Mégaporcherie : l’agro-industrie met « un pied » au cœur d’un parc naturel régional

REPORTERRE

15 mai 2026

Sur le plateau de Millevaches, en Creuse, le projet d’installation d’un élevage de porcs hors-sol inquiète les habitantes et les habitants qui y voient une menace pour la qualité des eaux.

Broussas (Creuse), reportage

« Siamo tutti antiporcherie », reprennent en claquant des mains les 500 manifestants en arrivant sur la plage de Broussas, au bord du lac de Vassivière, en Creuse. « No porçarán »« porcherie = pollution » : ce samedi 9 mai 2026, les pancartes hérissent le cortège familial et bariolé qui s’est élancé une heure plus tôt au stade de Royère-de-Vassivière, à 5 kilomètres de là. Il dénonce un projet d’élevage sur caillebotis de 1 200 porcs porté par le Gaec [1] du Villard, et soutenu par la coopérative Cirhyo. « C’est génial, on est bien plus que la dernière fois », se réjouit Amandine [2], la trentaine, mobilisée notamment pour défendre « la première richesse d’un territoire dans les années à venir : l’accès à l’eau. Et ici, l’eau est délicieuse, elle est très peu traitée. Il faut la préserver ».

Le sujet est d’autant plus sensible que depuis 2024, le Gaec du Villard souhaite compléter son activité bovine par un élevage de 800 porcs à l’engrais et 400 porcelets en post-sevrage. Le projet s’inscrit dans la chaîne de production globale de la coopérative Cirhyo — implantée dans plus de 30 départements —, laquelle est aussi partie prenante d’une nurserie porcine à Bujaleuf (Haute-Vienne), à une trentaine de kilomètres de là.

Depuis plusieurs mois, l’objectif du Gaec du Villard, qui n’a pas souhaité nous répondre, est largement contesté. Les habitantes, les habitants, les élus locaux et les acteurs du tourisme y voient « un pied » de l’agro-industrie au cœur du parc naturel régional (PNR) de Millevaches en Limousin.

Un nouveau rassemblement est prévu début juillet. © Alexandre Rito / Reporterre

Ici, les mille vaches, ce sont les mille sources, un paysage de forêts, de landes et de tourbières qui laisse la part belle au pastoralisme et à l’élevage extensif. Un massif granitique aussi, celui des contreforts du Massif central, avec des terres peu profondes et « un milieu acide, hypersensible à tout excès d’azote et de phosphore », avance Vincent Magnet, administrateur de l’association Sources et rivières du Limousin, inquiet de voir épandre 1 380 m3 de lisier chaque année sur, potentiellement, 227 hectares de terres. Et ce, parfois tout près de zones naturelles d’intérêt écologique, faunistique et floristique (Znieff), d’un site Natura 2000 et du lac de Vassivière. Un « petit Canada » qui attire quelque 150 000 touristes par an et alimente une partie de Limoges (Haute-Vienne) en eau potable.

Ici, les mille vaches, ce sont les mille sources, un paysage de forêts, de landes et de tourbières. © Alexandre Rito / Reporterre

Du lisier dans les cours d’eau

« Il faudra épandre les effluents de lisier sur de grandes surfaces. Et comme ici l’eau s’infiltre très peu, les sols risquent d’être très facilement lessivés vers les étangs et les ruisseaux », fait valoir Vincent Magnet, ex-chargé de mission « eau » au sein du PNR de Millevaches. « Il y a sur ce territoire une pluviométrie très importante, notamment autour du lac », observe Claire Toumieux, gestionnaire d’une parcelle agricole qui fait partie de la zone concernée par le plan d’épandage sans qu’elle en soit avertie. Elle a d’ailleurs entrepris, avec trois autres propriétaires, dont la commune de Royère-de-Vassivière, des démarches pour s’en retirer officiellement.

Les craintes de pollution sont d’autant plus vives que, comme l’explique Jean-Paul Gaulier, le maire de Faux-la-Montagne, une autre commune concernée par le projet avec celle de Gentioux-Pigerolles (Creuse), « toutes les zones épandables se situent en amont du lac ». Ce plateau vallonné recueille en moyenne 1 500 mm de précipitations par an, soit 1,6 fois plus que la moyenne nationale.

Jean-Paul Gaulier, le maire de Faux-la-Montagne, une autre commune concernée par le projet avec celle de Gentioux-Pigerolles. © Alexandre Rito / Reporterre
Le lac, un «  petit Canada  », attire quelque 150 000 touristes par an et alimente une partie de Limoges (Haute-Vienne) en eau potable. © Alexandre Rito / Reporterre

Certes, selon l’expertise menée pour le Gaec du Villard par Thierry Valleix, ingénieur en agriculture, les périodes d’épandage du lisier peuvent s’étendre de mars à mi-juin, et de septembre à mi-novembre. Jean-Paul Gaulier redoute qu’en raison des abondantes précipitations de printemps, « la fenêtre de tir » ne se limite finalement qu’« à quelques semaines » et oblige le Gaec à disséminer « beaucoup » de lisier sur les terres « et d’un seul coup. S’il pleut juste après, une partie des effluents peut se retrouver dans les cours d’eau et dans le lac ». Or, poursuit-il, « avec nos terres acides, quand on dépasse 0,025 mg de phosphore par litre d’eau, les cyanobactéries se développent. C’est mécanique ».

Cet élément est « essentiel » selon les opposants. Il est pourtant étrangement absent du dossier déposé à la préfecture. Une « question de santé publique » : certaines cyanobactéries peuvent produire des toxines cancérogènes (pour les reins, le pancréas et le foie), au-delà même des possibles mortalités aiguës en cas d’ingestion, d’inhalation ou de contacts cutanés chez les oiseaux et les mammifères.

Un rapport indépendant réalisé à la demande du syndicat mixte Lac de Vassivière estime, « sans aucune ambiguïté », que le projet de porcherie « menace directement la qualité des eaux du lac de Vassivière ». Son rédacteur, Philippe Combrouze, prévient : « Lorsque Vassivière sera contaminé par un excès de phosphore, il le sera de manière définitive et irrémédiable, car aucune des solutions mises en œuvre ailleurs ne sera ici envisageable », s’alarme l’ingénieur en hydrologie, spécialiste des cyanobactéries.

« Lorsque Vassivière sera contaminé par un excès de phosphore, il le sera de manière irrémédiable »

Philippe Combrouze, rédacteur d’un rapport sur le projet de porcherie et sa menace sur la qualité des eaux du lac. © Alexandre Rito / Reporterre

« Les seuls soutiens, c’est la chambre d’agriculture »

Il y a quelques semaines, le préfet de la Creuse assurait que « tous les feux [étaient] au vert » pour créer la porcherie. Sa décision devait être rendue publique avant le 17 mai 2026 ; il a finalement changé d’avis le 7 mai, deux jours avant la manifestation contre la porcherie, se donnant deux mois de réflexion supplémentaires au regard « du nombre de contributions reçues dans le cadre de la consultation publique [plus de 1 000] et la diversité des thématiques qu’elles abordent ».

« Il a commencé à prendre en compte nos arguments », sourit Jean-Paul Gaulier qui veut croire que le tourisme — 400 emplois directs et indirects en été — peut peser sur la décision finale. Sans compter que la Région Nouvelle-Aquitaine investit 15 millions d’euros depuis 2020 pour développer Vassivière et que Alain Rousset, le président du conseil régional, vient de se prononcer contre le projet. « Tous les feux sont au rouge », ironise Benjamin Simons, maire de Gentioux-Pigerolles et vice-président du syndicat d’aménagement du lac de Vassivière. « Les seuls qui soutiennent ce projet, c’est la chambre d’agriculture. »

«  Siamo tutti anti-porcherie  », reprennent en claquant des mains les 500 manifestants en arrivant sur la plage de Broussas. © Alexandre Rito / Reporterre

Et de fait, Christian Arvis « ne voit pas de raison de s’opposer au projet » qui « répond à la quête de souveraineté alimentaire ». Le président de la FDSEA de la Creuse, antenne locale du syndicat majoritaire la FNSEA, estime que le Gaec « a la volonté de faire quelque chose de propre. Ce sont des gens consciencieux. Ils vont au-delà de ce qu’impose la réglementation, notamment sur la capacité des fosses d’épandage » : neuf mois de stockage du lisier, au lieu des six imposés. « Cela leur permet de jouer avec les aléas climatiques, de s’adapter au mieux à la nature et au voisinage, complète celui qui est aussi premier vice-président de la chambre départementale d’agriculture. Il faut arrêter avec les craintes. Si un jour il y a une pollution, il faudra qu’on me prouve qu’elle est d’origine agricole. »

« Les seuls qui soutiennent ce projet, c’est la chambre d’agriculture »

Le parc naturel régional de Millevaches en Limousin. © Alexandre Rito / Reporterre

Mobilisation citoyenne

Pour autant, les opposantes et les opposants au projet ne relâchent pas la pression. Un nouveau rassemblement est envisagé début juillet et d’ici là, plusieurs rencontres doivent aussi être organisées, notamment avec des élus et des avocats. De même, la commune de Royère-de-Vassivière annonce se pencher sur les prévisions de consommation d’eau puisée dans le réseau public de la ville dans le cadre du projet : les besoins annuels du Gaec du Villard passeraient de 600 m3 aujourd’hui à 2 300 m3« On va étudier si ça passe en période estivale », indique Anthony Buys, le maire de la commune.

De son côté, Philippe Combrouze, l’ingénieur en hydrologie spécialiste des cyanobactéries, compte « établir un niveau zéro de la situation » avec les associations, les citoyennes et les citoyens. « Si le projet voit le jour, on se mobilisera en tant que scientifiques pour suivre la dégradation de l’eau et on saisira la justice au pénal, annonce-t-il. Le préfet ne s’attend pas à cela. »