“Comment faire changer mon entourage d’avis ? Comment les convaincre ?” C’est une question qui revient régulièrement lors des échanges qui suivent un événement autour de notre magazine ou de nos livres. Ma réponse est de plus en plus “ne le faites pas”. Ça ne veut pas dire qu’il ne faut rien faire, mais que chercher à “convaincre” quelqu’un qu’il se trompe est voué à l’échec. Et surtout, il faut être sûr qu’il se trompe. Comment convaincre quelqu’un que le changement social, une société plus égalitaire, la fin du capitalisme, sont nécessaires à son bonheur ? Il faut commencer par comprendre pourquoi ça ne lui semble pas évident ou pas atteignable. Et ce travail est rarement fait par un camp politique “la gauche”, qui est souvent en léger décalage sociologique avec la population qu’elle souhaite rallier et qui perçoit le changement social sous un prisme exclusivement culturel.
C’est d’ailleurs devenu un slogan : “il faut mener la bataille culturelle”. Avec des chiffres, des livres, des documentaires, on arrivera progressivement à montrer aux gens que le changement climatique est réel, que les milliardaires nous pillent, que l’extrême-droite est… raciste. Ce serait d’autant plus nécessaire et prioritaire qu’en face, les riches soutiens du fascisme la mènent ouvertement et de façon décomplexée, cette bataille, alors pourquoi pas nous ?
Le sociologue Vivek Chibber raconte bien, dans un livre tout juste traduit en français aux éditions Agone, comment cette vision culturelle de la lutte sociale s’est imposée après que le marxisme classique se soit heurté à une dérangeante réalité : le capitalisme ne s’est pas, au cours du XXe siècle, effondré de ses “propres contradictions”, et l’augmentation en nombre de la classe ouvrière n’a pas conduit, partout, à des révolutions, quand bien même ce siècle est resté agité. Par conséquent, de nombreux théoriciens, militants et politiques proches du mouvement ouvrier se sont mis à décrire une classe travailleuse qui consent, en dépit de ses propres intérêts, à un ordre injuste, à cause d’une influence culturelle dévastatrice ayant transformé les individus (en consommateur, en spectateur de la télévision, en jouisseurs de l’industrie des loisirs ou du tourisme etc.). Ainsi, ce serait à nous de “mener la bataille culturelle” pour lutter contre le consentement de la masse à une classe dominante qui l’opprime. Mais cette posture pose deux problèmes. D’abord, elle donne le monopole de la lutte à celles et ceux qui ont le monopole des idées et de la parole, et qui ne sont souvent pas, pour des raisons sociologiques bien connues, très représentatifs de la classe laborieuse dans sa diversité. Ensuite, nous dit Chibber, elle se base sur une analyse erronée de la situation.
Pour lui, le consentement actif de la population n’est pas ce qui caractérise la vie sous le capitalisme. Cette analyse est paresseuse et manque d’empathie et de finesse sociale : « Si les travailleurs font quelque chose que vous ne comprenez pas tout à fait, dit-il, il est raisonnable de supposer que vous n’avez pas compris les circonstances dans lesquelles ils évoluent. Ce qui semble irrationnel à première vue peut s’avérer beaucoup plus logique une fois que vous avez mieux compris leurs contraintes et leurs préférences.” Si “ça ne pète” pas partout et à tout bout de champs, ce n’est pas parce qu’une masse de salariés manipulés par TF1 ou Mark Zuckerberg adore le capitalisme, mais bien parce que les opportunités de se rebeller avec succès sont faibles voire inexistantes. Le consentement provient ainsi d’une perception optimiste de sa place dans le système capitaliste : si je travaille dur, je vais m’enrichir en gravissant les échelons ou en touchant des primes individuelles. Si je deviens influenceur muscu, j’aurais de bons revenus. Si j’achète cette maison à crédit, que je la retape et que je la revends au bon moment, je pourrais me faire une belle plus-value. Mais ce consentement basé sur l’optimisme personnel fonctionne surtout dans des périodes de croissance économique. Dans des périodes caractérisées par la baisse du pouvoir de vivre et la monopolisation des capitaux, notamment immobiliers, entre quelques mains, la plupart des gens ne consentent plus activement. Ils se révoltent, ou bien ils se résignent. La résignation est ce qui caractérise principalement le stade actuel du capitalisme partout dans le monde. Ce n’est pas la conscience du problème qui manque, mais la croyance dans la possibilité d’y faire face collectivement.
“La constitution des travailleurs en classe est tout sauf automatique. Elle a lieu quand des travailleurs sont prêts à choisir des stratégies collectives plutôt qu’individuelles pour satisfaire leurs intérêts (…). D’une manière générale, l’action collective a plus de chance de se produire quand les risques et les coûts afférents sont réduits, que les travailleurs ont confiance en leur pouvoir et qu’ils développent un sens de l’objectif commun et de l’engagement réciproque assez profond pour consentir les sacrifices inévitables dans toute lutte syndicale”.