilà donc c’est une preuve par A+B, il le dit face caméra Sébastien Ligner, on a donc un maire qui a été élu grâce aussi à ses propos antisémites. »
Soit un cas d’école, avec à la fois :
– la transformation d’une citation pourtant diffusée en plateau (de « J’ai voté David Guiraud pour son intervention contre Meyer Habib » à « J’ai voté David Guiraud parce qu’il a traité Meyer Habib de porc ») ;
– la transformation d’une opinion en un fait (en qualifiant d’antisémites les propos de David Guiraud sur Meyer Habib alors que la justice a, en première instance, affirmé le contraire) ;
– une synthèse-amalgame (« Il a été élu grâce aussi à ses propos antisémites ») ne reposant sur aucun fondement mais toutefois présentée comme prouvée « par A+B » alors qu’il n’y a ni A ni B. Chapeau.
– Julien Dray (19’40’’) : « [Jean-Luc Mélenchon] avait deux objectifs. Il voulait faire perdre Paris [au PS], et il voulait faire perdre Nantes. En disant, à Nantes, parce que c’est la numéro 2 du PS, donc en gros vous voyez, en disant à Faure t’as vu j’ai fait battre ta numéro deux, et à Paris… Et il n’y est pas réussi [sic] ».
Soit du grand n’importe quoi, LFI ayant précisément proposé (avec succès) la fusion à la maire sortante de Nantes Johanna Rolland, lui permettant de conserver la mairie (ainsi que la numéro 2 du PS l’a elle-même reconnu). LFI a en outre proposé la fusion à Paris, soit une étrange façon de vouloir « faire perdre » le PS.
– Erik Tegnér (35’35’’) : « Les titres de séjour aujourd’hui c’est 17% pour raisons économiques, la majorité c’est le regroupement familial. »
Soit des chiffres faux, quels que soient les critères adoptés.
D’après les données du ministère de l’Intérieur, peu suspect d’islamo-gauchisme, les principaux motifs de délivrance de premiers titres de séjour en France en 2025 se répartissent, sur un total d’un peu plus de 384 000, ainsi :
– étudiants : 117 970 (30,7%)
– motif familial : 91 100 (23,7%)
– motif économique : 51 190 (13,3%)
– motif humanitaire : 92 610 (24,1%)
Concernant les renouvellements de titres de séjours, la répartition, sur un total de 955 000, est la suivante :
– étudiants : 151 690 (15,9%)
– motif familial : 366 000 (38,3%)
– motif économique : 204 900 (21,5%)
– motif humanitaire : 46 300 (4,8%)
Dans la première catégorie, le motif « familial » se classe donc en troisième position tandis que, dans la seconde, s’il est en tête des motifs, il est factuellement faux de prétendre qu’il en constitue « la majorité » : la majorité des renouvellements de titres (61,7%) est en effet constituée d’autres motifs que les motifs familiaux.
Le chiffre de 17% concernant les « raisons économiques » est quant à lui inexistant. À moins qu’Erik Tegnér ait effectué une improbable addition des premières délivrances et des renouvellements, ce qui ne donne toujours pas 17% mais environ 19%, ça se rapproche mais les calculs sont toujours pas bons.
Quant à la supposée « majorité » des titres de séjour pour « regroupement familial », elle reste inexistante puisque dans cette configuration (qui répétons-le ne fait pas grand sens et que le ministère lui-même n’envisage pas), les motifs familiaux représenteraient 34% des titres, très loin de « la majorité » : la majorité des titres de séjour (66%) est constituée d’autres motifs que les motifs familiaux.
NB : Nous ne pensons pas qu’il y aurait un problème à ce que le regroupement familial constitue la majorité des attributions de titres de séjour. Notre souci est juste d’établir qu’Erik Tegnér raconte n’importe quoi.
– Gauthier Le Bret (49’20’’) : « Je veux vous parler du Blanc-Mesnil, et de la victoire surprise de Demba Traoré, qui est donc le candidat d’extrême gauche, d’une coalition de l’extrême gauche. »
Soit une caractérisation politique frauduleuse, ainsi que l’explique par exemple la journaliste Nassira El Moaddem, autrice d’un livre très informé sur le Blanc-Mesnil (2) : « Demba Traoré n’est ni un candidat de La France insoumise, pas même proche de ce mouvement, ni un candidat d’extrême gauche. Pour l’élection du premier tour, le cadre bancaire était à la tête d’une liste citoyenne apartisane composée essentiellement de personnes de la société civile. Arrivé derrière Thierry Meignen, il a fusionné sa liste avec deux autres concurrentes : celle de la gauche rassemblée, emmenée par l’ancien maire communiste Didier Mignot et celle tendance centre droit, dirigée par un entrepreneur local, Mohammed Cherif. »
Encore raté.
Etc.
Nous aurions également pu nous pencher sur une fausse citation attribuée à Sandrine Rousseau (3), sur la déclaration selon laquelle « il n’y a qu’un seul parti aujourd’hui qui se montre violent à l’égard des journalistes, qui les empêche d’aller dans un certain nombre de manifestations, c’est l’extrême gauche » (4), sur l’affirmation d’après laquelle « Olivier Faure avait exclu [Catherine Trautmann, nouvelle maire de Strasbourg] au moment de son alliance avec Horizons » (5), sur une autre fausse citation attribuée à Antoine Léaument (6), sur la réitération de la fake news concernant Roubaix (7), etc.. Mais notre propos risquerait de devenir un peu long et répétitif. Et la conclusion à laquelle nous aboutirions serait la même : il est temps que l’émission de Gauthier Le Bret, si ce n’est la chaîne qui la diffuse, soit rebaptisée « 100% Fake news ».
Jules Blaster
(1) Amine Elbahi n’était pas présent en plateau. Les propos que nous signalons ici sont issus d’une rediffusion, dans « 100% Politique », d’une intervention qu’il avait effectuée auparavant dans « 100% Frontières », émission co-présentée par Gauthier Le Bret et Erik Tegnér.
(2) Nous saluons au passage Nassira El Moaddem et l’assurons de tout notre soutien face aux menaces proférées par l’ancien maire de la ville Thierry Meignen, qui n’apprécie visiblement pas qu’une journaliste fasse son travail.
(3) À partir d’environ 53min50s dans le replay de l’émission « 100% Politique » du 23 mars 2026.
(4) À partir d’environ 1h2min30s dans le replay de l’émission « 100% Politique » du 23 mars 2026.
(5) À partir d’environ 1h16min dans le replay de l’émission « 100% Politique » du 23 mars 2026.
(6) À partir d’environ 53min05s dans le replay de l’émission « 100% Politique » du 23 mars 2026.
(7) À partir d’environ 17min15s dans le replay de l’émission « 100% Politique » du 23 mars 2026.
Alors que nous rédigions notre « Boxing Day » consacré à l’animateur de CNews Gauthier Le Bret, nous avons été frappé par le caractère industriel de la production de fake news dans son émission quotidienne « 100% Politique », diffusée chaque soir sur la chaîne du milliardaire d’extrême droite Vincent Bolloré. Ce qui nous a conduit à nous livrer à un exercice aussi élémentaire que fastidieux : établir une comptabilité, pour l’un des numéros de cette émission, du nombre de fake news proférées à l’antenne. En raison de l’actualité, notre choix s’est porté sur l’émission « 100% Politique » du lundi 23 mars, autrement dit le lendemain du second tour des élections municipales. Et nous n’avons pas été déçu du voyage.
Étaient présents ce jour-là en plateau, outre Gauthier Le Bret, Jules Torres, « chef de service » au JDD-Bolloré, Erik Tegnér, « président » du média d’extrême droite Frontières, Sébastien Ligner, chef du service politique de l’hebdomadaire d’extrême droite Valeurs actuelles, Julien Dray, ex-dirigeant socialiste devenu mercenaire sur CNews, et Rachel Khan, spécialiste des outrances et habituée des plateaux de la chaîne. En écoutant attentivement les propos de cette illustre — et très pluraliste — assemblée, nous avons relevé, au cours de l’émission, plus d’une vingtaine de fake news en 90 minutes. Et encore : nous avons été magnanime, nous limitant à une définition restrictive des fake news,entendues comme « des nouvelles mensongères diffusées dans le but de manipuler ou de tromper le public » et non comme l’ensemble des âneries et outrances qui ont été proférées ce lundi 23 mars.
Pour ne pas accabler nos lecteurs et lectrices, nous nous sommes limité à commenter ici la moitié de ces fausses informations. Ce qui, comme on va le voir, représente déjà un bien bel ensemble. A fortiori lorsque l’on sait que le temps qui s’écoule entre deux fake news est majoritairement consacré à commenter la première d’entre elles… jusqu’à enchaîner avec la suivante.
La France insoumise dans le viseur
– Gauthier Le Bret (3’10’’) : « Monsieur Léaument qui a dit « On augmentera le SMIC même pour les Juifs » il y a quelques jours. Et après il va donner des leçons de racisme [sic]. »
Soit, à l’appui d’une accusation d’antisémitisme, une fausse citation attribuée au député LFI Antoine Léaument, qui plus est soigneusement extraite de son contexte, ce dont témoigne la transcription de l’intégralité des propos de l’élu (Sud-Radio, 20 mars 2026) : « Vous pensez vraiment que si La France insoumise arrivait au pouvoir, nous menacerions les personnes juives dans notre pays ? Bien sûr que non. Ce que nous ferons, c’est que nous augmenterons le SMIC aussi pour les personnes juives. C’est que nous ferons aussi la retraite à 60 ans pour les personnes juives. [Question : Vous serez, vous la France insoumise, aussi un bouclier contre l’antisémitisme ?] Mais bien sûr que oui, parce que précisément, nous sommes un mouvement qui est un mouvement d’unité du peuple, un mouvement qui ne trie pas, ni en raison de la culture, ni en raison de l’origine, ni en raison de la couleur de peau ».
Antoine Léaument a donc en réalité dit exactement le contraire — avec une part, reconnaissons-le, de maladresse — de ce que Gauthier Le Bret a voulu lui faire dire.
– Gauthier Le Bret (3’55’’) : « La France d’avant il l’appelle la France des rabougris, il faut voir comment Jean-Luc Mélenchon parle de la France rurale dans ses meetings désormais. »
Soit l’attribution à Jean-Luc Mélenchon de propos qu’il n’a jamais tenus, le responsable insoumis ne parlant pas de « la France des rabougris » mais opposant une « Nouvelle France » à une « France rabougrie », expression qui ne désigne absolument pas la « France rurale » mais ceux qui ont, selon lui, une vision étriquée de la France. Une formule que Jean-Luc Mélenchon emploie depuis au moins une quinzaine d’années, qu’il s’agisse de s’en prendre, en 2012, au racisme du FN, ou plus récemment, en 2025, aux responsables politiques de droite ayant une vision figée de la langue française.
Autrement dit les propos de Gauthier Le Bret constituent un mensonge.
— Amine Elbahi (24’) : « Nos compatriotes juifs […] depuis le 7 octobre ont fait l’objet de tous les anathèmes de la part de La France insoumise. » (1)
Soit une accusation aussi grave que frauduleuse, sans aucun élément de preuve. Et pour cause : un anathème étant, d’après le Larousse, « [une] condamnation, réprobation sévère ou malédiction visant une personne, ses actes ou ses opinions », bien malin serait celui qui pourrait produire la moindre déclaration de « La France insoumise » — ou de l’un de ses responsables — qui pourrait être considérée comme une « condamnation » ou une « réprobation sévère » de l’ensemble des Français de confession juive. Nul doute d’ailleurs que si de telles déclarations avaient existé, elles auraient valu à leurs auteurs d’être traduits en justice et condamnés, ce sont témoigne — par exemple — le palmarès judiciaire d’intervenants de CNews comme Éric Zemmour ou Jean-Claude Dassier.
– Gauthier Le Bret (43’20’’) : « À Toulouse, défaite de La France insoumise mais agression des journalistes de BFMTV auxquels on apporte évidemment tout notre soutien, agression donc de l’extrême gauche. »
Soit l’attribution à « l’extrême gauche » de la « prise à partie » (selon les termes de la SDJ de BFMTV), la veille, d’une équipe de reporters de la chaîne d’information à proximité du bar dans lequel François Piquemal (candidat LFI à la mairie de Toulouse) et ses équipes s’étaient retrouvés. Là encore sans apporter le moindre élément de preuve et alors que les journalistes de BFMTV eux-mêmes, pourtant aux premières loges, n’ont nullement attribué de responsabilité directe ou indirecte à LFI ou à « l’extrême gauche », le député LFI Christophe Bex expliquant même que le service d’ordre en place devant le bar était « intervenu rapidement pour calmer les personnes ». Une déclaration qui ne peut être, en soi, considérée comme une vérité, mais le travail du journaliste consiste précisément à vérifier les faits et non à les cuisiner à sa sauce.
– Sébastien Ligner (53’05’’) : « Les villes qui tombent sous escarcelle insoumis [sic] ne repassent plus jamais dans l’autre sens, ce sont des prises de guerre, ce sont des villes qui sont perdues à vie selon moi. »
Soit là encore une pure contre-vérité puisque LFI a justement « perdu », lors des élections municipales, les deux communes de Grabels (34) et Faches-Thumesnil (59), qu’elle administrait jusque là, ainsi que n’avait pas manqué de le relever Valeurs actuelles, dans lequel Sébastien Ligner exerce, rappelons-le, des responsabilités. Il ne peut donc ignorer qu’il profère un mensonge, à moins qu’il ne lise pas les articles politiques publiés par le journal dont il est « chef du service politique » ? Nous n’osons l’imaginer.
Encore et toujours : les musulmans
– Jules Torres (36’15’’) : « Ces Français musulmans ils ont droit de faire cela [célébrer l’Aïd dans un stade à Saint-Denis]. Puisque de toute manière on leur a dit depuis qu’ils, depuis toujours, qu’ils pouvaient faire ce qu’ils voulaient. »
Soit l’accusation selon laquelle les « Français musulmans » auraient le droit de faire « ce qu’ils veulent » dans le cadre de leur pratique religieuse. Ce qui est bien évidemment faux, la pratique de l’islam comme des autres religions étant régie par des lois, et qui plus est outrancier lorsque l’on sait que l’islam et les musulmans bénéficient en réalité d’un traitement particulièrement strict de la part des pouvoirs publics. Si les « Français musulmans » avaient le droit de faire « ce qu’ils veulent », on ne comprend pas bien les surveillances et fermetures de mosquées ou les dissolutions d’associations comme le CCIF, dont CNews ou le JDD-Bolloré de Jules Torres ne manquent jamais de se faire l’écho.
– Jules Torres (41’30’’) : « Vous allez demander à un musulman est-ce que la république est supérieure aux valeurs… à l’Islam… bah la réponse est non. »
Soit l’imputation selon laquelle tout « musulman » placerait « l’Islam » au-dessus des lois de la république, ce qui est évidemment faux, y compris si l’on en croit le très médiatisé (et très controversé) sondage de l’Ifop — qui avait d’ailleurs été longuement commenté sur le plateau de « 100% Politique » le jour de sa publication (18 novembre 2025), dans lequel une majorité des musulmans sondés affirme, entre autres, que les lois de la république priment les règles religieuses. Bref, Jules Torres ment et le sait.
– Jules Torres (41’40’’) : « Il n’y a aucune autre religion [que l’islam] qui est autant dans l’espace public et qui, voilà, qui est visible dans l’espace public. »
Jules Torres a-t-il entendu parler des plus de 40 000 églises en France et des milliers de processions catholiques organisées chaque année sur le territoire ?
Hors catégorie
– Rachel Khan (37’40’’), à propos du post adressé par le rappeur Médine à David Guiraud suite à son élection à Roubaix (« Félicitations au roi du Nord ») : « Lorsqu’il dit « le Roi du Nord », ça vous voyez c’est encore un jeu de mots, c’est encore quelque chose. C’est-à-dire qu’en fait, il parle de quoi… Il parle de David haMelekh, il parle du Roi David. C’est une cible contre les Juifs, en réalité, et c’est mon interprétation des choses et je ne pense pas que je me trompe. »
Que dire face à de telles élucubrations hallucinées ? Nous n’en savons rien.
Fake news diverses
– Gauthier Le Bret (11’10’’) : « Écoutez cet habitant de Roubaix, qui disait face caméra la semaine dernière « J’ai voté David Guiraud parce qu’il a traité Meyer Habib de porc » [Extrait vidéo d’un habitant de Roubaix : « J’ai voté Guiraud juste pour son intervention qu’il avait fait contre, comment il s’appelle, Meyer Habib là, juste pour ça. Il est rentré, il est monté dans mon estime et ça m’a poussé à voter pour lui, je me suis dit que c’était une personne intelligente ». »] Voilà donc c’est une preuve par A+B, il le dit face caméra Sébastien Ligner, on a donc un maire qui a été élu grâce aussi à ses propos antisémites. »
Soit un cas d’école, avec à la fois :
– la transformation d’une citation pourtant diffusée en plateau (de « J’ai voté David Guiraud pour son intervention contre Meyer Habib » à « J’ai voté David Guiraud parce qu’il a traité Meyer Habib de porc ») ;
– la transformation d’une opinion en un fait (en qualifiant d’antisémites les propos de David Guiraud sur Meyer Habib alors que la justice a, en première instance, affirmé le contraire) ;
– une synthèse-amalgame (« Il a été élu grâce aussi à ses propos antisémites ») ne reposant sur aucun fondement mais toutefois présentée comme prouvée « par A+B » alors qu’il n’y a ni A ni B. Chapeau.
– Julien Dray (19’40’’) : « [Jean-Luc Mélenchon] avait deux objectifs. Il voulait faire perdre Paris [au PS], et il voulait faire perdre Nantes. En disant, à Nantes, parce que c’est la numéro 2 du PS, donc en gros vous voyez, en disant à Faure t’as vu j’ai fait battre ta numéro deux, et à Paris… Et il n’y est pas réussi [sic] ».
Soit du grand n’importe quoi, LFI ayant précisément proposé (avec succès) la fusion à la maire sortante de Nantes Johanna Rolland, lui permettant de conserver la mairie (ainsi que la numéro 2 du PS l’a elle-même reconnu). LFI a en outre proposé la fusion à Paris, soit une étrange façon de vouloir « faire perdre » le PS.
– Erik Tegnér (35’35’’) : « Les titres de séjour aujourd’hui c’est 17% pour raisons économiques, la majorité c’est le regroupement familial. »
Soit des chiffres faux, quels que soient les critères adoptés.
D’après les données du ministère de l’Intérieur, peu suspect d’islamo-gauchisme, les principaux motifs de délivrance de premiers titres de séjour en France en 2025 se répartissent, sur un total d’un peu plus de 384 000, ainsi :
– étudiants : 117 970 (30,7%)
– motif familial : 91 100 (23,7%)
– motif économique : 51 190 (13,3%)
– motif humanitaire : 92 610 (24,1%)
Concernant les renouvellements de titres de séjours, la répartition, sur un total de 955 000, est la suivante :
étudiants: 151 690 (15,9%)
– motif familial : 366 000 (38,3%)
– motif économique : 204 900 (21,5%)
– motif humanitaire : 46 300 (4,8%)
Dans la première catégorie, le motif « familial » se classe donc en troisième position tandis que, dans la seconde, s’il est en tête des motifs, il est factuellement faux de prétendre qu’il en constitue « la majorité » : la majorité des renouvellements de titres (61,7%) est en effet constituée d’autres motifs que les motifs familiaux.
Le chiffre de 17% concernant les « raisons économiques » est quant à lui inexistant. À moins qu’Erik Tegnér ait effectué une improbable addition des premières délivrances et des renouvellements, ce qui ne donne toujours pas 17% mais environ 19%, ça se rapproche mais les calculs sont toujours pas bons.
Quant à la supposée « majorité » des titres de séjour pour « regroupement familial », elle reste inexistante puisque dans cette configuration (qui répétons-le ne fait pas grand sens et que le ministère lui-même n’envisage pas), les motifs familiaux représenteraient 34% des titres, très loin de « la majorité » : la majorité des titres de séjour (66%) est constituée d’autres motifs que les motifs familiaux.
NB : Nous ne pensons pas qu’il y aurait un problème à ce que le regroupement familial constitue la majorité des attributions de titres de séjour. Notre souci est juste d’établir qu’Erik Tegnér raconte n’importe quoi.
– Gauthier Le Bret (49’20’’) : « Je veux vous parler du Blanc-Mesnil, et de la victoire surprise de Demba Traoré, qui est donc le candidat d’extrême gauche, d’une coalition de l’extrême gauche. »
Soit une caractérisation politique frauduleuse, ainsi que l’explique par exemple la journaliste Nassira El Moaddem, autrice d’un livre très informé sur le Blanc-Mesnil (2) : « Demba Traoré n’est ni un candidat de La France insoumise, pas même proche de ce mouvement, ni un candidat d’extrême gauche. Pour l’élection du premier tour, le cadre bancaire était à la tête d’une liste citoyenne apartisane composée essentiellement de personnes de la société civile. Arrivé derrière Thierry Meignen, il a fusionné sa liste avec deux autres concurrentes : celle de la gauche rassemblée, emmenée par l’ancien maire communiste Didier Mignot et celle tendance centre droit, dirigée par un entrepreneur local, Mohammed Cherif. »
Encore raté.
Etc.
Nous aurions également pu nous pencher sur une fausse citation attribuée à Sandrine Rousseau (3), sur la déclaration selon laquelle « il n’y a qu’un seul parti aujourd’hui qui se montre violent à l’égard des journalistes, qui les empêche d’aller dans un certain nombre de manifestations, c’est l’extrême gauche » (4), sur l’affirmation d’après laquelle « Olivier Faure avait exclu [Catherine Trautmann, nouvelle maire de Strasbourg] au moment de son alliance avec Horizons » (5), sur une autre fausse citation attribuée à Antoine Léaument (6), sur la réitération de la fake news concernant Roubaix (7), etc.. Mais notre propos risquerait de devenir un peu long et répétitif. Et la conclusion à laquelle nous aboutirions serait la même : il est temps que l’émission de Gauthier Le Bret, si ce n’est la chaîne qui la diffuse, soit rebaptisée « 100% Fake news ».
(1) Amine Elbahi n’était pas présent en plateau. Les propos que nous signalons ici sont issus d’une rediffusion, dans « 100% Politique », d’une intervention qu’il avait effectuée auparavant dans « 100% Frontières », émission co-présentée par Gauthier Le Bret et Erik Tegnér.
(2) Nous saluons au passage Nassira El Moaddem et l’assurons de tout notre soutien face aux menaces proférées par l’ancien maire de la ville Thierry Meignen, qui n’apprécie visiblement pas qu’une journaliste fasse son travail.
(3) À partir d’environ 53min50s dans le replay de l’émission « 100% Politique » du 23 mars 2026.
(4) À partir d’environ 1h2min30s dans le replay de l’émission « 100% Politique » du 23 mars 2026.
(5) À partir d’environ 1h16min dans le replay de l’émission « 100% Politique » du 23 mars 2026.
(6) À partir d’environ 53min05s dans le replay de l’émission « 100% Politique » du 23 mars 2026.
(7) À partir d’environ 17min15s dans le replay de l’émission « 100% Politique » du 23 mars 2026.