Quand l’agrivoltaïsme fracture le monde rural

Reporterre

23 avril 2026

« Comment peut-on faire ça à ses voisins ? » : quand l’agrivoltaïsme fracture le monde rural

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Dans des villages, les projets d’agrivoltaïsme sèment la discorde : des voisins autrefois proches se livrent une bataille féroce. Les agriculteurs y voient une opportunité économique tandis que des riverains dénoncent un saccage de la nature.

Saint-Antoine-sur-l’Isle (Gironde), reportage

« On est bien, ici. Mais pour combien de temps… » Face au paysage qui l’entoure, Nelly Bordet a du mal à garder le sourire. Le cadre est pourtant idyllique : des canards barbotent dans une mare ; au loin, des brebis paissent tranquillement. Mais depuis trois ans, il est le théâtre d’un conflit qui l’oppose à son voisin : bientôt, sa maison pourrait être cernée de 24 hectares de panneaux photovoltaïques.

Nelly et son mari pensaient pourtant avoir trouvé leur coin de paradis, il y a seize ans : une grange à rénover à Saint-Antoine-sur-l’Isle, en Gironde. « Le calme, la nature et la proximité avec la forêt… C’était la maison parfaite », soupire Nelly. En 2023, quand un représentant de la firme frappe à leur porte en se trompant d’adresse, elle découvre que son voisin s’apprête à louer ses terres à Enoé, un producteur d’énergie renouvelable. « On a été blessés. Ni notre voisin, ni la maire n’ont jugé bon de nous parler de ce projet. » Face à leurs inquiétudes, la même réponse : « Il est où, le problème ? »

Les parcelles seront recouvertes de structures métalliques de 5 mètres de haut, portant des panneaux solaires pivotants qui suivent la course du soleil. © Amandine Sanial / Reporterre

« Ça nous coûte, mais on n’a pas le choix »

Sur les plans du projet, pourtant, le problème saute aux yeux : la maison de Nelly serait encerclée de trois parcelles recouvertes de panneaux photovoltaïques de 5 mètres de haut qui suivent la course du soleil grâce à un moteur, et en dessous desquels les brebis de Pascal Sancier, son voisin, continueront de paître. « Je vais me réveiller chaque matin devant un océan de panneaux », résume-t-elle.

Ce qui l’agace surtout, c’est l’absence de communication dans le village : pas de réunion publique ni de débat. Seul un tract d’Enoé glissé dans le bulletin municipal, et les permanences du commissaire enquêteur. « On s’est sentis très seuls, pas écoutés. » La décision revient désormais au préfet.

« Je vais me réveiller chaque matin devant un océan de panneaux »

Pour tenter de stopper le projet, Nelly et son mari se rapprochent de la Coordination nationale photorévoltée, une association de lutte contre le photovoltaïque sur les espaces naturels, agricoles et forestiers, qui leur conseille un avocat. Pour en assumer les frais, le couple ouvre une cagnotte. « Des voisins ont préféré déposer un chèque dans notre boîte aux lettres pour que M. Sancier n’apprenne pas leur soutien à notre cause. »

Car dans le village, l’agriculteur est estimé de tous, et personne ne veut être celui qui crée des problèmes. « Je l’appréciais moi-même beaucoup, se souvient Nelly Bordet. Ça nous coûte de mettre cette ambiance, mais on n’a pas le choix. »

Depuis son jardin, Nelly Bordet a vue sur les parcelles de son voisin où seront installés les panneaux. © Amandine Sanial / Reporterre

« Les intérêts des uns ne peuvent pas être ceux des autres »

Pascal Sancier n’est pas en colère. Il est surtout étonné de la tournure qu’ont pris les événements. Sur le plateau où il élève ses 450 brebis et agneaux pour leur viande, tout est en bio, et en trente ans, il n’a pas souvenir de s’être fâché avec qui que ce soit. Il assure même avoir tendu la main à la famille Bordet, promis une haie paysagère, le décalage des premiers panneaux et renoncé à une installation à l’arrière de la maison. « Je comprends que ça les gêne. Mais les intérêts des uns ne peuvent pas être ceux des autres. »

Pascal Sancier élève des brebis et agneaux en bio. Pour lui, ce projet permet de combiner rente financière et transition énergétique. © Amandine Sanial / Reporterre

Son intérêt à lui, il ne le cache pas : « C’est l’attrait financier, principalement. Je vais toucher 750 euros de retraite après avoir travaillé toute ma vie. Mes enfants veulent reprendre l’exploitation, j’aimerais qu’ils puissent s’en sortir mieux que moi. » Grâce à l’agrivoltaïsme, les agriculteurs peuvent toucher entre 2 000 et 5 000 euros de loyer par hectare et par an. Bien sûr, l’enjeu écologique compte aussi : « Vu le contexte actuel, il faut bien trouver une solution pour produire de l’électricité, et celle-ci est immédiate. Mais la France, c’est “Oui, mais pas chez moi”. »

Selon les plans de l’enquête publique, la maison de Nelly Bordet et sa famille sera cernée de trois parcelles recouvertes de panneaux photovoltaïques, soit 24 hectares. © Amandine Sanial / Reporterre

« Comment peut-on faire ça à ses voisins ? »

D’autres projets brisent plus qu’une relation de voisinage. À Challignac, en Charente, l’un d’eux a déchiré une famille : les Le Neillon. D’un côté, Christophe, le céréalier, qui a signé un accord avec l’entreprise TSE pour des panneaux sur ses terres. De l’autre, Thierry, son cousin, le viticulteur. Lorsqu’il découvre le projet fin 2023, Thierry n’en pense pas grand-chose. Quand il en comprend l’ampleur — 16 hectares — il s’y oppose. « On s’entendait pourtant bien avec Christophe. Mais comment peut-on faire ça à ses voisins ? Pour les gens qui habitent à côté, c’est invivable. »

Thierry rencontre Ines et Esteban Araujo, voisins directs du projet, rejoint leur collectif Les Champs survoltés et prête son champ pour qu’une banderole y soit déployée. La contestation prend de l’ampleur, le collectif parvient à réunir le conseil municipal et détaille aux élus les conséquences de l’agrivoltaïsme : impact sur l’attractivité du village, perte de foncier, nuisances sonores…

Face à l’opposition, le maire change d’avis et refuse le permis de construire. Le projet est finalement réduit à 9 hectares, mais pas de quoi satisfaire les riverains : l’affaire est aujourd’hui devant le tribunal administratif. Entre les cousins qui ont longtemps travaillé main dans la main, la bataille continue et gagne peu à peu le reste de la famille. « Son père, qui m’a tout appris du métier, est décédé cet hiver. On m’a interdit d’aller à l’enterrement. Ça m’a beaucoup chagriné, reconnaît Thierry. C’est la guerre, mais surtout de son côté : ma guerre à moi, elle est contre ces panneaux. »

« C’est la guerre, mais surtout de son côté »

Pour Christophe, qui porte le projet, tout ça n’est qu’une histoire de « jalousie » de la part de son cousin, qui le voit comme « un riche propriétaire »« Ça fait trois ans que je travaille à perte. Nous, les agriculteurs, on n’a pas d’autres choix que de trouver des alternatives pour consolider nos revenus », justifie-t-il.

Pour lui, ce conflit n’a fait qu’exacerber des tensions existantes dans la commune. « Ces gens du collectif, ils ne supportent ni l’agriculture, ni le voisinage. Pendant le confinement, ils m’ont même envoyé les gendarmes alors que je travaillais dans mes champs. » En filigrane, les oppositions aux projets d’agrivoltaïsme soulèvent une question centrale : « Où s’arrête la propriété ? s’interroge l’agriculteur. Qui dois-je consulter pour faire ce que je veux chez moi ? »

Néoruraux d’un côté, « anciens » de l’autre

Dans certains villages, les luttes voient s’affronter deux visions de la campagne : d’un côté, des néoruraux à la recherche de calme et d’un territoire à investir ; de l’autre, des gens « du cru » pour qui la propriété prime. Dans le Périgord vert, Saint-Pierre-de-Frugie fait figure d’utopie écolo : son école Montessori, son épicerie bio et son écohameau attirent citadins repentis et étrangers depuis quinze ans. Mais la disparition du maire à l’origine de ce tournant, suivie de l’élection d’un édile plus conservateur [1] et d’un projet agrivoltaïque de 50 hectares ravivent les tensions.

« La dynamique écolo ne plaît pas à tout le monde… Entre anciens et néoruraux, on n’est pas toujours d’accord, surtout quand ça touche au milieu agricole », analyse Alain Dechamps. Ancien élu écologiste à Bruges, dans la métropole bordelaise, il a quitté la ville et acheté une ferme où il cultive des céréales anciennes en bio. Comme ailleurs, un collectif s’est formé contre les panneaux et fait du porte-à-porte pour informer les riverains, mais se heurte souvent aux liens de dépendance noués avec l’agriculteur. « J’ai entendu : “Je voudrais bien vous soutenir, mais mon fils travaille pour lui”… »

Parfois, les conflits créent aussi du lien. À Saint-Pierre-Chérignat, dans la Creuse, un projet sur 30 hectares a permis un réveil collectif : « Il a rapproché des gens qui ont les mêmes valeurs, le même rapport à la terre, au paysage et au collectif », explique Janneke Ten Donkelaar. Hollandaise d’origine, elle vit depuis vingt-cinq ans dans la commune où elle produit du jus de pommes.

Dans le village de 160 habitants, une trentaine d’agriculteurs, fonctionnaires, profs et retraités se sont d’abord organisés en un collectif, Panneaux sur prairies : Non merci, puis ont voulu aller au-delà de la contestation. Cet hiver, ils ont créé une liste citoyenne pour les municipales, et ont remporté l’élection. « Des projets comme ça permettent de changer les choses à l’échelle d’une commune, s’enthousiasme Janneke, nouvelle conseillère municipale. J’espère que ça dissuadera d’autres entreprises d’installer leurs panneaux ici. »