Comment écrire sur l’Alsacien sans l’enfermer dans la figure du grand historien ou du résistant ? C’est le défi relevé par l’ouvrage collectif « Marc Bloch. L’histoire en résistance », qui multiplie les approches pour restituer la richesse d’une œuvre marquée par l’engagement.
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Le 23 juin, Marc Bloch entrera au Panthéon. Et, avec lui, le premier historien à être honoré dans ces lieux par une nation qui a pourtant la « passion de l’histoire ».
C’est ce constat qui ouvre le roboratif ouvrage collectif Marc Bloch. L’histoire en résistance, que viennent de publier les éditions du Seuil sous la direction des chercheurs Florian Mazel et Yann Potin.
Même si c’est d’abord le destin héroïque de Marc Bloch, entré dans la Résistance après une carrière académique et scientifique remplie, puis torturé et fusillé par les nazis après son arrestation à Lyon en mars 1944, qui lui vaut cet honneur. La date de la panthéonisation a d’ailleurs été choisie pour concorder à quelques jours près avec celle de son exécution, le 16 juin 1944 à Saint-Didier-de-Formans, dans l’Ain.
« Il est bien entendu probable que le combattant de 1914 et de 1940, le résistant de 1943 et le martyr de 1944 prendront le pas, sinon la préséance, dans les discours officiels comme dans la réception médiatique, sur l’enseignant et chercheur en histoire », écrit ainsi Yann Potin.

Mais les auteurs et autrices de cet ouvrage de près de 600 pages ont voulu prendre au pied de la lettre le président de la République, lorsqu’il déclara, en novembre 2024, à l’occasion de la cérémonie des 80 ans de la libération de Strasbourg, ville où enseigna l’historien une grande partie de sa vie : « En cette université et en ce jour, pour son œuvre, son enseignement et son courage, nous décidons que Marc Bloch entrera au Panthéon. »
Au-delà des instrumentalisations d’une panthéonisation
Ne pas séparer le savant et le résistant est en effet l’ambition première de cet ouvrage lucide, comme l’écrit le professeur au Collège de France Patrick Boucheron dans le chapitre conclusif, sur le fait qu’il n’existe pas de « panthéonisation innocente ». Surtout quand le chef de l’État se réserve le droit de distinguer souverainement qui mérite la reconnaissance de la patrie.
« Il n’y aura pas de miracle lors de l’entrée de Marc Bloch au Panthéon, poursuit-il. Elle s’accompagnera des instrumentalisations politiques et des querelles d’héritages qui font l’inévitable cortège des transfigurations mémorielles, les petitesses n’abdiquant jamais face à la grandeur. »
L’ouvrage relève à ce sujet le paradoxe de célébrer un grand savant, passionné par la question de l’enseignement et de la transmission dans un moment où les universités sont, en France, « les victimes d’un mépris qui les étouffe à petit feu ».
Et celui d’honorer un martyr de la Résistance dans un contexte politique placé sous la menace d’une prise de pouvoir par une extrême droite héritière de Vichy : un vertige à propos duquel Yann Potin écrit : « Que l’entrée de Marc Bloch au Panthéon puisse correspondre, à quelques mois près, à la veille d’un effondrement politique et d’une défaite des valeurs de liberté et de justice pour lesquelles Marc Bloch est mort, serait un comble. »
Le livre ne s’attarde cependant pas sur les errances mémorielles de l’actuel président de la République, pourtant disciple du philosophe Paul Ricœur, ni de l’abîme toujours croissant entre les effets de ses deux quinquennats et l’héritage des hommes et des femmes qu’il fait entrer au Panthéon à un rythme soutenu.
L’ouvrage ne se pense pas non plus comme un nouveau récit de la vie de Marc Bloch, « encore moins l’exposition des pièces justificatives d’un procès en canonisation ». Il se veut « l’exploration et la mise en lumière d’un parcours, d’une pensée et d’une œuvre, envisagés de concert ».
Marc Bloch d’un seul bloc
En repartant pour cela de ce que l’alter ego de Marc Bloch, l’historien Lucien Febvre, avec lequel il fonda la revue Annales, affirmait en juin 1945 à l’occasion d’une cérémonie en l’honneur de son ami tenu dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne : « Non, pas deux Bloch. Jamais deux Bloch. […] Un seul Bloch, oui, en vérité – et celui-là même qui accordait au plus profond de lui ses deux natures, unissant l’historien au citoyen, le savant au Français. »
Cette exigence de ne pas dissocier le résistant assassiné de l’historien public ne va pourtant pas de soi. D’une part, parce que l’engagement direct de Marc Bloch dans les affres de son temps fut à la fois radical et tardif, la cinquantaine passée, lorsqu’il rejoint la clandestinité pour s’opposer frontalement à Vichy et aux nazis, après avoir tenu à distance tout investissement dans la vie politique pour se consacrer à l’enseignement et la recherche.
D’autre part, parce que la mémoire de Marc Bloch a subi une « érosion différentielle qui en a creusé les reliefs », pour reprendre les termes de Patrick Boucheron. En bref, le savant s’est effacé sous le résistant.
Avec comme corollaire que, comme l’écrivent Florian Mazel et Yann Potin, « l’œuvre posthume, autoréflexive, éthique et épistémologique [L’Étrange Défaite, Apologie pour l’histoire. Ou métier d’historien – ndlr] est assurément plus lue que les livres savants [Rois et serfs. Un chapitre d’histoire capétienne, Les Rois thaumaturges, Les Caractères originaux de l’histoire rurale française, La Société féodale – ndlr] ».
Marc Bloch a fait [de son expérience des tranchées] un terrain privilégié pour réfléchir, en historien, à tout un ensemble de mécanismes sociaux.
À un point tel que les deux premiers ouvrages représentent à eux seuls 88 % des exemplaires des livres de Marc Bloch effectivement vendus en France ces vingt-cinq dernières années…
Dans ce contexte où le témoin – de la défaite de 1940 mais aussi des tranchées de la Grande Guerre – supplante l’historien dans la mémoire collective, « il ne suffit plus de répéter les paroles pieuses de Lucien Febvre pour espérer saisir en “un seul Bloch” ce que le temps a disjoint », écrit alors Patrick Boucheron.

Pour le professeur au Collège de France, il est nécessaire de préciser que « si Marc Bloch pratique l’histoire en résistance, ce n’est pas qu’il considérait l’histoire comme résistance, puisqu’il fit le sacrifice de sa vie savante pour l’action combattante. C’est qu’il estimait que le métier d’historien n’éloignait nullement de la vie en tant qu’il fortifiait, chez qui voulait l’exercer avec honnêteté et rigueur, une double responsabilité, à l’égard du passé comme à l’égard du présent ».
La critique de la crédulité politique
Et c’est bien cette double responsabilité, fondée sur une volonté et une capacité littéralement extraordinaires à tisser l’histoire et le contemporain qui est mis en lumière par la plupart des textes regroupés dans cet ouvrage collectif.
L’exemple le plus fameux est sans doute son essai Réflexions d’un historien sur les fausses nouvelles de la guerre, publié en 1921, dans lequel l’ancien poilu déconstruit la désinformation militaire de son temps en se nourrissant de ses archives médiévales, nouant du même geste « ce qui sera à la fois son grand thème d’historien et son combat de citoyen : la critique de la crédulité politique », selon les termes de Patrick Boucheron.
L’historien Nicolas Offenstadt analyse plus généralement ce qui distingue l’expérience de Marc Bloch dans la Grande Guerre, de celle vécue par d’autres intellectuels engagés dans les tranchées. Marc Bloch « en a fait un terrain privilégié pour réfléchir, en historien, à tout un ensemble de mécanismes sociaux ».
Convaincu que l’histoire du passé ne peut s’écrire qu’à partir du présent, mais aussi que, sans offrir de « leçons », la pratique du métier d’historien permet d’identifier des structures profondes informant encore nos paysages géographiques, sociaux ou mentaux, Marc Bloch a fait du Moyen Âge un terrain d’études privilégié pour saisir un monde qui demeure le prolongement de cette période de l’histoire fondatrice pour l’Europe et ses institutions.
Surtout si l’on juge qu’il existe peut-être aussi « entre le Moyen Âge et le monde contemporain quelque apparentement secret que l’œuvre même de Marc Bloch nous permettrait d’explorer », ainsi que Patrick Boucheron, lui-même médiéviste (un terme que refusait Marc Bloch pour lui préférer celui d’historien), en fait l’hypothèse.
Marc Bloch constitue l’histoire non en succession de faits, mais en définitions de « problèmes », certes singuliers et situés, mais de ce fait susceptibles de fournir des outils pour saisir le présent notamment grâce aux vertus d’une démarche comparative entre les espaces, voire les époques.
Dans L’Étrange Défaite, Marc Bloch écrit ainsi ces mots : l’histoire est « authentiquement une science d’expérience puisque, par l’étude des réalités, qu’un effort d’intelligence et de comparaison lui permet de décomposer, elle réussit, de mieux en mieux, à découvrir les va-et-vient parallèles de la cause et de l’effet ».
On comprend donc, en lisant cet ouvrage collectif, qu’honorer Marc Bloch, ce n’est pas le figer dans un quelconque marbre, ni stabiliser sa mémoire, ni figer les méthodes historiques qu’il forgea avec Lucien Febvre, que ce soit sur l’importance du temps long, la prise en compte des structures économiques et sociales, la nécessité de la comparaison ou l’histoire dite des mentalités.
C’est donner toute sa place à une histoire certes mobile, mais précise et cohérente, dans laquelle il n’est pas possible d’aller chercher, pour reprendre les termes de Patrick Boucheron, « ce qui nous arrange le plus ou nous conforte le mieux, et que Lucien Febvre appelait “des vérités à notre ressemblance et à notre seule convenance” ».
« Il aima la vérité »
Le livre le plus célèbre de Marc Bloch, posthume, L’Étrange Défaite, dans lequel il analyse les raisons de la débâcle militaire et morale de 1940, emblématise les usages opposés qui ont pu être faits de Marc Bloch.
Symbole des compromissions de la bourgeoisie pour les uns, il a aussi été mobilisé à droite « comme remède prétendu au déclinisme, et parfois même comme alibi nationaliste ou tout du moins patriotique », selon les termes de Yann Potin.
À ce détournement, il est nécessaire d’opposer non seulement le destin de l’homme Marc Bloch, mais aussi une lecture de son œuvre qui ne cède pas aux braconnages trop faciles. Ainsi que l’écrit Patrick Boucheron, si Marc Bloch « aima son pays avec la même ardeur et la même intransigeance qu’il aima l’histoire, il ne chercha jamais à conforter l’un par l’autre, et ce qu’il nommait la vérité était précisément l’effort qui consiste à distinguer ces deux sentiments ».
Cependant, ajoute-t-il, « on ne prend pas un grand risque en pariant qu’à la faveur de la panthéonisation de Marc Bloch reviendra comme un mantra la citation que les thuriféraires de l’alliance de la droite et l’extrême droite choisirent comme maxime de la campagne présidentielle de 2007 : “Il est deux catégories de Français qui ne comprendront jamais l’histoire de France, ceux qui refusent de vibrer au souvenir du sacre de Reims ; ceux qui lisent sans émotion le récit de la fête de la Fédération” ».
Contre l’appropriation conservatrice ou réactionnaire de cette phrase issue de L’Étrange Défaite, mais aussi contre une lecture irénique sur le mode du « en même temps », il est nécessaire de rappeler l’engagement républicain acharné de Marc Bloch, et la boussole scientifique et universaliste qui l’a guidé tout au long de sa vie.
Notre condition d’homme nous oblige à comprendre l’histoire des autres, et même à y participer émotionnellement.
La citation, issue d’une analyse critique du Front populaire concernant son insuffisance à préparer la France à faire face à l’hitlérisme, ne peut ainsi être saisie tronquée de ce qui la précède (une critique acérée d’une bourgeoisie « anxieuse et mécontente ») mais aussi de ce qui la prolonge : une foi dans les « plus beaux jaillissements de l’enthousiasme collectif » et une inquiétude vis-à-vis des dangers d’une insensibilité à ces élans de l’histoire.
Ainsi que l’écrit Patrick Boucheron, « ce fou de la République d’origine juive qu’est Marc Bloch ne peut se sentir chez lui dans la cathédrale de Reims où se déroule le rituel catholique de la monarchie sacrée. Sauf à considérer – et c’est là sa grandeur, et jugez combien elle est aux antipodes de tous les rétrécissements identitaires – que notre condition d’homme nous oblige à comprendre l’histoire des autres, et même à y participer émotionnellement ». Ce que précisément, ajoute-t-il, « la bourgeoisie (et Marc Bloch est plus précis que cela : le patronat bourgeois) n’a pas su reconnaître dans le Front populaire ».
On se souvient que dans son « testament spirituel » daté d’avril 1941, Marc Bloch choisit comme épitaphe Dilexit veritatem (« Il aima la vérité »), nouant ainsi foi en la liberté et exigence du savoir ; justice et justesse.
Synthétisant ainsi ce que formulent d’emblée les codirecteurs de cet ouvrage ample et exigeant : qu’à l’heure de la panthéonisation de Marc Bloch, « l’héroïsme de l’esprit et de l’action ne saurait pour autant faire négliger l’historien, tant les fils qui relient l’un à l’autre sont multiples ».
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Marc Bloch. L’histoire en résistance, ouvrage collectif dirigé par Florian Mazel et Yann Potin, Seuil, 600 pages.