
Bally Bagayoko à lors de la manifestation antiraciste à Saint-Denis, le 4 avril 2026. – © Bastien André / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP
En poussant à la démission sa présidente pour avoir marché contre le racisme, le WWF affiche une écologie indifférente aux premières victimes du chaos climatique, écrivent les militantes Sarah-Maria Hammou et Mariam Toure dans cette tribune.
Sarah-Maria Hammou, géographe et coautrice du rapport Injustice climatique pour l’association Ghett’up, est spécialiste en justice climatique. Mariam Toure est cofondatrice de La jeunesse populaire, qui porte la voix des jeunes de milieux populaires et précaires en politique.
Le 28 mai, l’Assemblée nationale a voté à l’unanimité l’abrogation du Code noir, un texte de 1685 qui faisait des êtres humains des « biens meubles ». Il n’avait auparavant jamais été formellement abrogé. Émeline K/Bidi, députée de la Réunion, interpelle l’hémicycle : « Que signifie abroger le Code noir en 2026 si les Outre-mer continuent d’être regardés depuis Paris comme des périphéries lointaines ? » Bonne question.
Ce même jour, on apprend qu’Alexandra Palt, désormais ex-présidente du WWF France, a été poussée vers la sortie. Pour avoir marché à un rassemblement contre le racisme à Saint-Denis le 4 avril.
Pour remettre le contexte : Bally Bagayoko vient d’être élu maire (La France insoumise) de Saint-Denis au premier tour. Dès le lendemain, déferlement d’insultes racistes. Sur CNews, un psychologue convoque « l’homo sapiens » et « la famille des grands singes » pour commenter son élection. Michel Onfray parle de « mâle dominant ». Un représentant de la République, élu démocratiquement, traité de la sorte en 2026. Il appelle à un rassemblement citoyen. Alexandra Palt, présidente du WWF France, y marche à titre personnel.
Et voilà ce que lui répond sa propre gouvernance, en la poussant vers la sortie :
« Notre objet social n’intègre pas la lutte contre le racisme… » « Encore faudrait-il que […] cette manifestation n’ait pas été organisée par un parti souvent critiqué pour son attitude à l’égard des juifs qui, tu l’imagines, font partie de nos donateurs. »
Utiliser la communauté juive comme argument pour justifier l’inaction face au racisme, c’est de l’antisémitisme ET du racisme dans le même souffle. Beau bilan.
« Cette obsession de l’“apolitisme” ne protège personne »
Nous le savons, eux peut-être un peu moins : le racisme est un délit. Depuis quand une association qui se bat pour le bien commun ne peut-elle pas s’aligner sur le droit pénal ? Quant à la peur de la récupération : récupération par qui, d’ailleurs ? Cette obsession de l’« apolitisme » ne protège personne. Si ce n’est l’organisation. Et jeter les communautés racisées sous le bus pour préserver leur image dans un contexte politique tendu est un choix conscient.
L’antiracisme est de l’écologie. C’est du droit international.
Pourtant, au niveau international, le rapporteur spécial de l’ONU sur le racisme l’a dit sans détour depuis 2022 : justice climatique et justice raciale sont indissociables. L’antiracisme est de l’écologie. C’est du droit international.
Par ailleurs, le 23 juillet 2025, la Cour internationale de justice a rendu son avis consultatif sur les obligations des États face au changement climatique. Il reconnaît explicitement les droits des femmes, des enfants et des peuples autochtones, et affirme que la jouissance effective des droits humains peut être compromise par les changements climatiques.
L’Assemblée générale de l’ONU a depuis adopté une résolution demandant aux États d’honorer ces obligations, en insistant sur le respect et la garantie effective des droits humains des individus et des peuples.
Ainsi, lorsque le WWF France dit que son objet social « n’intègre pas la lutte contre le racisme », c’est une faute professionnelle, en plus d’être une faute morale.
Ironie de l’histoire : l’organisation reçoit des subventions publiques et doit donc à ce titre signer un « contrat d’engagement républicain »… qui lui impose de « rejeter toute forme de racisme ».
Cependant, soyons clair. Cet événement n’est rien de plus que la face émergée de l’iceberg (sans mauvais jeu de mots). De nombreuses organisations environnementales partagent encore cette vision d’une écologie dépolitisée, aseptisée, qui se veut « apolitique » et finit par être structurellement blanche, structurellement de classe, structurellement indifférente aux personnes qui subissent le plus la crise. Une écologie qui protège les espèces jusqu’aux plus éloignées, mais pas les humains qui leur ressemblent le moins. Et c’est aussi pour ça qu’on en est là.
Injustices environnementales
Nous ne sommes pas vraiment surprises, considérant que cela fait des années que l’on tente de se réparer tout en réparant les dégâts de vos angles morts, pendant que ces mêmes communautés sont ignorées. Les quartiers populaires, les Outre-mer, les communautés qui subissent de plein fouet les injustices environnementales. Ici, en France. Pas besoin d’aller si loin pour parler d’écologie.
Ce n’est pas nouveau. Robert Bullard documentait dès les années 1980 ce que l’on feint d’ignorer en 2026 : les communautés racisées sont les premières exposées aux pollutions, aux déplacements climatiques, aux risques industriels. La justice environnementale est née précisément de ce constat-là. De ce lien indissociable entre racisme et destruction de l’environnement. Le nier en 2026, c’est soit de l’ignorance, soit de la malhonnêteté intellectuelle. Dans les deux cas, c’est disqualifiant.
Pousser vers la sortie une femme, blanche, privilégiée, pour avoir marché contre le racisme, c’est un crachat à la figure de toutes celles et ceux qui se battent pour que l’écologie soit autre chose qu’un truc de privilégiés. Et un crachat à la figure de celles et ceux qui luttent contre le racisme alors que nombre des citoyens de ce pays le subissent chaque jour. Des gens en meurent. Littéralement.
Le communiqué publié en ce 29 mai par WWF, dans lequel aucune excuse n’est présentée, est insignifiant. Ce qui serait le strict minimum : la présentation d’excuses officielles. Une réorganisation de la gouvernance interne, avec l’intégration de personnes de différents horizons. Une formation obligatoire à l’antiracisme et à l’écologie décoloniale. Un don conséquent à une organisation antiraciste, à Saint-Denis, tant qu’on y est.
« Ensemble pour une planète vivante », tel est le slogan de WWF — encore faut-il décider pour qui elle doit l’être.
Les autrices de cette tribune ont lancé un appel à signatures ici.