Pourquoi faut-il bloquer les prix ?

Chaque semaine, l’Institut La Boétie dont Jean-Luc Mélenchon est co-président, édite une note intitulée « données et arguments ». Elle sert de référence pour les débats de formation dans les groupes d’action de La France insoumise. Cette note sera reproduite ici dans le but de documenter les mots d’ordre du mouvement et de permettre partout des débats argumentés.


Depuis plus d’un mois, la guerre d’agression lancée par les États-Unis et Israël contre l’Iran est à l’origine d’un nouveau choc pétrolier : le blocage du détroit d’Ormuz provoque la plus importante crise d’approvisionnement en pétrole de l’histoire. Immédiatement, les prix des carburants à la pompe ont explosé : le litre d’essence dépasse en moyenne les 2 €, soit 30 centimes de plus qu’il y a un mois, et le litre de gazole atteint un niveau record depuis 1985. Sauf que la hausse des prix n’avait rien d’inévitable : elle s’explique par des mécanismes capitalistes. Le blocage des prix et l’encadrement des marges auraient pu l’empêcher. C’est aujourd’hui la seule solution pour éviter que la situation ne s’aggrave.

1- La spéculation est le nerf de la guerre

Les profiteurs de guerre : les compagnies pétrolières sont des parasites

L’économie mondiale est dépendante aux énergies fossiles. Sans pétrole, elle est à l’arrêt. Pour les compagnies pétrolières, la guerre est donc une aubaine : elles contrôlent l’accès à une ressource dont personne ne peut se passer, qui est extrêmement demandée mais qui est soudainement devenue très rare. Dans ce contexte de tensions extrême sur les marchés, les compagnies pétrolières profitent de leur position avantageuse pour faire exploser leurs marges : elles augmentent le prix de vente à un niveau déconnecté de que ce que l’achat et le raffinage du pétrole leur a réellement coûté.

Illustrations :

  • Dès le premier jour de la guerre, les prix à la pompe ont augmenté, alors que le pétrole dans les cuves des stations avait été acheté, acheminé et transformé au minimum plus d’1 mois avant
  • Total a acheté début mars 70 cargaisons de pétrole à 70 dollars le baril, puis les a stockés et a attendu patiemment le bon moment avant de les revendre : quand le baril de pétrole s’échangeait à… 170 dollars. Bilan de l’opération : 1 milliards de dollars de bénéfices.

Résultats, la guerre contre l’Iran est l’occasion de surprofits spectaculaires :

  • Dans les pays de l’Union européenne, depuis le début de la guerre, les compagnies pétrolières réalisent chaque jour 80 millions d’euros de surprofits, c’est-à-dire de profits en plus
  • En France, c’est 11 millions d’euros de surprofits : les marges des raffineurs ont été multipliées par quatre depuis le début de la guerre !

Le précédent 2022-2023 : la guerre en Ukraine

Sous prétexte de difficultés liées à l’interruption de ses activités en Russie, Total a réalisé en 2022 les plus grands profits de son histoire : 19 milliards d’euros. C’est aussi l’un des meilleurs niveaux de toute l’histoire pour une entreprise française.

L’inflation au cœur de la lutte des classes

Comme en 2022, la hausse des prix des carburants aujourd’hui est donc tirée par les profits. Le capital est en situation d’imposer un rapport de force qui lui est favorable dans le partage de la richesse 

produite, au détriment des salariés et de la population. Comment est-ce possible ? Le capitalisme mondial est en crise : il ne parvient pas à dégager des gains de productivité, c’est-à-dire à développer ses forces productives et à innover pour produire plus mais avec moins. Dans ces conditions, le capital est obligé de chercher une autre solution pour maintenir et augmenter ses marges : il extorque une rente aux usagers. Concrètement, il met à profit sa position de monopole dans les secteurs économiques stratégiques en augmentant les prix.

2- Le blocage des prix est l’unique bonne méthode

De quoi parle-t-on ? Un double dispositif de plafonnement

  • Des prix => le prix de vente du litre d’essence dans les stations-services ne peut pas excéder le montant fixé par la loi : par exemple le prix avant le début de la guerre, 1,70 € / L.
  • Des marges des raffineurs => quand les raffineurs (Total) vendent l’essence aux distributeurs (les stations-services), la marge qu’il prennent ne peut pas excéder le montant fixé par la loi, de façon à ce que le prix de vente final soit rémunérateur pour tous les acteurs sans excéder 1,70 €

C’est possible 

Le blocage des prix est une mesure légale qui peut être activée tout de suite. Le code du commerce le prévoit dans son article L410-2 : celui-ci autorise la réglementation des prix en cas « de situations de monopole ou de difficultés durables d’approvisionnement ». Un simple décret suffit, sans aucun vote.

C’est loin d’être une mesure « soviétique »

Depuis le début de la guerre en Iran, les gouvernements agissent partout contre la spéculation

  • La Croatie, la Hongrie et la Thaïlande plafonnent les prix de vente des carburants
  • La Grèce encadre les marges bénéficiaires
  • La Corée du Sud plafonne le prix de gros du carburant

Le dirigeant LR Xavier Bertrand lui-même appelle au blocage des prix via un plafonnement des marges des pétroliers : c’est pourtant loin d’être un dirigeant révolutionnaire !

Nous l’avons déjà fait : il n’y a jamais eu de pénurie !

  • En 1989 en Guadeloupe : blocage des prix pendant 4 semaines après le cyclone Hugo.
  • En 1990 en France hexagonale : plafonnement des marges de distribution et réglementation du prix de vente au détail pendant 5 semaines pendant la guerre du Golfe
  • En 2020 en France hexagonale : fixation d’un prix maximum de vente au détail des masques et du gel hydroalcoolique pendant l’épidémie de Covid

Nous le faisons aujourd’hui dans les départements d’outre-mer : il n’y a pas de pénurie !

Pour lutter contre la vie chère dans les outre-mer, le préfet fixe ainsi les prix du carburant chaque mois. Sur l’île de La Réunion, le litre d’essence n’a connu aucune augmentation tout au long du mois de mars puisqu’il était plafonné à 1,54 € le litre.

=> Pour qu’il y ait une pénurie, il faudrait que Total l’organise : c’est-à-dire que l’entreprise renonce à vendre ses carburants en France, pour contourner le blocage. Sauf que la France fait partie des 15 pays les plus consommateurs de pétrole au monde. Total aura toujours plus intérêt à gagner moins qu’à perdre beaucoup. Et dans l’hypothèse où l’entreprise allait jusqu’au bras de fer, l’État pourrait réquisitionner ses stocks : c’est prévu dans la loi.

Cela ne coûte rien à l’État

L’État ne va pas débourser un seul centime d’argent public. C’est Total qui va rogner sur ses marges. Cela ne mettra pas l’entreprise en péril au vu de ses profits exceptionnels récents

C’est justement toutes les autres mesures privilégiées jusqu’ici qui font peser la charge sur l’État

  • Le « chèque énergie » : c’est l’État qui paye Total à la place des ménages populaires
  • La diminution des taxes : c’est l’État qui se prive de recettes fiscales… au profit de Total
    • Baisser la TVA n’empêchera pas les raffineurs de continuer à augmenter les prix
    • Si on veut éviter que l’État tire mécaniquement un surplus de recettes fiscales , le blocage des prix est la meilleure solution

Ce n’est pas une mesure qui « profite aux riches »

« Mais si vous bloquez les prix, cela profitera surtout aux ménages fortunés, qui vont payer moins cher alors qu’ils auraient eu les moyens de payer plus que le reste de la population » : poussés dans leurs retranchements, les éditorialistes en viennent à se soucier de l’équité… C’est un argument absurde puisqu’avant la guerre, tout le monde payait son plein d’essence au même prix. Bien sûr, en proportion des revenus cela coûte plus cher pour les classes populaires.

=> C’est par la réduction des inégalités salariales et par l’impôt qu’on redistribue la richesse : si les éditorialistes se soucient réellement des inégalités, ils n’ont qu’à défendre le SMIC à 1 600 € net, l’indexation des salaires sur l’inflation, la taxe Zucman, le rétablissement de l’ISF…

Conclusion : il y a urgence

Le blocage des prix est d’abord une mesure de protection des intérêts populaires contre la brutalité du capital. La guerre contre l’Iran aiguise la lutte des classes menée par le capital pour préserver ses profits à tout prix. Il est impératif de briser le rapport de force qui s’installe.

Le blocage des prix est l’unique moyen de stopper la contagion de l’inflation. Car si rien n’est fait, l’inflation va se propager dans tous les secteurs économiques. L’électricité va coûter plus cher, puisque le marché européen de l’énergie fixe les prix en fonction du cours du gaz. Les produits alimentaires aussi, puisque le secteur agricole consomme beaucoup de gazole non routier et connaît par ailleurs des difficultés d’approvisionnement en engrais. Plus généralement, il y a du pétrole partout dans ce que nous consommons, sous une forme dérivée ou sous une autre. Il est déjà prévu que l’inflation dépasse les 2 % au printemps, voire 3 % d’ici la fin de l’année si tout continue ainsi.

=> Il faut bloquer le prix des carburants, de l’énergie et des biens alimentaires