Depuis l’annulation de l’historique arrêt Roe v. Wade en 2022, l’IVG reste le front le plus visible de l’offensive contre les droits des femmes aux États-Unis. Mais la bataille se poursuit aussi de façon plus diffuse : accès aux soins reproductifs, contraception, vote, modèle familial… Autant de terrains où l’autonomie des femmes s’érode peu à peu.
Publié le :

Les défenseurs du droit à l’avortement aux États-Unis ont obtenu un sursis, mi-mai. La Cour suprême a maintenu, pour l’instant, l’accès à la mifépristone par téléconsultation et par courrier, empêchant provisoirement une nouvelle dégradation de l’accès à l’IVG. Dans les nombreux États où l’avortement est interdit ou très restreint, cette pilule abortive et la télémédecine sont devenues essentielles pour maintenir une forme d’accès à l’avortement. C’est précisément ce contournement qui enrage les opposants à l’IVG et auquel ils cherchent à mettre fin.
Ce grignotage de l’accès ne date pas de l’arrêt Dobbs du 24 juin 2022 qui statue que la Constitution ne confère pas de droit à l’avortement : dès les années 1970, les restrictions de financement avaient déjà rendu l’IVG plus difficile pour les femmes les plus pauvres. Mais depuis la décision de 2022, qui a annulé le droit fédéral à l’avortement, cette bataille a changé d’échelle. Aux États-Unis, elle ne se joue plus seulement dans les textes de loi, mais dans les formulaires, les remboursements, les kilomètres à parcourir, les cliniques qui ferment et les médicaments qui arrivent – ou pas – par la poste.
Elle touche aussi, de plus en plus, à la surveillance des grossesses elles-mêmes. Pregnancy Justice a recensé au moins 412 poursuites pour des « crimes liés à la grossesse » dans les deux premières années après Dobbs, dont 31 visant des personnes ayant connu une perte de grossesse (fausse couche ou enfants nés sans vie).
Pour Judith Ezekiel, historienne franco-américaine du féminisme, la bataille anti-IVG a été « le fer de lance » d’une recomposition de la droite religieuse et conservatrice américaine. Ce mouvement n’est pas né avec Donald Trump, insiste-t-elle. Mais la dynamique anti-avortement et l’offensive plus large contre les droits des femmes ont connu une accélération significative depuis son arrivée au pouvoir, atteignant « une vitesse et une extrémité inimaginable sous Trump 2 ».
L’avortement reste ainsi le front le plus visible d’une offensive plus large contre l’autonomie des femmes, qui touche aussi toute l’infrastructure des soins reproductifs.
Contraception, Medicaid, Title X : l’accès aux soins fragilisé
Aux États-Unis, l’accès des personnes pauvres ou mal assurées aux soins reproductifs repose sur deux piliers : le réseau Title X, qui finance des cliniques proposant contraception, dépistage des infections sexuellement transmissibles et soins à bas coût ou gratuits ; et Medicaid, l’assurance santé publique pour les plus modestes. Deux systèmes aujourd’hui « menacés », estime Amy Friedrich-Karnik, du Guttmacher Institute, centre de recherche de référence sur les droits sexuels et reproductifs. Selon elle, « les coupes budgétaires et les attaques politiques créent l’une des menaces existentielles les plus importantes depuis des décennies » pour le système public de santé reproductive américain.
La directrice des politiques fédérales de l’organisme cite l’exemple d’une disposition adoptée par le Congrès l’été dernier, qui a privé pendant un an les cliniques Planned Parenthood de remboursements Medicaid dès lors qu’elles continuaient à pratiquer des avortements, fragilisant leur capacité à fonctionner. Pourtant, rappelle le Guttmacher Institute, les fonds fédéraux Medicaid ne financent déjà presque jamais l’avortement. En pratique, la mesure a aussi des conséquences sur des soins qui n’ont rien à voir avec l’IVG, comme la contraception, les dépistages des IST ou des cancers. « Une vingtaine de cliniques ont fermé à cause de cela », selon Amy Friedrich-Karnik, qui précise que la plupart de ces fermetures concernent des zones rurales ou déjà mal desservies.
Autre menace : les nouvelles exigences de travail imposées aux bénéficiaires de Medicaid, qui doivent entrer en vigueur en 2027. Les bénéficiaires devront désormais prouver régulièrement qu’ils travaillent, étudient ou remplissent certains critères. « Le but, en réalité, est de faire sortir des personnes du système, parce que c’est tellement lourd et compliqué », avance Amy Friedrich-Karnik. Selon le Guttmacher Institute, entre 2,1 et 6 millions de femmes en âge de procréer risquent de perdre leur couverture Medicaid.
« On commence toujours sur le paiement. Et on enchaîne sur les interdictions », prévient Judith Ezekiel.
Alors, si la contraception n’est pas interdite aux États-Unis, « ces deux politiques s’apparentent vraiment à une attaque directe contre l’accès à la contraception, en particulier pour les femmes à faibles revenus », résume Amy Friedrich-Karnik. En visant les prestataires d’avortement, l’administration fragilise tout un réseau de soins reproductifs et préventifs.
Le réseau Title X, lui aussi, est dans le viseur. Créé dans les années 1970 avec un soutien bipartisan, il devait garantir l’accès à la contraception et aux soins reproductifs des plus précaires. L’administration Trump a temporairement gelé une partie de ses financements en 2025. Surtout, elle tente de le remodeler dans une logique nataliste et anti-IVG. Le Guttmacher s’inquiète notamment d’une volonté de rediriger une partie de ces fonds vers les « crisis pregnancy centers », des centres anti-IVG qui se présentent comme des lieux d’aide aux femmes enceintes mais sont accusés de désinformer les patientes. Amy Friedrich-Karnik les décrit comme des structures qui « ressemblent à des établissements de santé », mais ne sont « généralement pas tenues par des professionnels de santé » et orientent les femmes vers la poursuite de la grossesse.

Des mesures qui s’inscrivent dans un projet idéologique formalisé par la droite ultraconservatrice américaine, comme le montre le Guttmacher Institute. Dans un document de janvier 2026, le centre de recherche a documenté comment plusieurs décisions de l’administration Trump reprenaient des objectifs formulés dans le Project 2025, le programme élaboré par la Heritage Foundation, souvent présenté comme la feuille de route non officielle du second mandat Trump. « L’administration suit clairement les orientations de ce document politique », estime Amy Friedrich-Karnik.
À l’approche des élections de mi-mandat en novembre, cette dimension réglementaire est centrale. Un basculement du Congrès pourrait modifier le rapport de force budgétaire ou renforcer les contre-pouvoirs parlementaires. Mais il ne suffirait pas à stopper l’ensemble du mouvement. « Quel que soit le résultat des midterms, l’administration peut avancer par voie réglementaire sur ces programmes. Elle n’a pas nécessairement besoin de l’approbation du Congrès », souligne Amy Friedrich-Karnik.
Le SAVE America Act, une menace pour le vote des femmes
Cette bataille se joue aussi dans les institutions et dans les mots : dissolution du Gender Policy Council, suppression ou stigmatisation de termes liés au genre, à la santé reproductive, aux droits reproductifs ou à l’avortement dans les textes, sites et programmes fédéraux.
Cette logique de grignotage se retrouve sur un terrain très éloigné : le droit de vote. Dans un texte publié dans le média Politis, Judith Ezekiel alerte : « La campagne antiféministe s’élargit au suffrage féminin. »
Certes, à court terme, l’abrogation du 19e amendement, qui garantit ce droit aux femmes depuis 1920, n’est pas une hypothèse réaliste. Mais Judith Ezekiel voit un signal inquiétant dans le SAVE America Act, poussé par Donald Trump et les républicains.
Le texte prévoit d’exiger une preuve documentaire de citoyenneté pour s’inscrire sur les listes électorales. Ses partisans invoquent la sécurité du vote. Ses opposants estiment que ces règles créent surtout des obstacles administratifs pour des électeurs légitimes.
Les femmes mariées ayant changé de nom pourraient être particulièrement concernées : si leur nom actuel ne correspond pas à celui figurant sur leur acte de naissance, elles risqueraient de devoir reconstituer toute une chaîne de documents prouvant leurs changements d’état civil (mariage, divorce, remariage). Et rien ne garantit, redoute Judith Ezekiel, que ces justificatifs soient acceptés partout de façon simple et uniforme. « Il faut vraiment vouloir voter pour accepter de franchir toutes ces étapes pour prouver son identité », estime Judith Ezekiel.
La League of Women Voters rappelle que les non-citoyens ne peuvent déjà pas voter aux élections fédérales. Pour l’heure, le texte est bloqué au Sénat, mais le Brennan Center pointe que des États, comme récemment la Floride, le Dakota du Sud ou l’Utah, ont déjà adopté des lois s’en inspirant.
Le SAVE America Act n’est pas une loi explicitement dirigée contre les femmes. Mais, dans un pays où les femmes votent davantage pour les démocrates que les hommes, Judith Ezekiel estime que toute réduction de leur participation électorale aurait un effet politique.
La famille traditionnelle comme horizon politique
Derrière ces obstacles administratifs, financiers et judiciaires, il y a aussi une vision du rôle des femmes. Les entraves à l’accès aux soins, au vote ou à l’avortement ne sont pas seulement techniques : elles s’inscrivent dans un projet plus large de réhabilitation de la famille traditionnelle, du mariage et de la maternité comme horizon politique.
NewsletterRecevez toute l’actualité internationale directement dans votre boite mail
La même matrice idéologique apparaît dans un autre rapport publié en janvier 2026 par la Heritage Foundation, Saving America by Saving the Family. Le texte présente les États-Unis comme un pays confronté à une « crise de la famille », qu’il attribue au recul du mariage, à la baisse de la natalité, aux naissances hors mariage, au divorce sans faute, mais aussi à la contraception, à l’avortement, au féminisme de la deuxième vague et à la révolution sexuelle.
Sa réponse : remettre la famille au centre de la politique publique. Mais une famille précisément définie : le mariage y est décrit comme « l’union engagée d’un homme et d’une femme », et l’environnement idéal pour un enfant comme un foyer stable avec ses parents biologiques mariés. « Le président devrait prendre une série de décrets exigeant que chaque subvention, contrat, politique, règlement, projet de recherche et mesure d’application impliquant le gouvernement fédéral mesure explicitement son effet sur le mariage et la famille », avance le texte.
Le projet ne passe pas seulement par des interdictions. Il passe aussi par des incitations fiscales ciblées : encourager les mariages plus précoces, les familles nombreuses et la garde des jeunes enfants à domicile, au sein de couples mariés.
Pour Judith Ezekiel, ce discours réhabilite « un patriarcat dans son sens propre ». C’est aussi dans cette logique que l’historienne replace les attaques contre le divorce sans faute, qui reste légal dans les 50 États mais redevient une cible dans certains milieux conservateurs. Revenir sur ce droit rendrait la sortie du mariage plus longue, plus coûteuse et plus dépendante d’un juge. Pour elle, c’est « aussi une manière de contrôler les femmes ».
Les droits ne disparaissent pas toujours d’un bloc, on le voit, ils s’érodent. « Les gens continuent à avorter, résume Amy Friedrich-Karnik. Simplement, ils doivent franchir énormément d’obstacles pour y parvenir. » Pour Judith Ezekiel, c’est précisément le danger du moment américain : croire qu’un droit inscrit dans les textes suffit à le protéger. « Rien n’est jamais acquis », rappelle-t-elle.