En quatorze années d’enquêtes, Fabrice Arfi et Karl Laske ont cependant aussi parcouru beaucoup de kilomètres inutilement, rencontré une ribambelle de menteurs, écarté un paquet de faux documents.
Dans la catégorie manipulation, la fausse rétractation de Ziad Takieddine emporte assurément la palme. Nous vous en révélions les derniers développements il y a quelques jours, et notamment la mise en cause de Carla Bruni.
Mais cette manipulation n’est pas la seule que Mediapart et la justice aient eu à déjouer. En mai 2018, Fabrice Arfi est contacté par un avocat stéphanois qui assure qu’un de ses clients, libyen, détient la preuve définitive de la corruption. Il ne peut pas en dire plus par téléphone. Il faut venir le voir. Fabrice Arfi réserve ses billets.
« Je ne sais pas trop à quoi m’attendre. Des déplacements décevants, souvent à l’étranger, on en a fait beaucoup dans cette affaire. On nous a souvent promis beaucoup. Des enregistrements, des documents. Mais on ne sait jamais. Et il est aussi arrivé qu’à des milliers de kilomètres de Paris, on récupère un tout petit bout d’info, je pense par exemple au nom d’une banque, qui nous a ouvert de nouvelles pistes, décisives. »
Il faut de toute façon aller voir. Fabrice Arfi s’installe dans le cabinet. L’homme est un ancien officier des renseignements libyens. Il ne parle pas du tout français, très mal l’anglais, se montre peu bavard. Il explique qu’il a fui son pays avec un trésor. « Il a tout un tas de documents, dont un majeur, un courrier en arabe, également traduit en français, qui serait rien moins qu’un accord de financement, datant de 2006, signé de la main de Sarkozy et de Kadhafi. »
Le journaliste est immédiatement dubitatif. « Un corrupteur et un corrompu qui signent un pacte, on n’a jamais vu ça dans aucune affaire. C’est trop beau pour être vrai. Mais bon, je ne dis rien. Je fais poker face. Je dis qu’on va regarder, expertiser. »
Les deux journalistes vont vite pouvoir confirmer leur première intuition : le document a tout d’un faux, les lecteurs et lectrices de Mediapart n’en entendront jamais parler.
Ils apprendront plus tard qu’un mois après, l’avocat stéphanois a également contacté la justice. Après plusieurs expertises et déplacements, le juge Tournaire est arrivé à la même conclusion.
« Cela s’arrête là, raconte aujourd’hui Karl Laske. C’est étonnant que Sarkozy n’ait pas déposé plainte, n’ait pas cherché à savoir qui avait pu créer un document pareil. » Le journaliste n’en dit pas plus : nul ne sait qui était derrière cette manipulation qui a échoué. « Mais c’est sûr que de façon à discréditer les vrais documents que nous avions publiés, certains ont pu vouloir faire publier de faux documents, visant à discréditer notre travail journalistique », analyse Fabrice Arfi.
Car l’affaire ne s’est pas arrêtée là. En août 2019, le journaliste Hervé Gattegno, qui a été l’avocat médiatique de Nicolas Sarkozy pendant toute l’affaire libyenne, s’empare dans le Journal du dimanche du sujet de ces faux documents qui ont pourtant fait pschitt. Pas pour féliciter la justice d’avoir déjoué la manœuvre, ni pour enquêter sur les comploteurs. Mais pour reprocher au juge d’avoir « foncé » sur place, d’avoir pris du temps d’enquêter avant d’écarter ces faux documents.
En 2020, Sarkozy citera même cette affaire sur BFMTV dans une tirade emphatique. Pour lui, « c’est bien la preuve que le dossier n’est truffé que de faux. » L’ancien président s’indigne : « Jusqu’à quand va-t-on mobiliser l’argent du contribuable pour à toute force vouloir démontrer que je suis un corrompu ? »
Dès le début de l’affaire, en 2012, d’autres escrocs au renseignement ont tenté d’enfumer les journalistes de Mediapart en leur communiquant un prétendu relevé bancaire. « C’est étonnant, remarque Fabrice Arfi, toutes ces forces obscures qui se sont liées pour que sortent de fausses informations. »
Au JDD, le même Hervé Gattegno a également placé en une du journal, en juillet 2019, l’improbable témoignage d’un commerçant en fruits et légumes accusant Ziad Takieddine d’avoir lui-même fabriqué dans son hôtel particulier la fameuse note Moussa Koussa, le document officiel libyen validant un projet de financement et publié par Mediapart en 2012.
Cette fois c’est sûr : pour le JDD, toute l’affaire libyenne n’est alors qu’une « machination ». Nicolas Sarkozy twitte : « Enfin la Vérité ! » Exactement comme après la fausse rétractation de Takieddine.
En réalité, le témoignage est mensonger. Il faudra tout de même trois ans à la justice pour l’établir formellement. Or ce qui est vrai pour les policiers et les juges l’est pour les journalistes de Mediapart : à chaque nouveau témoignage bidon sorti du chapeau, ils perdent du temps, de l’énergie, de l’argent et parfois même un peu de crédibilité, tant ces manipulations sont relayées.
Même schéma à peu de chose près quand un autre Libyen avait assuré dans le magazine Vanity Fair, où officiait – devinez qui ? – Hervé Gattegno, que la note Koussa était un faux. Ce Libyen l’avait même dit à Fabrice Arfi, la veille de sa publication, dans un café, à Bastille ! Soit la preuve absolue que Mediapart avait intentionnellement publié un faux document. « Par chance, j’étais dans le Gard ce jour-là, j’avais des photos, mes billets de train, et j’ai pu facilement prouver que tout ça était inventé. Mais c’est quand même fou : à chaque fois que Sarkozy a été en difficulté dans ce dossier, sont apparus des témoins providentiels. »
Qui ont ensuite mystérieusement disparu, une fois leurs mensonges avérés. Que sont-ils devenus ? « Ça, ça serait une super enquête à faire », s’enflamme Karl Laske.