Cher Gabriel Attal,
Quelle semaine !
Jeudi 23 avril, vous publiiez votre premier livre, En homme libre, que nous nous sommes évidemment dispensés de lire avant de vous écrire tant il nous semblait incongru de dépenser 22 euros, soit tout de même le prix de 10 litres de gasoil, pour nous plonger dans la prose d’un responsable politique qui nous a jusqu’ici habitués aux « petites phrases » creuses, vides de sens mais taillées pour TikTok, ça fait un peu cher l’anthologie de punchlines indigentes et sur 300 pages ça doit vite devenir épuisant. Même si nous ne doutons pas que vous avez dû tenter de vous appliquer pour la rédaction de cet ouvrage, comme vous l’aviez fait à l’occasion du discours de politique générale prononcé le 30 janvier 2024 lorsque vous êtes devenu Premier ministre, qui s’ouvrait par ces mots : « Le propre de toute société humaine, c’est de regarder en face l’avenir qui se dessine devant elle », on sent qu’il y a de l’effort mais pour l’originalité ce n’est pas encore ça, attention tout de même à ne pas abuser de ChatGPT.
Soyons honnête : le contenu de votre livre importe peu, puisqu’il appartient à cette catégorie très spécifique des « ouvrages signés de femmes et d’hommes politiques », qui présentent comme singularités, entre autres, d’être vite rédigés (quelques semaines), pas toujours écrits par le ou la signataire (vive les « ghostwriters ») et en général peu diffusés (quelques milliers d’exemplaires) malgré leur médiatisation. Ainsi que le résumait l’éditeur Henri Trubert (1) au micro de France Culture à l’été 2013 : sauf exception, « les politiques n’ont pas le temps d’écrire, à peine celui de lire et de penser. Toute la journée, ils ingurgitent des rapports et des notes, ils sont incapables de produire eux-mêmes une pensée ». Et si ces livres sont publiés, ce n’est pas tant pour être vendus que pour servir de produit d’appel en vue d’invitations dans les médias, comme l’expliquait, toujours sur France Culture, l’éditeur Pierre Féry (2) : « C’est un pur alibi marketing. À la rigueur, peu importe ce qu’il y a dedans ».
Nous ne savons certes pas si En homme libre vous a pris du temps, si vous en êtes effectivement l’auteur et s’il fera un bide ou sera au contraire un succès de librairie (même si nous avons un avis sur chacune de ces questions), mais nous savons en revanche que, en ce qui concerne l’écho médiatique de cette indispensable parution, votre petite entreprise rencontre jusqu’ici un indéniable succès : entretien et extraits « exclusifs » dans le Point qui vous a mis à la Une (16 avril), portrait dans « Sept à huit » sur TF1 (19 avril), présence à « C à vous » sur France 5 (21 avril), interview dans la matinale de RTL (22 avril), invitation aux « 4V » sur France 2 (23 avril), etc. Et l’on ne s’attardera pas ici sur la médiatisation de votre première séance de dédicaces organisée le 22 avril dans le XVIe arrondissement de Paris, au moins comme ça les choses sont posées, dont vous annoncez qu’elle sera suivie de nombreuses autres du même type dans le cadre d’une tournée « à la rencontre des Français », on a hâte.
Cher Gabriel Attal, en observant de près cette récente séquence (malheureusement toujours en cours), plusieurs sentiments nous ont traversé, parfois consécutivement, souvent en même temps, parmi lesquels trois ont dominé : agacement, malaise et dégoût. Agacement tout d’abord face à la complaisance médiatique à votre égard, qui fait sans surprise écho à ce à quoi nous avions assisté lors de votre nomination au poste de Premier ministre en janvier 2024, au cours d’un épisode de pénible mémoire que l’observatoire des médias Acrimed (qui vient de fêter ses 30 ans, meilleurs vœux !) avait ainsi résumé : « L’assourdissant concert autour du « phénomène Attal » prêterait à sourire s’il ne parasitait pas le débat public et ne révélait pas, une nouvelle fois, la capacité des grands médias à peser sur le champ politique : starifier à outrance le personnel politique de son choix, consacrer les uns pour mieux dédaigner les autres et installer des « affrontements » binaires à leur convenance ». Bis repetita
Malaise ensuite devant le vide sidéral de ce qui vous tient lieu de pensée, dont la vacuité est d’autant plus spectaculaire qu’on la rapporte au temps d’antenne qui vous est offert, au cours duquel vous rabâchez des formules faussement audacieuses et vraiment cotonneuses, élaborées par des conseillers en com’ rémunérés pour vendre votre personne comme ils vendraient une boisson sans saveur mais, promis, hyper-disruptive. Il suffit pour s’en convaincre de lire attentivement la façon dont vous avez résumé votre livre dans un post publié il y a deux semaines sur votre compte X : « En homme libre, j’ai décidé de tout vous dire. Mes combats, mes doutes, mes erreurs, mes blessures : ce livre est un témoignage sans fard. J’ai aussi voulu parler des Français et de la France, qui m’ont tant donné et pour qui je veux tout donner. Car lorsqu’on veut servir son pays, il ne peut y avoir ni secret ni faux-semblant ». Nous voilà bien avancés, on vous avait pourtant dit de ne pas abuser de ChatGPT.
Et dégoût enfin au regard des choix que vous avez faits dans le domaine des arguments de vente, en surjouant la personnalisation au détriment du fond politique, visiblement déterminé à raconter une histoire destinée à prendre le contrepied de l’image qui vous colle — non sans raison, on y reviendra — à la peau, à savoir celle du gosse de riches qui n’a pas la moindre idée de ce que vit au quotidien la grande majorité de la population et qui prétend pourtant être légitime et compétent pour présider à sa destinée. Quitte à forcer un peu beaucoup le trait, avec des envolées qui n’ont pas manqué d’être remarquées par celles et ceux qui sont un minimum renseignés sur la réalité de votre trajectoire personnelle : « Les combats politiques que je mène ne sortent pas de nulle part, ils viennent de mon vécu. Le quotidien de ma mère pour nous élever seule, le harcèlement scolaire que j’ai subi adolescent, les inégalités entre les femmes et les hommes dans le travail vécues par mes sœurs », OK Gavroche.
Cher Gabriel Attal, vous voir ainsi vous répandre en jérémiades sur les plateaux TV et dans les studios de radio provoque chez nous des effets vomitifs similaires à ceux qui se produisent lorsque nous essayons de regarder jusqu’au bout un « sketch » de Sophia Aram, dont nous n’arrivons d’ailleurs toujours pas à savoir si elle est une humoriste ratée qui tente, péniblement, de faire des éditoriaux ou, plutôt, une éditorialiste ratée qui tente, laborieusement, de faire de l’humour. Il faut en effet avoir le cœur et l’estomac bien accrochés pour supporter plus de quelques minutes le spectacle que vous avez décidé de nous infliger, avec la complicité des journalistes qui vous laissent dérouler votre storytelling, et dans lequel vous essayez de jouer le rôle de celui avec qui la vie n’a pas été tendre, qui a traversé bien des épreuves pour en arriver là et qui comprend d’autant mieux les souffrances du reste de la population — et bien évidemment les moyens à mettre en œuvre pour les apaiser.
A fortiori lorsque l’on connaît votre parcours, qui aurait davantage sa place dans un roman d’Honoré de Balzac dépeignant les mœurs de la bourgeoisie que dans un ouvrage d’Émile Zola décrivant la condition du peuple, puisqu’il a en réalité beaucoup plus à voir avec, par exemple, les aventures mondaines d’Henri de Marsay qu’avec, par exemple, les descentes à la mine d’Étienne Lantier. Un parcours familial et personnel qui a déjà été narré à plusieurs reprises par le passé, entre autres dans un article du quotidien suisse le Temps, rédigé au début de l’année 2024, dans lequel l’auteur faisait ironiquement — et judicieusement— remarquer que « si on omet avec un peu de mauvaise foi les quelques mois au vert à la Villa Médicis de Rome ou au ministère du Budget à Bercy, de l’autre côté de la Seine, depuis la petite enfance, le CV de Gabriel Attal ne sort (pratiquement) pas des VIe et VIIe arrondissements de Paris, les plus chics (et les plus chers) de la capitale », quel talent.
Plus en détail, cela donne : né en 1989 à Clamart dans un foyer aisé, avec un père, Yves Attal, avocat et producteur et une mère, Marie de Couriss, salariée dans la production et descendante d’une famille de Russes blancs d’Odessa, vous avez fait l’ensemble de votre scolarité dans la très chic École alsacienne, un établissement privé, coûteux et prisé des élites parisiennes, sis rue Notre-Dame-des-Champs, au cœur du très populaire (non) VIe arrondissement. Puis direction Sciences Po et l’Université Panthéon-Assas, où vous avez respectivement obtenu un master en affaires publiques et échoué à obtenir une licence en droit, ça arrive, avant d’être embauché en 2012, à l’âge de 23 ans, à un poste de conseiller au sein du cabinet de Marisol Touraine, nouvelle ministre (PS) des Affaires sociales et de la Santé, auprès de laquelle vous aviez déjà effectué un stage et travaillé à l’Assemblée nationale — et dont la fille était votre camarade de jeux à l’École alsacienne, le monde est petit.
Dans le même temps, vous avez rejoint le PS à l’occasion de la campagne de Ségolène Royal en 2007, devenant quelques années plus tard, en 2014, conseiller municipal d’opposition à Vanves (Hauts-de-Seine), un PS que vous quitterez en 2017 — de même que le ministère de la Santé — à la faveur de votre ralliement à Emmanuel Macron et d’une investiture aux élections législatives, qui vous permettra de devenir député de la 10e circonscription des Hauts-de-Seine, encore un bastion ouvrier. Soulignons d’ailleurs qu’à cette occasion vous vous êtes présenté, dans votre matériel électoral, comme « consultant » et non comme conseiller ministériel, suite à la création de votre propre entreprise de consultant en communication, c’est astucieux, ce qui faisait dire à l’époque, à votre propos, à l’un de vos adversaires, déçu de ne pas avoir obtenu l’investiture d’En Marche, ceci : « Il s’est inventé un personnage durant la campagne. En faisant disparaître sa vie d’avant. On s’est demandé s’il avait été au PS. Il a parlé d’un parcours professionnel […] qui n’existe pas. Son truc dans le privé, c’est de la pipe ».
Élu avec une marge confortable, félicitations, sous l’effet de la vague Macron du printemps 2017, c’est plus facile, vous êtes ainsi devenu, à 28 ans, l’un des plus jeunes députés à l’Assemblée et, bien que classé parmi les ambitieux, vous le juriez alors : « Pour moi la politique, ce n’est pas une carrière ». Comme un étrange écho à ce que l’on avait pu lire trois ans plus tôt dans le Parisien, alors que vous veniez d’être élu conseiller municipal à Vanves : « Pour l’heure, Gabriel [Attal] entend avancer pas à pas : « Je n’ai que 25 ans, j’ai toute la vie », se justifie-t-il. Il aimerait notamment passer par le monde de l’entreprise : « Trop d’élus le connaissent mal, parce qu’ils n’y ont jamais travaillé » », si vous le dites. Et de dénoncer alors avec vigueur, toujours dans les colonnes du Parisien, « [un] système qui donne le sentiment d’être verrouillé par des intérêts de parti, des élus parfois trop intéressés par leur carrière politique », ce qui ne manque pas de saveur lorsque l’on connaît la suite vous concernant.
Tout à votre saine obsession de ne pas faire carrière, vous avez en effet ensuite été, successivement :
– désigné porte-parole de LREM (2018) ;
– nommé secrétaire d’État auprès du ministre de l’Éducation nationale et de la Jeunesse (2018) ;
– nommé secrétaire d’État auprès du Premier ministre et porte-parole du gouvernement (2020) ;
– réélu conseiller municipal à Vanves (2020) ;
– élu au bureau exécutif de LREM (2021) ;
– nommé ministre délégué chargé des Comptes publics (2022) ;
– réélu député de la 10e circonscription des Hauts-de-Seine (2022) ;
– nommé ministre de l’Éducation nationale et de la Jeunesse (2023) ;
– nommé Premier ministre (2024) ;
– réélu député de la 10e circonscription des Hauts-de-Seine (2024) ;
– élu président du groupe Ensemble pour la République à l’Assemblée nationale (2024) ;
– élu secrétaire général de Renaissance (2024) ;
– réélu conseiller municipal à Vanves (2026).
Un bien beau parcours en somme, durant lequel ceux qui vous ont fréquenté n’ont pas manqué de noter votre dévorante ambition, à l’instar du Premier ministre Jean Castex s’inquiétant en juillet 2020, dans une note qu’il a malencontreusement rendue publique, de savoir s’il serait possible de trouver un « os à ronger » pour le « jeune Gabriel », oups. Et vous voilà désormais à ambitionner de devenir président de la République, au terme d’un itinéraire qui, contrairement à ce que vous tentez de faire croire autour de votre livre, est bel et bien celui d’un gosse de riches qui n’a pas la moindre idée de ce que vit au quotidien la grande majorité de la population et qui prétend pourtant être légitime et compétent pour présider à sa destinée. Vous pouvez en effet raconter ce que vous voulez mais « les faits sont têtus », comme le disait un révolutionnaire russe probablement peu apprécié de la branche maternelle de votre famille : vous avez été élevé/éduqué/socialisé dans les beaux quartiers, vous vivez confortablement de la politique depuis l’âge de 23 ans et vous ne connaissez, in fine, strictement rien à la vie.
Soyons toutefois honnête : contrairement à d’autres, vous n’êtes pas devenu riche grâce à la politique. Vous étiez en effet déjà riche avant d’être élu député en 2017, ainsi que nous l’ont appris vos déclarations de patrimoine déposées auprès de la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP), et comme l’expliquait pudiquement BFMTV lors de votre nomination au poste de Premier ministre en janvier 2024 : « À la différence de nombreux Français, le capital détenu par Gabriel Attal est essentiellement composé d’avoirs financiers. Le fils de l’avocat et producteur de cinéma Yves Attal, décédé en 2015, a ainsi souscrit une assurance-vie pour un montant total de 1,46 million d’euros en avril 2016 auprès de la Société Générale ». Pour le dire simplement : vous êtes millionnaire depuis que vous avez 27 ans, et il est peu probable que votre situation financière se soit dégradée depuis, avec des rémunérations annuelles d’environ 100 000 euros nets entre 2019 et 2024.
Cher Gabriel Attal, il serait toutefois injuste de vous résumer à votre ascendance, votre socialisation et votre patrimoine, même si l’ensemble constitue un éloquent faisceau d’indices. Ces derniers jours, vous avez en effet insisté sur deux aspects de votre vie, qui semblent constituer une part significative de votre ouvrage, expliquant que vous auriez été victime de harcèlement scolaire (c’est possible) et d’homophobie (c’est certain), et que ceci aurait forgé vos engagements politique . Si nous étions mal intentionné, et ce n’est bien sûr pas notre cas, nous pourrions penser que votre insistance sur ces deux volets de votre histoire personnelle constitue une tentative peu discrète, élaborée avec des communicants ayant mal digéré des fiches sur Bourdieu, de vous repositionner au sein des dispositifs d’oppression, comme si le fait de subir des formes de discriminations neutralisait une position globale de domination économique, sociale et symbolique, ce qui est assurément absurde.
Mais nous ne sommes pas mal intentionné et nous avons donc décidé de vous prendre au sérieux. Ce qui n’est malheureusement pas à votre avantage, dans la mesure où tout, dans votre action politique, indique que ces sujets (harcèlement, discriminations, homophobie) que vous prétendez prendre à cœur en raison de votre vécu, ne constituent finalement que des lignes sur votre CV, des éléments de communication et des arguments de vente du pur produit marketing que vous êtes. Une posture pas nouvelle, comme en témoigne cette interview que vous avez accordée au magazine people Gala, tout un programme, à l’été 2024, où vous expliquiez alors, à propos de votre expérience de Premier ministre : « J’en retiens surtout mes rencontres avec les Français, dans les moments heureux comme de tristesse. Lorsque vous avez en face de vous une maman dont l’enfant s’est suicidé car il a été harcelé à l’école, cela vous marque à vie et renforce votre détermination à lutter contre ce fléau », c’est émouvant.
Sauf que.
Sauf que vous avez à plusieurs occasions, alors que vous exerciez des responsabilités ministérielles, et pas des moindres, fait la preuve que ces touchants discours sont en considérable décalage avec la réalité de vos actes. Début 2024, on apprenait ainsi, par exemple, qu’alors que vous aviez été alerté à plusieurs reprises, en tant que ministre de l’Éducation nationale, au sujet de « l’univers sexiste, homophobe et autoritaire » de l’établissement privé catholique parisien Stanislas, y compris directement par un parent d’élève, vous n’avez jamais donné suite à ces interpellations. Et ce n’est pas tout : alors qu’une enquête administrative sur Stanislas, ordonnée par votre prédécesseur Pap Ndiaye, s’est achevée à l’été 2023, vous avez « refusé d’en dévoiler les conclusions ou de prendre des décisions. Un ancien élève de Stanislas a même saisi en novembre [2023] la Commission d’accès aux documents administratifs (Cada) pour exiger que le ministre rende public ce rapport. En vain. »
On se souvient également du cas du jeune Lucas, cet adolescent de 13 ans scolarisé dans les Vosges, qui s’est suicidé en janvier 2023 après avoir été l’objet pendant plusieurs mois d’injures homophobes, et à propos duquel vous aviez déclaré ce qui suit : « Ce que je veux faire, c’est faire en sorte qu’on ne se retrouve plus dans des situations comme celles qu’on a vécues avec Lucas ». On se demande bien pourquoi, dans ce cas, Mediapart a révélé ceci : « L’enquête administrative annoncée par le ministre de l’Éducation [Pap Ndiaye] n’a en réalité jamais eu lieu et celle du parquet a été bâclée. Alerté par l’avocate de la famille de Lucas sur un autre cas dans le même collège, l’actuel ministre de l’Éducation, Gabriel Attal, n’a pas répondu » (3). Et l’on pourrait également évoquer le cas de la jeune Lindsay, 13 ans, scolarisée dans le Pas-de-Calais, qui a mis fin à ses jours en mai 2023 après une vague de harcèlement, et dont la mère a déclaré, dépitée : « Attal m’a complètement lâchée. Je n’ai pas vraiment vu les fruits de ses déclarations, qui représentaient pourtant pour nous un immense espoir » (4).
Soit une façon singulière de lutter contre le « fléau » du harcèlement et des discriminations, dont vous avez également fait montre en rejoignant ou soutenant des gouvernements comprenant, entre autres, Bruno Retailleau, Gérald Darmanin, Catherine Vautrin, Sébastien Lecornu ou Annie Genevard, qui se sont toutes et tous opposés au mariage pour tou·te·s ou à la PMA pour toutes les femmes, mais aussi en fermant les yeux, alors que vous étiez Premier ministre, sur les agissements de Prisca Thévenot, bien que vos services aient reçu plusieurs signalements relatifs à la brutalité des méthodes de management (pressions, injures, humiliations) de celle qui était alors porte-parole de votre gouvernement, conduisant aux départs, en à peine quelques jours, d’au moins sept de ses collaborateurs et collaboratrices, belle performance. On comprend d’autant mieux pourquoi celle que vous avez couverte à l’époque est devenue un soutien enthousiaste de votre hypothétique candidature en 2027, et tant pis si l’entretien de certaines loyautés politiques fait passer par pertes et profits les déclarations de principes (5).
Cher Gabriel Attal, nous pourrions poursuivre dans le même registre et ainsi établir une longue liste de tous les petits et grands reniements qui ont jalonné jusqu’ici votre parcours politique, mais c’est bien une lettre que nous avons décidé d’écrire et non une encyclopédie (6). Vous êtes de ceux dont les appétits individuels l’emportent sur tout le reste, quitte à mentir, trahir et instrumentaliser de justes causes, et quitte aussi à atteindre des sommets d’orgueil, d’égocentrisme et de narcissisme, comme en témoigne la façon dont vous organisez et mettez en scène vos ambitions pour la prochaine présidentielle. Un spectacle qui ne date pas d’hier, puisque cela fait désormais près de deux ans, depuis la dissolution de l’Assemblée à l’été 2024 dans la foulée des élections européennes, et donc depuis le début de la fin de votre courte carrière de Premier ministre, que vous multipliez les interviews vaniteuses, les déclarations prétentieuses et les proclamations grandiloquentes allant en ce sens.
« J’ai une histoire à écrire avec les Français », pouvait-on ainsi lire en Une du Point en septembre 2024, lors de la publication d’un entretien dans lequel vous assumiez publiquement le fait que vous vous aspiriez à devenir chef de l’État. « Publiquement » car, en réalité, cette ambition n’était pas nouvelle, ainsi que le racontait par exemple, dans les colonnes de Marianne un an plus tôt, l’un de vos anciens proches ayant pris ses distances : « C’est le seul mec qui, devant moi, a dit qu’il voulait devenir président de la République. Ce n’est pas simplement de l’égotisme, ça va au-delà. Toute son activité est tournée vers la conquête du pouvoir. » Et nous n’avons en outre pas manqué de relever que dès janvier 2024 avait été inscrite en préfecture l’association « L’Audace avec Attal » (sic), présentée comme un « mouvement de soutien et de rassemblement autour de la personnalité politique de Gabriel Attal qui a vocation à réunir des Français engagés et convaincus par son action », ça fait rêver.
Depuis lors, vous n’avez cessé de multiplier les coups de com’, dont le dernier n’est autre que la publication de votre ouvrage En homme libre et la tournée organisée autour de ce bouleversant événement, dans la continuité de la façon dont vous avez agi lorsque vous étiez au gouvernement, six années durant lesquelles vous avez enchaîné les annonces sans lendemain et les mesures oubliées, de l’expérimentation de l’uniforme à l’école (abandonnée) aux groupes de niveaux dans les collèges (abandonnés) en passant par la généralisation du Service national universel (abandonnée), bravo à vous. À votre actif toutefois certaines dispositions malheureusement toujours en place, telles la réforme du RSA, le doublement des franchises médicales ou l’interdiction des abayas, autour de laquelle vous avez multiplié les gesticulations, entretenant une panique morale venue de l’extrême droite, comme si la tenue vestimentaire de quelques dizaines de jeunes filles était une menace pour la république : la com’, toujours la com’, rien que la com’, quitte à stigmatiser, humilier et discriminer.
De la com’ aussi avec vos « petites phrases », qu’il s’agisse de votre dénonciation de la « gréviculture » à la SNCF, de vos propos méprisants pour les étudiants mobilisés contre la loi ORE (« Je trouve que c’est une attitude égoïste et bobo », parole d’expert) ou de votre pathétique triptyque autoritaire (« Tu casses, tu répares. Tu salis, tu nettoies. Tu défies l’autorité, on t’apprend à la respecter. ») à l’appui de votre projet de réforme de la justice des mineurs, lequel a fini par être largement censuré par le Conseil constitutionnel. Mais résultats ou pas, abandon ou pas, censure ou pas, vous vous en fichez : l’essentiel est de communiquer, d’exister, d’occuper l’espace, ainsi que vous l’avez appris de deux maîtres à penser dont vous apparaissez de plus en plus comme une douteuse synthèse : Nicolas Sarkozy et Emmanuel Macron. Quitte à se renier et à s’en amuser, ainsi qu’en témoigne un épisode relaté cette semaine par le Parisien : « Récemment, une ministre s’amusait à titiller l’ex-hôte de Matignon [Gabriel Attal] : « Tu es devenu de droite toi ! » Réponse du tac au tac : « Tu sais, on s’adapte ». » No comment.
Au total, vous êtes le prototype du politicien professionnel, issu de la caste des privilégiés, qui n’hésite pas à user de son influence pour faire ouvrir à la dernière minute un bâtiment public, le palais d’Iéna, afin de pouvoir assister aux premières loges, avec son compagnon, au feu d’artifice du 14 Juillet, tout en prétendant dans le même temps administrer des leçons de maintien et de morale à la grande majorité de la population. Vous êtes un pur produit, cynique et sans scrupule, de l’expérience catastrophique qu’aura été le macronisme, prêt à toutes les bassesses pour faire parler de lui et jouer les hommes de pouvoir, ainsi que vous l’avez encore récemment montré avec votre croisade contre le droit au repos des travailleurs et travailleuses le 1er Mai, particulièrement malvenue lorsque l’on connaît votre parcours doré, votre confortable situation financière et votre absence totale d’expérience réelle dans le monde du travail, hors du petit cénacle de la politique où vous grenouillez depuis que vous avez fini vos études.
Cher Gabriel Attal, lors de la sortie de votre livre, vos équipes ont jugé bon d’utiliser, sans leur consentement, l’image de personnalités (Emma Watson, Cristiano Ronaldo, Rosalía…), mises en scène, au moyen d’une IA, en train de lire votre pénétrant ouvrage et d’en faire des critiques élogieuses. Soit, sous couvert d’une promotion « moderne », un vol doublé d’un mensonge, autrement dit un épisode en pleine adéquation avec votre projet politique : derrière l’écran de fumée d’une communication « progressiste », votre « programme », même s’il est aussi flou que vos « convictions » (7), se situe en effet à droite, très à droite, comme l’ont confirmé vos récentes sorties justifiant le piétinement du droit international ou votre énorme clin d’œil, au soir du second tour des élections municipales, à l’électorat du FN/RN en reprenant à votre compte un slogan historique du parti : « Il faut très vite que nous nous remettions à parler de la France aux Français ». Ce qui nous a fait penser à une autre de vos déclarations, consécutive à votre élection comme député en juin 2017 : « Je ne me vois pas passer toute ma carrière en politique ». Excellente idée, et maintenant il faut très vite arrêter.
Cordialement,
Jules Blaster
(1) Aux éditions Les Liens qui libèrent.
(2) Aux éditions Michel Lafon à l’époque, aux éditions du Rocher depuis 2024.
(3) Voir également la vidéo — particulièrement accablante — publiée par Mediapart.
(4) Nous aurions également pu nous arrêter sur la façon dont vous avez instrumentalisé la question des violences faites aux enfants en milieu scolaire et périscolaire en bloquant la proposition de loi issu de la commission d’enquête parlementaire dirigée par Paul Vannier (LFI) et Violette Spillebout (Renaissance), pour mettre ensuite à l’ordre du jour votre propre proposition de loi et vous poser en preux chevalier, vous n’avez décidément aucune limite.
(5) Nous n’avons évidemment pas oublié l’épisode particulièrement malaisant de votre interruption de l’interview, sur le service public, de la tête de liste Renaissance aux élections européennes Valérie Hayer, dans un grand moment de paternalisme sexiste. Permettez-nous à ce titre de douter de votre sincérité lorsque vous vous insurgez, comme vous l’avez encore fait il y a quelques jours, avec des trémolos dans la voix, des « inégalités entre les femmes et les hommes dans le travail ».
(6) Nous renvoyons ici d’ailleurs aux deux excellentes vidéos publiées par Blast en janvier 2024 : « Gabriel Attal : Emmanuel Macron, en pire ? » (Salomé Saqué) et « France 2024 : l’attalisme, maladie infantile du macronisme » (Denis Robert).
(7) En 2023, un « ancien parlementaire » vous ayant « beaucoup côtoyé » expliquait ainsi à Marianne : « Gabriel n’a aucune grille de lecture idéologique. Ce n’est pas un défaut en soi, mais de fait, il manipule plusieurs codes différents. […] C’est plutôt quelqu’un qui gère le moment, les faits. Ce n’est pas un gars qui a une vision, des idées arrêtées auxquelles il va s’accrocher. »
Crédits photo/illustration en haut de page :
Morgane Sabouret / Margaux Simon