Israël voulait juste « vivre en paix »… du Nil à l’Euphrate, sous surveillance militaire
Pendant des décennies, on nous a raconté une histoire simple. Très simple même.
Israël serait un petit État fragile, entouré de barbares irrationnels, condamné à bombarder ses voisins par pur instinct de survie. Une sorte de Suisse nerveuse avec des F-35.
Et puis arrive Ilan Pappé, historien israélien, fils de survivants du nazisme, ancien citoyen modèle devenu hérétique national, qui vient rappeler une vérité insupportable :
non, le problème n’a jamais été « la sécurité ».
Le problème, c’était la domination.
Pas la coexistence.
Pas la paix.
Pas « deux peuples, deux États ».
La domination.
Dominer la Palestine.
Dominer les Palestiniens.
Dominer les voisins arabes.
Dominer le récit.
Dominer les médias.
Dominer le langage lui-même.
Et surtout :
faire croire au monde entier que cette domination est de la légitime défense.
C’est probablement là le plus grand chef-d’œuvre de communication politique du XXIe siècle :
transformer une puissance nucléaire occupant, colonisant, bombardant plusieurs pays simultanément…
en victime permanente.
Un État capable de raser Gaza, frapper Beyrouth, bombarder Damas, menacer Téhéran…
tout en expliquant d’un air grave :
« Nous avons très peur. »
Et l’Occident applaudit.
Mieux encore :
il finance.
Car oui, comme le rappelle Pappé, cette mécanique ne fonctionne pas seule.
Elle repose sur une coalition extraordinaire :
– les évangéliques américains attendant l’Apocalypse avec enthousiasme ;
– les industriels de l’armement découvrant que les enfants amputés sont un marché porteur ;
– les dirigeants occidentaux persuadés que les droits humains sont universels… sauf quand Israël bombarde ;
– et une classe politique européenne qui récite des éléments de langage israéliens avec la ferveur de perroquets sous perfusion diplomatique.
Le moment le plus absurde de l’entretien arrive peut-être lorsque le ministre français des Affaires étrangères cite Golda Meir pour démontrer « l’humanisme israélien ».
Oui, vous avez bien lu.
Une phrase prononcée après le nettoyage ethnique de Haïfa en 1948 devient soudainement… une preuve de vertu morale.
C’est un peu comme citer un pyromane expliquant :
« Je souffre énormément pendant que j’incendie votre maison »
et y voir un manifeste humanitaire.
Le génie du système est là :
même les phrases les plus cyniques deviennent des preuves de moralité, à condition qu’elles soient prononcées avec suffisamment de gravité occidentale.
Pendant ce temps, sur le terrain, la réalité devient difficile à maquiller.
Les colonies s’étendent.
La Cisjordanie se morcelle.
Gaza est pulvérisée.
Le Liban est frappé.
La Syrie bombardée.
L’Iran menacé.
Mais attention :
tout cela n’aurait absolument aucun rapport avec un projet régional de domination.
Pure coïncidence géopolitique.
D’ailleurs, les dirigeants israéliens les plus extrêmes ont l’élégance rare d’annoncer publiquement leurs intentions.
Bezalel Smotrich parle ouvertement de transfert de population.
Des ministres évoquent l’effacement de villes palestiniennes.
Des colons paradent armés en Cisjordanie comme dans un western messianique sous stéroïdes.
Mais l’Occident continue de nous expliquer qu’il faut « écouter les deux côtés ».
Comme si l’on demandait à un incendie et à une forêt de débattre équitablement.
Pappé rappelle aussi quelque chose de fondamental :
la Nakba n’est pas un événement passé.
C’est un processus.
Voilà le mot interdit.
Processus.
Parce qu’un « accident historique » peut être regretté.
Un processus, lui, implique une intention.
Et c’est précisément ce qui terrorise les défenseurs inconditionnels d’Israël :
que le monde commence à comprendre qu’il n’assiste pas à une série d’erreurs,
mais à une continuité.
La continuité d’un projet colonial devenu trop visible pour rester présentable.
Internet a brisé une vieille règle :
on peut désormais voir les victimes avant que les porte-parole aient terminé le communiqué.
Autrefois, il fallait attendre les éditoriaux pour comprendre une guerre.
Aujourd’hui, un enfant amputé à Gaza apparaît sur un téléphone avant même que le ministère israélien n’ait eu le temps de parler de « frappes ciblées ».
Et c’est peut-être cela, au fond, la véritable crise.
Pas militaire.
Pas stratégique.
Narrative.
Le monopole du récit s’effondre.
La jeune génération occidentale commence à regarder Israël non plus comme une démocratie héroïque,
mais comme une puissance coloniale tardive devenue incontrôlable.
Une puissance nucléaire gouvernée par des fanatiques messianiques expliquant au monde qu’ils reconstruisent le royaume biblique tout en demandant davantage d’aide militaire américaine.
Même Hollywood commence à hésiter.
Les universités se fissurent.
Les opinions publiques bougent.
Les slogans officiels ne suffisent plus.
Alors oui, peut-être qu’Ilan Pappé a raison :
nous assistons peut-être à la dernière phase du sionisme.
Pas demain.
Pas dans six mois.
Les systèmes de domination ne meurent jamais élégamment.
Ils deviennent d’abord grotesques.
Et rarement dans l’Histoire un pouvoir aura autant ressemblé à cela :
un État surarmé,
soutenu par les plus grandes puissances du monde,
terrifié par des journalistes,
des étudiants,
des historiens…
et des téléphones portables.
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