Cher Dominique de Villepin – Boxing Day #79

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Cher Dominique de Villepin,

Quelle semaine !

Mardi 5 mai, on apprenait que vous aviez, la veille, « donné » au Quai d’Orsay deux statuettes de Napoléon d’une valeur totale estimée à 125 000 euros, soit tout de même l’équivalent d’un peu plus de sept années de SMIC, ce qui aurait été très généreux de votre part si elles ne vous avaient pas été offertes, il y a près de 25 ans et alors que vous étiez ministre des Affaires étrangères, par Blaise Compaoré, commanditaire de l’assassinat de Thomas Sankara et dictateur du Burkina de 1987 à 2014, et Gian Angelo Perrucci, homme d’affaires italien lié aux milieux pétroliers en Afrique, des cadeaux qui sentaient bon donc. L’affaire avait été révélée quelques jours plus tôt par l’émission de France 2 « Complément d’enquête », dans un numéro traitant de certains aspects mal connus de votre parcours et de vos activités, au cours de laquelle vous aviez expliqué ne pas savoir que les bustes de l’empereur venaient de ces deux sémillants personnages, affirmant que ces œuvres d’art vous avaient à l’époque été offertes pour votre anniversaire par le dénommé Robert Bourgi, étrange monde que celui dans lequel on reçoit des présents d’une telle valeur sans savoir qui les a achetés.

Une défense d’autant plus intéressante que Robert Bourgi, qui a révélé l’affaire aux journalistes de France 2, ne présente pas exactement le profil de l’individu recommandable puisqu’il s’agit d’un ex-homme de l’ombre de la diplomatie française qui, ainsi que l’expliquait Libération dans un portrait publié en juillet 2022« aura incarné pendant trente ans les relations incestueuses entre l’Hexagone et ses anciennes colonies subsahariennes », agissant dans un domaine où « tout n’est qu’intrigues de couloirs, palabres, ou échanges alambiqués de procédés », la politique comme on l’aime en somme. Un Robert Bourgi qui prétend de son côté, toujours dans « Complément d’enquête » (et quelques jours plus tard sur RMC), que vous saviez parfaitement qui étaient les généreux acheteurs de vos cadeaux d’anniversaire, pour notre part nous ne savons pas qui ment dans cette histoire mais peu importe car l’essentiel n’est pas là : cette intéressante actualité permet surtout de rappeler, à celles et ceux qui l’auraient oublié, qui vous êtes, d’où vous venez et le monde auquel vous appartenez.

Un monde dans lequel des dictateurs et des industriels offrent de précieux présents à des ministres et chefs d’État de grandes puissances, évidemment de façon purement désintéressée, soit de fort louables pratiques qui ont longtemps été un sport national en France, entre autres dans les relations avec les dictatures africaines, des « diamants de Bokassa » donnés à Valéry Giscard d’Estaing aux largesses de Mouammar Kadhafi à l’attention de Nicolas Sarkozy en passant par les financements de campagnes électorales par Omar Bongo. Et un monde dans lequel tous les coups sont permis, y compris les trahisons, les mensonges et les manipulations, ce dont vous accusez Robert Bourgi aujourd’hui en évoquant des « manœuvres » destinées « à régler des comptes politiques et à dresser un écran de fumée au moment où Nicolas Sarkozy fait de nouveau face à la justice », on ne voit pas bien comment cette affaire de statuettes pourrait aider l’ancien président face aux juges même si l’on suppose, au vu de la légendaire affection qu’il vous porte, qu’il ne doit pas être immensément chagriné par ce qui vous arrive.

Cher Dominique de Villepin, cela fait quelque temps que nous voulions vous écrire, n’étant pas insensible à ce que d’aucuns, parmi les observateurs avisés de la bulle politico-médiatique, ont appelé votre « retour », avec par exemple pas moins de 43 interviews à la radio et à la télévision en un an d’après les décomptes de « Complément d’enquête », et des ambitions de plus en plus affirmées dans la perspective de la présidentielle de 2027, avec entre autres, en juin 2025, la création de votre parti « La France humaniste » et la publication d’un livre, Le Pouvoir de dire non. Deux initiatives accompagnées d’une tournée « à la rencontre des gens » afin de construire « un programme qui parte du terrain », c’est original, tout en indiquant — évidemment — n’avoir « aucune ambition personnelle », après avoir toutefois déclaré, alors que vous étiez questionné sur la perspective de 2027 lors d’une interview à Mediapart en janvier 2025, ce qui suit : « Nous sommes confrontés à un choc historique. Ce combat, je ne peux pas ne pas y participer. Je ne peux pas ne pas être aux avant-postes », une modestie toute villepinienne.

Ce « retour » s’est notamment opéré à la faveur de certains bouleversements de l’actualité internationale, à commencer par la guerre génocidaire menée par Israël à Gaza dans la foulée des attaques meurtrières du 7 octobre 2023, des événements à propos desquels vous avez été convié dans divers médias à donner votre point de vue d’ancien diplomate et d’ex-ministre des Affaires étrangères, ce qui vous a donné l’occasion de faire entendre une toute autre voix que le discours dominant et ce qui vous a valu, au passage, quelques inimitiés. Certains n’ont en effet pas du tout aimé vous entendre condamner sans ambiguïté la terrible violence de la prétendue « riposte » israélienne que vous n’avez pas hésité à qualifier, à plusieurs occasions, de « génocide », insistant sur le fait que rien ne pouvait justifier une telle barbarie et appelant les autorités françaises à rompre avec leur suivisme vis-à-vis de l’État d’Israël, à sanctionner réellement ce dernier et à s’investir pleinement, dans le cadre des institutions internationales, dans l’objectif de mettre un terme à la tragédie vécue par les Palestiniens.

En tenant ces positions, qui consistent globalement à rappeler les principes du droit international, vous vous êtes attiré des sympathies à gauche mais aussi des animosités à droite et plus largement dans le camp des soutiens à Israël, lesquels n’ont pas hésité, comme à leur habitude, à vous attaquer, vous caricaturer voire vous calomnier. On pense ici entre autres aux grossières manipulations des propos que vous avez tenus le 23 novembre 2023 sur le plateau de « Quotidien », dans la foulée d’un reportage consacré aux difficultés rencontrées par des artistes étatsuniens ayant exprimé leur solidarité avec la population de Gaza, à propos desquelles vous aviez affirmé ceci : « On voit en filigrane dans votre reportage à quel point la domination financière sur les médias et sur le monde de l’art, de la musique, pèse lourd, parce qu’ils [les artistes] ne peuvent pas dire ce qu’ils pensent tout simplement parce que les contrats s’arrêtent immédiatement ». Des remarques de bon sens qui ont été travesties, avec la complicité active de BFM-TV, en prétendue dénonciation d’une « domination juive », et qui vous ont valu d’être victime d’un virulent procès en antisémitisme (1), instruit et alimenté par les supporters de l’État d’Israël, dont nombre des complices du génocide à Gaza auxquels nous avons adressé l’un de nos précédents courriers.

Votre « retour » médiatique ne s’est donc pas fait sans certains heurts mais il s’est néanmoins poursuivi, porté notamment par la continuation de la guerre génocidaire à Gaza, par l’élection de Donald Trump et par les guerres contre l’Iran, autant d’actualités qui vous ont valu d’être convié dans divers médias pour porter un point de vue considéré comme singulier, à savoir celui d’un homme issu de la droite mais refusant explicitement de s’aligner sur les vues étatsuniennes et israéliennes et n’hésitant pas à les critiquer sans ménagement. Autrement dit un positionnement qui n’a en réalité rien de très radical et qui n’a évidemment rien à voir avec une quelconque forme d’anti-impérialisme, mais qui tranche avec ceux des extrêmes droites, des macronistes et de la droite en pleine trumpisation, ainsi qu’avec ceux d’une certaine gauche dont l’atlantisme ne fait guère bon ménage avec les droits des peuples et avec l’opposition résolue aux guerres qui leur sont menées, y compris par de supposées « démocraties », de prétendus « alliés » et d’auto-proclamées nations « civilisées ».

 

Les réactions suscitées par vos prises de position sur les questions internationales en disent en réalité moins long sur vous que sur l’époque que nous vivons, à laquelle le mépris assumé du droit international est devenu la règle et sa défense l’exception, et sur les dynamiques qui traversent les champs politique et médiatique en France, au sein desquels l’extrême droitisation accélérée de l’ensemble du paysage contribue grandement à donner l’illusion d’un gauchissement des rares qui restent à peu près fermes sur un certain nombre de principes pourtant élémentaires. Un environnement général qui vous a valu une forme de popularité, notamment via les réseaux sociaux, y compris auprès d’un public et de milieux plutôt marqués à gauche, jusqu’à être invité pour un « grand entretien » à la Fête de l’Humanité en septembre 2024, être reçu en majesté par Edwy Plenel pour une interview de plus d’une heure sur Mediapart en janvier 2025, et être finalement qualifié par certains « [d’]homme de droite préféré de la gauche », soit un genre d’homologue inversé de Fabien Roussel, ça fait rêver.

 

Des phénomènes qui n’ont pas échappé au vieux briscard ambitieux que vous êtes, et qui semblent vous avoir convaincu qu’il existerait un « espace » pour votre éventuelle candidature à l’élection présidentielle de 2027, ainsi que l’expliquait un de vos proches dans un reportage du Nouvel Obs en juillet 2025, au moyen d’une formule qui résume en grande partie le sens de votre récent activisme médiatique : « Il pense qu’il a un coup à jouer ». Un « coup » reposant principalement sur l’opération consistant à se placer au-dessus de la mêlée et du clivage droite-gauche, quelle audace, espérant de la sorte fédérer un électorat pour le moins hétérogène, ainsi qu’en témoignent par exemple les figures que vous avez convoquées lors d’une réunion publique organisée dans le grand amphithéâtre Richelieu de la Sorbonne le 27 mars : « [Dominique de Villepin] balaie large, de la gauche à la droite, de Léon Blum à Pierre Mendès-France, de François Mitterrand à Jacques Chirac, d’Alain Juppé à Lionel Jospin, qu’il a fait tous deux applaudir par la salle », bravo à vous, et si on appelait ça le « En même temps ».

 

Cher Dominique de Villepin, si l’on peut comprendre que certaines de vos interventions soient favorablement accueillies par une audience ayant une sensibilité de gauche, qu’il s’agisse de vos prises de parole sur les événements internationaux ou, parfois, sur certaines actualités nationales, comme lorsque vous aviez signifié que, le Nouveau Front populaire étant arrivé en tête des législatives de l’été 2024, il serait logique qu’un Premier ministre de gauche soit nommé, il faudrait tout de même voir à ne pas nous prendre pour des jambons. Déjà parce que nous avons de la mémoire, on y reviendra, mais aussi parce que ce n’est pas au motif que les crises se multiplient, que l’ambiance générale devient exécrable et que les droites fusionnent de plus en plus avec les extrêmes droites que notre niveau d’exigences minimales va baisser au point d’éprouver une quelconque forme de sympathie pour un vieux type riche de droite aux dents longues, qui tente de se (re)construire une notoriété sur le dos de peuples opprimés par l’impérialisme, bien tenté mais ça s’est vu et pour tout dire c’est pas joli-joli.

 

Nous n’avons pas oublié votre parcours politique, que vous n’avez jamais renié, tout entier consacré, après une première carrière dans le corps diplomatique suite à votre sortie de l’ENA en 1980 (dans la même promotion que François Hollande et Ségolène Royal, le monde est petit), à accompagner Jacques Chirac, notamment durant ses deux mandats présidentiels (1995-2007), et à servir fidèlement, en bon homme de droite, les intérêts du capital et du patronat français. Un bilan que vous préférez faire passer au second plan, insistant davantage sur les questions de politique étrangère à propos desquelles vous êtes visiblement plus à l’aise, avec la complicité de tous ceux qui n’ont de cesse de se référer à votre discours à l’ONU, le 14 février 2003, manifestant l’opposition de la France à la guerre contre l’Irak, comme si celui-ci, aussi important fut-il, pouvait résumer les douze années que vous avez passées au cœur du pouvoir, en étant successivement secrétaire général de l’Élysée (1995-2002), ministre des Affaires étrangères (2002-2004), ministre de l’Intérieur (2004-2005) et Premier ministre (2005-2007).

 

Douze années au cours desquelles vous avez été un pur homme de droite, avec comme paroxysme vos deux années à Matignon, notamment marquées par une importante batterie de réformes libérales, parmi lesquelles un nombre conséquent de privatisations partielles ou totales, entre autres :

 

– le lancement de la « privatisation partielle » d’EDF ;

 

– l’entrée en bourse de GDF, prélude à sa fusion avec Suez ;

 

– le lancement de la « privatisation partielle » d’Aéroports de Paris (ADP) ;

 

– la privatisation de la Société nationale maritime Corse Méditerranée (SNCM) ;

 

– la privatisation des autoroutes ;

 

– etc.

 

Des mesures que vous avez résolument défendues à l’époque, malgré les mobilisations des salariés et du mouvement social, que vous avez promues parfois même contre certains dans votre propre camp qui s’inquiétaient de voir des secteurs aussi stratégiques passer aux mains du privé, et au sujet desquelles vous n’avez jamais exprimé aucun regret, bien au contraire. Pour ne prendre que l’exemple de la privatisation des autoroutes, une décision qui a débouché sur une scandaleuse situation de rente, voire de racket organisé, avec la complicité des pouvoirs publics, par les sociétés autoroutières (Vinci, Eiffage, Abertis), vous avez revendiqué la justesse de vos choix devant une commission du Sénat en juillet 2020, quitte à resservir des mensonges déjà utilisés à l’antenne de France Inter l’année précédente, entre autres l’idée selon laquelle les autoroutes n’auraient pas été bradées au privé alors que le contraire a été largement démontré. Et quitte à qualifier la proposition de renationalisation du secteur autoroutier « [d’]idée sympathique mais ubuesque »no comment.

 

Alors que vous étiez Premier ministre, le code du travail a lui aussi été dans le viseur, avec une véritable passion de votre part pour la « flexibilisation de l’emploi », autrement dit la précarisation des salariés, qui s’est notamment incarnée dans le « Contrat nouvelles embauches » (CNE) mis en place par ordonnances à l’été 2005 : une sorte de CDI au rabais qui autorisait l’employeur, pendant une période de deux ans suivant l’embauche, à licencier tout salarié sans préavis, sans motif et avec des indemnités minimales. Et l’on n’a évidemment pas oublié le petit frère du CNE, le « Contrat première embauche » (CPE), qui a suscité une mobilisation massive et historique en 2006, en premier lieu dans la jeunesse, au point que, malgré votre intransigeance, le président de la République Jacques Chirac finira par céder et retirer le texte. Le CNE sera quant à lui, après divers recours établissant qu’il n’était pas conforme aux exigences de la convention n°158 de l’Organisation internationale du travail (OIT), abrogé par l’Assemblée nationale en avril 2008, mais croyez-nous cette mesure antisociale n’a pas disparu de nos mémoires.

 

De même que demeurent gravées les décisions que vous avez prises face aux révoltes dans les banlieues suite à la mort, le 27 octobre 2005, de Zyed Benna et Bouna Traoré, électrocutés dans un transformateur alors qu’ils fuyaient la police à Clichy-sous-Bois. Des révoltes face auxquelles vous avez décidé de recourir, dans le contexte d’une course à l’échalote avec votre ministre de l’Intérieur et rival, un certain Nicolas Sarkozy, aux moyens les plus autoritaires de l’État, en activant l’état d’urgence le 9 novembre, expliquant alors que « les violences sont inacceptables, inexcusables »appelant à la « responsabilité des parents » et prônant l’établissement de « couvre-feux », la « fermeture de lieux publics » et « des interdictions de séjour ou des assignations à résidence pour les fauteurs de troubles ». L’état d’urgence, issu d’une loi de 1955, était un brutal dispositif d’exception de matrice coloniale qui n’avait jusqu’alors été appliqué qu’en Algérie et dans les colonies du Pacifique, notamment la Kanaky-Nouvelle-Calédonie, votre décision témoignant ainsi d’une certaine vision des habitants des banlieues.

 

20 ans plus tard, vous n’exprimiez aucun regret, expliquant que « déclarer l’état d’urgence était une mesure de protection » et résumant votre « ligne » d’alors en trois points : « Assurer l’unité de l’État, faire preuve de fermeté devant la mise en cause de l’ordre public, affirmer l’exigence de justice ». Une « ligne » qui a conduit à des milliers d’interpellations et de gardes à vue, à des centaines de comparutions immédiates et d’incarcérations, autrement dit un « retour à l’ordre » qui s’est fait au prix d’une répression policière et judiciaire de masse. Et comme vous ne manquez décidément pas d’humour, vous avez jugé bon d’expliquer en octobre 2025, alors qu’était commémoré le vingtième anniversaire des révoltes de 2005, qu’il avait également existé, attention scoop, un volet social dans votre action politique d’alors. Lequel ? On vous le donne en mille : « Le CPE, qui était la principale réponse à la difficulté d’accès à l’emploi dans les banlieues, a été mal compris ». Défense de rire.

 

Dès le début de l’année 2006, un certain Alain Duhamel, journaliste peu suspect de sympathies trotskistes, écrivait à votre propos ce qui suit : « Malgré le clinquant, le claquant et le fringant du verbe, Dominique de Villepin fait du sarkozysme oblique. […] Qu’il s’agisse de fiscalité, de privatisations ou de contrats de travail, le villepinisme emploie un langage social mais pratique une politique libérale ». Telle est en effet l’une des caractéristiques de votre posture, qui revêt les atours d’un mythique « gaullisme social » (lequel correspond en réalité au gaullisme alors sous pression d’un PCF à plus de 20% et d’une CGT à plus de deux millions d’adhérents) mais se traduit en actes par une défense inconditionnelle de « l’ordre républicain » et par des mesures toujours plus favorables au patronat, et en cela vous n’avez pas changé depuis 2007.

On se souvient ainsi que vous avez apporté votre soutien, en 2009, au traité de Lisbonne, autrement dit à la négation du rejet populaire par référendum, en 2005, du traité constitutionnel européen, mais aussi et surtout que, lorsque vous avez envisagé d’être candidat à la présidentielle en 2012, avant de renoncer faute d’avoir réuni les 500 signatures, vous défendiez entre autres, enrobées dans un discours de « justice », une augmentation du temps de travail (à 37 heures), une hausse de la TVA (à 22%) et de nouvelles aides publiques au secteur privé, proposant par exemple que l’État « finance forfaitairement une partie du salaire de toute personne dont l’embauche fera augmenter les effectifs en CDI de l’entreprise », riche idée, on ne sait pas ce que vous avez en tête pour 2027 mais votre proposition de retraites par points avec une part de capitalisation est sans nul doute annonciatrice du meilleur.

Cher Dominique de Villepin, vous aurez compris que ce n’est pas parce que vous avez su mettre en scène votre rivalité avec Nicolas Sarkozy que nous compterions parmi les nostalgiques de cette droite à visage prétendument plus humain, qui fut certes de façon générale moins brutale dans les mots, moins disposée à piétiner ouvertement les principes du droit et moins complaisante avec l’extrême droite mais qui, lorsqu’il s’est agi de passer à l’acte, a toujours servi les intérêts des plus riches, creusé les inégalités et favorisé les mécanismes de relégation sociale. À l’instar de votre mentor Jacques Chirac, qui bénéficie comme vous, dans certains milieux, d’une image positive fort peu conforme à ce que fut la réalité de ses politiques économiques et sociales de droite, voire très à droite, sur fond de discours racistesd’affaires judiciaires à tout-va et d’un néocolonialisme qui a valu à l’ancien président de la République d’être qualifié par l’association Survie de « véritable parrain de la Françafrique au tournant du siècle », il y a des titres plus glorieux.

Et nous ne sommes donc pas davantage nostalgique de la politique étrangère que vous avez pu incarner, que d’aucuns voudraient résumer à l’opposition à la guerre en Irak et à une posture critique vis-à-vis d’Israël alors que l’on ne parle ici, au fond, que d’un pragmatisme froid guidé par la défense des intérêts de la France et de sa place de puissance impérialiste — et nullement par une quelconque solidarité avec les peuples. Ce dont témoignent par exemples vos positions, moins connues, sur le génocide des Tutsis au Rwanda en avril 1994, que vous avez vécu aux avant-postes puisque vous étiez alors directeur de cabinet du ministre des Affaires étrangères Alain Juppé, et au sujet duquel vous n’avez jamais cessé de soutenir l’attitude des autorités françaises, qu’il s’agisse de rejeter toute responsabilité de la France dans le génocide, contre toutes les évidences, de défendre l’opération Turquoise, à propos de laquelle vous affirmiez en 2004, dans une tribune où vous n’employez jamais les termes « génocide des Tutsis », qu’elle avait « sauvé des milliers de vies » alors qu’elle a surtout servi à sauver les dignitaires du régime génocidaire, et même de reprendre à votre compte la thèse révisionniste du « double génocide », lorsque l’on se la joue ami des peuples et du droit international ça la fout un peu mal quand même.

Votre carrière dans le privé, lancée en 2008 lorsque vous êtes devenu avocat d’affaires et que vous avez créé votre cabinet — devenu en 2015 société de conseil — Villepin International, est d’ailleurs fort révélatrice de vos préoccupations et de vos priorités lorsqu’il s’agit de prodiguer vos « conseils ». Vos premiers clients furent ainsi de grandes firmes françaises comme Veolia et Alstom, ce qui vous a permis d’engranger rapidement une petite fortune, ainsi que le révélait le Canard enchaîné en décembre 2011 : « Entre avril 2008 et avril 2009, Villepin International a réalisé un chiffre d’affaires de 2 455 000 euros et, une fois les frais de Villepin et le salaire de sa secrétaire payés, elle a dégagé 1 529 000 euros ! Rebelote sur l’exercice suivant, avec un exercice de 2 182 000 euros et un résultat net de 1 018 000 euros » (2). Des gains grâce auxquels vous avez pu entre autres acheter, dès le printemps 2010 et pour la modique somme de 3,2 millions d’euros, l’ancien hôtel particulier de l’artiste Sarah Bernhardt dans le XVIIe arrondissement, c’est vrai que dans 400m2 on est tout de suite plus à l’aise pour travailler.

Les années passant, vous êtes devenu un véritable businessman en mettant à profit vos réseaux, construits à la faveur de vos activités diplomatiques et politiques passées, et vous avez offert vos services, directement ou indirectement, à certaines puissances étatiques, ce qui vous a d’ailleurs finalement mené à renoncer à vos activités d’avocat en 2015 pour vous spécialiser dans « l’analyse des risques politiques, des enjeux économiques et du fonctionnement des institutions et de la vie politique ainsi que du processus de décision dans les pays considérés afin de permettre et d’optimiser le développement d’activités internationales », tout un programme. Avec des interventions, entre autres, dans ces parangons de démocratie que sont la Chine, la Russie ou l’Arabie saoudite, pour des activités de « consultant » sur la base de contrats souvent opaques, a fortiori depuis que vous avez cessé de publier les comptes détaillés de votre société depuis les premières révélations du Canard enchaîné.

Au cours des 10 dernières années, d’après une enquête de l’Informé, vous auriez ainsi reçu — sans compter les salaires que vous vous êtes versé — près de six millions d’euros de Villepin International en dividendes et revenus assimilés, dont 600 000 euros en 2025, vous permettant entre autres de continuer à alimenter vos collections de livres rares et autres œuvres d’art, dont certaines reventes aux enchères vous ont également rapporté des sommes considérables, mais aussi de réaliser quelques investissements immobiliers, avec notamment l’achat fin 2020, pour 700 000 euros, d’un manoir du XIVe siècle dans le Loiret, ancienne propriété du peintre Zao Wou-Ki, et surtout l’acquisition début 2021, pour la bagatelle de 6,19 millions d’euros, d’un luxueux duplex de 380m2 dans le XVIe arrondissement (avenue Foch), autrefois possédé par Jacques Dessange — promis nous ne ferons pas de plaisanterie sur les cheveux.

Un parcours qui vous a immanquablement conduit à fricoter avec quelques peu ragoûtants personnages, tel Alexandre Djouhri, un « intermédiaire » condamné en première instance à six ans de prison dans le cadre du procès des financements libyens de la campagne de Nicolas Sarkozy, et dont le nom apparaît régulièrement à vos côtés depuis le début des années 2010, à la frontière des liens amicaux et des barbouzeries, ainsi que l’expliquait le Monde en novembre 2016 : « Ils partent en vacances ensemble, ont leurs habitudes au Stresa, près de l’avenue Montaigne, ou à l’Hôtel de France, à Monaco et mènent aussi parfois des opérations délicates comme en 2011 durant la guerre en Libye où la diplomatie parallèle était à l’œuvre ». Et avec aussi quelques épisodes rocambolesques qui florent bon la magouille, comme lorsque Djouhri a acquis pour 43 000 euros d’origine obscure, lors d’une vente aux enchères à l’hôtel Drouot, une BD originale de Tintin vous appartenant, sans jamais venir la réclamer, ce qui a rendu « perplexes » les enquêteurs de l’affaire libyenne, et on les comprend.

Votre nom apparaît d’ailleurs à plusieurs reprises dans ladite affaire libyenne, au travers des mailles de laquelle vous êtes toutefois finalement passé (3), puisque vous avez, via votre société Villepin International, perçu des fonds ayant la même origine que certains de ceux destinés à Claude Guéant, comme l’a révélé Mediapart en janvier 2017 : « Dominique de Villepin est mis en cause pour un virement de 489 143 euros opéré en sa faveur par Alexandre Djouhri, en 2009, à partir de fonds libyens reçus du Libyan African Investment Portfolio (LAP), un fonds souverain du régime Kadhafi ». De l’argent qui, d’après les enquêteurs« [est] venu payer une facture établie par Villepin à l’un de ses clients, le Saudi Bugshan Group (SGB) », autrement dit un conglomérat possédé par un richissime homme d’affaires saoudien proche d’Alexandre Djouhri et auquel vous avez facturé, même si vous avez dans un premier temps affirmé le contraire, des prestations (« études » et « notes stratégiques ») pour un montant total de 4,7 millions d’euros durant la période 2008-2010, décidément tout cela sent très bon (4).

Au total, cher Dominique de Villepin, le récent scandale des statuettes de Napoléon, quand bien même il serait le produit d’un règlement de comptes, n’est pas une surprise, puisqu’il se situe au carrefour de votre passé d’homme d’État cultivant les relations interpersonnelles, de votre insertion dans des réseaux douteux et de votre goût immodéré du luxe, mais c’est sans doute un peu tout cela le villepinisme. Et si nous ne sommes pas dupes des motivations de ceux qui, à l’instar de l’inénarrable Caroline Fourest, s’en prennent à vous actuellement, qui ne vous pardonnent pas certaines de vos interventions, au premier rang desquelles vos prises de position sur Gaza, rien ne nous oblige cependant à rester silencieux face à l’affichage des dévorantes ambitions de celui qui, comme quelques autres, semble convaincu qu’il a un rendez-vous avec l’histoire, avec sa destinée et avec le peuple, merci mais non merci. Certains affirment que vous sauvez l’honneur de la droite, mais encore faudrait-il qu’elle en eût un, ou encore que vous êtes la preuve qu’une autre droite est possible, ce qui est peut-être vrai mais les conflits internes au camp réactionnaire ne nous passionnent guère, tout cela ne changeant en définitive rien au fait que, ainsi que le montre l’ensemble de votre parcours, nous ne sommes définitivement pas du même camp.

Cordialement,

Jules Blaster 

(1) Signalons au passage que cette chasse aux sorcières dont vous avez été la cible ne nous a pas empêché, début 2026, de rejoindre la cohorte de ceux qui instruisent le procès en antisémitisme de Jean-Luc Mélenchon et de La France insoumise.

(2) Le Canard enchaîné n°4755, 14 décembre 2011.

 

(3) Notons ici que, dans un tout autre contexte, vous aviez réussi à vous extirper de l’affaire Clearstream, sur laquelle nous avons choisi de ne pas nous étendre afin que Blast et son fondateur Denis Robert, à l’origine des révélations du scandale Clearstream, ne puissent être soupçonnés de conflit d’intérêts.

 

(4) Nous ne nous attarderons pas ici sur les autres affaires auxquelles vous avez été mêlé, à l’instar du scandale Relais & Châteaux, dans laquelle votre ami Régis Bulot, ancien président de l’association Relais & Châteaux, a été mis en examen pour escroquerie et blanchiment d’argent, et à l’occasion de laquelle les enquêteurs ont découvert avec étonnement que vous n’aviez effectué aucun retrait sur votre compte en banque entre le 1er janvier 2002 et le mois de mai 2007, un étrange phénomène que vous avez expliqué comme suit : « Je n’avais pas besoin d’argent liquide. Mon épouse s’occupait des achats indispensables. J’étais dix-huit heures par jour à mon poste ministériel. » Si vous le dites.

Crédits photo/illustration en haut de page :
Morgane Sabouret / Margaux Simon